Le travail est mort, vive le travail !

En un quart de siècle la droite a réussi, par un subtil renversement idéologique, à faire du travail une valeur immuable que la gauche s’est pourtant toujours proposée d’utiliser comme levier de l’émancipation ; alors même que le travail devrait œuvrer à son propre dépassement (en créant suffisamment de ressources matérielles), on assiste au contraire et de manière assez paradoxale, à sa sanctuarisation.

En un quart de siècle la droite a réussi, par un subtil renversement idéologique, à faire du travail une valeur immuable que la gauche s’est pourtant toujours proposée d’utiliser comme levier de l’émancipation ; alors même que le travail devrait œuvrer à son propre dépassement (en créant suffisamment de ressources matérielles), on assiste au contraire et de manière assez paradoxale, à sa sanctuarisation.

Mais pourquoi la gauche continue-t-elle de s’employer ainsi à défendre une valeur que le mouvement de l’histoire s’est toujours proposé d’annihiler ? A une droite qui propose de « travailler plus pour travailler plus », les progressistes n’auraient donc rien d’autre à proposer au peuple de gauche que les 35 heures ? Leur horizon indépassable ne devrait-il pas être une société de la culture et du savoir, libérée des contraintes productives ? Au même titre que le capitalisme aurait perdu toute cohérence depuis l’effondrement du bloc soviétique  – comment un système qui postule en son sein la concurrence comme condition de la pérennité des équilibres, peut-il être viable en monopole ? Dans ces conditions, il existerait une contradiction dans les termes mêmes de l’énoncé économique – le travail ne saurait se concevoir indépendamment de l’idée d’émancipation… du travail !

Mais si la gauche tente si désespérément de se réapproprier le travail c'est qu'elle sait qu’elle en a perdu la bataille depuis bien longtemps. La droite l'a gagné au moment même où la gauche cessait d'assumer son rôle historique de parti du progrès. En s'abstenant de proposer une nouvelle vision du travail, la gauche a laissé la rhétorique de droite prospérer : Le travail marchand est une fin en soi et non le creuset pour d'autres formes de travail. La droite a ainsi pu rallumer le feu sacré du travail et imposer son discours de l’«essentialisation». 

Or ironie du sort, c'est la gauche qui s’est historiquement construite en faisant du travail l’essence de l’homme. On retrouve d’ailleurs cette vision dans son inconscient collectif, avec l’apologie du travailleur qui en exerçant la matière, transforme l’histoire et par la même, sa condition. Rien d’étonnant alors à vouloir, pour la gauche, absolument reconquérir le saint Graal. Seulement, l’image sensée du XXème siècle n’est plus celle du XXIème et l’apologie de la productivité matérielle ne saurait faire encore sens ; nous n’avons jamais créé autant de richesses matérielles et l’Homme vit aujourd’hui dans un environnement saturé d’objets : Il en a toujours plus. La question pour la gauche serait donc de savoir si le travail, comme on l’a défini jusqu’à la fin du XXème siècle, ne doit pas être repensé à l’aune de la société dématérialisée et post-industrielle. Car c’est grâce à cet effort que la gauche arrivera à imposer une nouvelle vision du « travail » et redonnera de la cohérence à son corpus idéologique.

La gauche a pourtant déjà tenté d’offrir un projet alternatif à la « société du travail » ; mais toujours en louvoyant, et sans assumer des positions iconoclastes. Ainsi, au lieu de revendiquer la défense d’un autre modèle de société qui valoriserait d’autres types de travail (c’est à dire toutes les activités, même celles non rémunérées) et qui lui assignerait une nouvelle place, la gauche a préféré défendre les sempiternelles «vertus économique» de ses réformes. Au risque de rater 2 fois la cible ! En effet il aurait fallu proposer des mesures radicalement innovantes en proposant de réduire le temps de travail (en dessous de 30 heures) pour les activités les plus éprouvantes (en les automatisant) et en augmentant le temps de travail dans les secteurs de l’innovation pour faire basculer notre société vers la production de richesses immatérielles, la réexploitation de nos ressources, la rénovation des biens, la recherche fondamentale, le recyclage de toutes les matières. En somme, une société qui se donnerait pour objectif d’utiliser les richesses existantes comme socle pour d’autres formes d’activités.

C’est à la gauche de faire ce travail. C'est à elle de rappeler que le travail ne se réduit pas à une activité marchande mais se retrouve dans toutes les activités de l'Homme qui enrichissent le monde. Le savoir et la culture, adossés à une autre forme d’exploitation des richesses (une utilisation dans la durée) sont des formes de travail qui, tout en préservant l'environnement, permettent à l’Homme d’enrichir son environnement et l’humanité en retour. En se cultivant, en développant de nouvelles relations, en travaillant à son épanouissement, l'Homme pourrait ainsi réussir à définitivement dépasser le simple travail marchand, pour des activités au service de l’épanouissement.

Que la gauche se ressaisisse, qu'elle nous propose un nouveau projet. C'est à elle de réinventer la société du progrès et d'écrire une nouvelle page dans l'imaginaire de l'Humanité.

Ainsi, à ceux qui doutent de cette ambition nous leur répondons, que s'ils veulent le travail obligatoire, nous voulons la culture pour tous ; que s'ils rêvent l’homo œconomicus, nous rêvons l’homme citoyen ; que s'ils le veulent égoïste, nous l'espérons fraternel ; et que s'ils veulent fonder une république de l’avoir, nous érigerons une république du savoir.

Alors au travail…

 

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