Un thé à Pékin

Odeurs de sueur, de poussière. La peinture verte du train est écaillée, rongée par l’usure des kilomètres avalés. Les reflets des ampoules de la gare, taches oranges qui nous éclaboussent, rebondissent sur le verre cerclé de mes lunettes.Valises à la main, nous nous apprêtons à découvrir Pékin, ses idées, sa beauté. Le temps de tirer les dernières volutes de nos cigarettes, je regarde les rails, gorgés de lumière, s’enfuirent de la gare de Shanghai.

Odeurs de sueur, de poussière. La peinture verte du train est écaillée, rongée par l’usure des kilomètres avalés. Les reflets des ampoules de la gare, taches oranges qui nous éclaboussent, rebondissent sur le verre cerclé de mes lunettes.

Valises à la main, nous nous apprêtons à découvrir Pékin, ses idées, sa beauté. Le temps de tirer les dernières volutes de nos cigarettes, je regarde les rails, gorgés de lumière, s’enfuirent de la gare de Shanghai.

La fumée glisse entre mes dents, roule dans ma bouche, caresse ma langue et me tourne une dernière fois la tête. J’écrase de la pointe de mon soulier brun, mon mégot vif orangé avant de m’engouffrer dans le cœur du train. Le grand serpent d’acier démarre dans le vacarme de la nuit sourde.

Assis sur une banquette défoncée, je contemple les ombres qui se déplacent d’un visage à l’autre dans la chaleur du wagon bar. Couvé par une petite femme replète, un vieux réchaud en zinc laisse échapper un voluptueux fumé de porc aux piments finement hachés. Dans le brouillard de l’obscurité, je ne distingue que lueurs indécises et âmes égarées.

Dans ce wagon plein à craquer, tout le monde s’endort rapidement, exceptés 3 joueurs de cartes insomniaques qui, accoudés sur le bar en bois rouge mité, s’abandonnent à l’alcool et se livrent à de fiévreux paris sous l’unique ampoule fanée du train.

En face de moi, un jeune allemand muni de bières, portant veste de costume rapiécée et baskets, me conte, de son rire au timbre sombre et mélacolique, ses mésaventures et tribulations chinoises. A l’évocation du vieux monde, deux points lumineux s’illuminent au plus profond de ses pupilles : ses mains s’agitent et dansent comme deux minuscules feux follets, au-dessus des cadavres des bouteilles exquisément desséchés.

Il s’insurge contre le fatalisme européen, peste contre l’absence d’humanité du continent.

Blond, élancé et vif dans l’expression, cet agrégé de mathématiques m’explique comment son goût de la vie l’a conduit à travailler dans les vins. L’ampoule nue qui vacille au-dessus de nos têtes, rythme, de son mouvement harmonieux, nos échanges passionnés.

De l’autre côté du wagon, une vitre cassée, couverte de toiles d’araignées et à travers lesquelles filtre la lumière cristalline de la lune, éclaire le visage tanné d’un vieux chinois. Son regard dégage une impression de vertu, de morale, de sagesse, d’existence secrète, décuplée par la grâce avec laquelle il fume sa pipe afghane.

Le vieux sage nous rejoint sur les vieilles banquettes et pose délicatement, sur la table en vieux bois poli, ses manuscrits et sa petite carafe de thé jaune. Il nous verse chacun un petit bol du divin breuvage. Il se délecte du peu de gingembre qui lui reste dans le fond de la poche déchirée de son riche veston couleur topaze.

Toute son existence est tendue vers l’art, et le 7ème qu’il admire tout particulièrement. Son enthousiasme déborde à l’évocation de Zhao Liang ou Lou Ye. Ce petit homme au sourir malin dégage une vitalité insoupçonnable.

Il vit non loin de l’Art District à Pékin, quartier aux alentours duquel les anciennes maisons ont été entièrement démolies et remplacées par des immeubles de bureaux qui, au-dessus de la ville, dressent leurs carcasses immenses, majestueuses et sans limite.

Il caresse sa fine moustache en nous contant l’histoire de l’Art District de Pékin, ses hangars abandonnés aux artistes, ses stations d’essence vides, ses rues bordées de galeries aux vitrines aveugles, ses immeubles inachevés, ses tags sauvages et ses dernières conduites de gaz qui vont s’effilant.

Dans cette nuit si riche, le wagon est fougueusement bordélique, mal éclairé, mais, du vol des mouches à merde, à la porte claudicante des sanitaires, en passant par la trop humaine promiscuité du lieu, tout est un appel à la poésie, au rêve, et aux verbes éternels.

Dans notre dos, un jeune chinois, visage rond et cheveux longs, joue de la guitare et berce de sa musique les passagers. Il caresse les fines cordes de sa joyeuse compagne et, entre ciel et terre, de ses doigts longs, semble envoûter le doux transport du train.

Après 16 heures de voyage, je relève ma tête blottie dans le renfort de mes bras repliés et traumatisés par la nuit.

Le mouvement oscillant des hauts lampadaires argentés, et la rumeur des passagers, me sortent progressivement de ma torpeur. Ma main droite découvre un petit papier bleuté sur lequel figure, en chinois réformé, une adresse, et un nom : Leon.

Art district © A.T Art district © A.T
Je saute dans un taxi, direction l’adresse inconnue dans la capitale chinoise. Au lieu indiqué, se dresse face à moi, comme en signe de défi, une maison en brique, sombre et humide, béante et défoncée, avec un toit de planches par lesquel, une pleine lumière pénètre. Je m'allume une tige sur laquelle je tire avidemment, puis pousse faiblement la porte pour m'introduire secrètement dans la petite cahute.

A l’intérieur, des étagères pleines de livres, des photos monochromes et des boîtes de films baignant dans une lumière diffuse. Des documents jonchent le sol et s’amoncellent sous une épaisse poussière. Certaines photos et portraits s’effritent, des pellicules s’échappent de leur bobine, trouées par endroits, ou couvertes d’un fin voile grisâtre.

Ce temple déchu est dédié à la beauté éternelle et universelle de la photo, de la littérature et du cinéma. Dans la pénombre, son gardien est là, assis en tailleur, caché derrière une vapeur senteur rose, prêt à partager son thé.

Le vieux sage Leon m’attend pour un nouveau moment d’humanité.

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