Presse, Justice et Démocratie

Depuis quelques jours, Presse et Justice sont attaquées en places publiques, certains élus rivalisant d’injures pour les brocarder. Triste spectacle de cette Démocratie qui voit son temple attaqué par ceux-là mêmes qui devraient en être les gardiens.

Depuis quelques jours, Presse et Justice sont attaquées en places publiques, certains élus rivalisant d’injures pour les brocarder. Triste spectacle de cette Démocratie qui voit son temple attaqué par ceux-là mêmes qui devraient en être les gardiens. Bouleversement radical des valeurs et schizophrénie de notre époque : des représentants de la Nation, croyant défendre la Démocratie, s’en prennent à ses fondements. L’indépendance de la justice et de la presse sont dénoncés : la séparation des pouvoirs est violée, le devoir d’investigation de la presse contesté.

Les critiques sont lapidaires. Notre Presse d’investigation serait dangereuse. Elle menacerait les libertés publiques. Clouée au pilori pour son crime de lèse-majesté envers un ministre, elle est attaquée dans son essence même de contre-pouvoir. Elle est prise à partie, aurait l’outrecuidance de faire son travail : enquêter sur les hautes sphères, informer les citoyens, maintenir en alerte la société. Elle serait inquisitoriale, aveuglée qu’elle est par sa volonté insatiable de faire tomber les Hommes et de révéler le vice. Alors même qu’elle a vocation à dévoiler ce qui n’est pas accessible aux citoyens, elle est insidieusement sommée de détourner le regard, et le nôtre par la même.

Notre justice serait partiale, politisée qu’elle est par les enjeux de pouvoir. Cette justice serait idéologue, au carrefour de positions partisanes et claniques. Un juge s’instruction se trouve taxé d’ « indignité », attaqué pour sa trop humaine « subjectivité ». Manipulé, agissant sur ordre commandé, il ne serait que le pantin d’une machination politique. Sa probité est remise en cause, son honnêteté souillée, sa légitimité discutée. Transparaît ainsi l’idée qu’il serait dans l’incapacité d’honorer son magistère : rendre la justice au nom de tous et pour tous.

Presse et Justice font l’unanimité, ou presque. Leur faute partagée ? Etre indépendants. Tout simplement. Indépendants dans un monde où les principes ne sont que postures, les vertus que prétentions et les allégeances qu’illusions. Insoumis aux puissances politiques et financières, ils sont insupportables pour qui voue un culte à la servitude. Petites lumières au milieu de l’océan noir du pouvoir, les journalistes et les juges bravent les obstacles et affrontent la tempête : ils dérangent les puissants, bousculent les convenances, assument leur rôle de contre-pouvoir.

Alors de quoi cette dérive est-elle le nom ? Elle est celui d’une société qui refuse de se voir telle qu’elle est : en manque d’idées, de débats et de perspectives ; déchirée par le manque de confiance que lui inspirent ses dirigeants. Une société malade, malade au point de voir ses élites renier les principes qui en sont pourtant l’élan vital. Car comment expliquer qu’un juge puisse être soupçonné d’ « acharnement politique », des journalistes comparés à des « Robespierre aux petits pieds », si ce n’est par l’absence d’esprit démocratique qui la ronge ? Cette atmosphère à l’égard des juges et des journalistes est symptomatique de notre époque : de cette époque où, aspirée par la crise économique et sociale, nos représentations collectives de la Démocratie s’estompent et laissent place à un champ de ruines.

La Démocratie n’est ce rêve heureux de l’humanité qu’à travers l’existence de contre-pouvoirs qui la rendent vivable et désirable. Une véritable Démocratie ne saurait perdurer sans l’existence d’un mur mettant à l’abri, Presse et Justice, de la pression des autres pouvoirs. Notre société a besoin de cet espace sanctuarisé et démocratiquement contrôlé où, juges d’instruction et journalistes d’investigation, permettraient à la collectivité de respirer. C’est à cette condition que notre Démocratie pourra se redresser. 

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