Affaire Fillon, la suite (mais pas la fin!)

Revenons sur l'affaire Fillon et élargissons le débat: il existe un phénomène que nombre de psychologues et de criminologues ont certainement dû étudier: les fraudeurs n'ont pas l'impression de frauder.

Fillon a déclaré qu'un parlementaire a tout loisir de faire travailler un assistant comme il l’entend, et de le rétribuer à sa guise, sans que cela laisse forcément des traces écrites. Sauf que dans son cas, mais ce n'est certainement pas le seul puisque d'autres parlementaires français ont admis agir de la sorte, il s'agit de népotisme, un procédé moralement réprouvé quand il n'est pas interdit par la Loi, en d'autres termes. Sauf aussi que des emplois fictifs sont une atteinte à la Loi (un classique dans le monde politique, semble-t-il, tant en Belgique ou en France qu'ailleurs). Quand il n'y a pas trace d'une rétribution, d'un salaire et qu'il n'y a pas trace de l'activité qui a été menée pour toucher cette rétribution ou ce salaire, il y a vraiment un problème.

 

Revenons au principe de fraude: il semblerait que plus il est répandu, plus ceux qui s'en rendent coupables pensent ne rien faire de mal, de répréhensible. C'est le fameux principe du: "tout le monde le fait, donc qu'y a-t-il de mal que je le fasse aussi?"

 

On peut établir un parallèle avec le dopage en sports. Cette excuse ("les autres le font, pourquoi pas moi?") a été utilisée par plusieurs sportifs comme défense dans les cas de dopage, lorsqu'ils ne pouvaient plus nier l'évidence. Tant que c'est "pas vu, pas pris", on nie. Lorsque les éléments à charge s'accumulent, on tente une dernière diversion: "je ne suis pas le seul, tout le monde se dope." Heureusement, lorsque la justice s'en mêle, ils finissent tous par avouer (voir l'affaire Festina et Richard Virenque, cet article du 25/10/2000 le montre très bien).

 

Le système! Voilà à nouveau le mot lâché. En effet, le dopage est tellement répandu dans le sport professionnel qu'il est impossible pour un non-dopé de se faire une place au soleil dans ce sport. Si c'est un jeune doué de facultés physiques hors-norme, il pourra suivre les dopés, mais pas éternellement car le dopage est avant tout une pratique destinée à permettre à celui qui en abuse de récupérer plus vite et donc de maintenir un niveau de capacité physique quasi constant, voire supérieur. Or, on le sait, lors d'efforts répétés et prolongés (ex.: le Tour de France), les performances d'un sportif non dopé stagnent, baissent, diminuent. C'est ainsi qu'on peut repérer les sportifs dopés: par des performances illogiques sur le plan physique.

 

En politique, le système aussi fait des ravages à tel point que les pratiques répréhensibles sont aussi répandues que le sable sur la plage. Et là aussi, l'évidence fait que Fillon ne peut que tenter de minimiser. Ses déclarations ont été nombreuses ces derniers jours et à chaque fois, il tente de diminuer l'importance du mal et de blâmer le système. Petite parenthèse: contrairement à ce que certaines personnes m'ont dit, je ne suis pas persuadé qu'avouer signifierait pour Fillon son arrêt de mort politique. Fillon connaît assez de personnes dans le monde politico-économique pour laisser passez l'orage (une condamnation avec sursis ou un court séjour en prison) et se refaire. Pourquoi diable tente-t-il donc de noyer le poisson? A mon sens, il cherche sa défense dans le fait qu'il n'acceptera jamais de payer pour les autres, pour le système. Un peu comme Moreau en Belgique qui vient de démissionner de son poste de bourgmestre de Ans (mais il lui reste tant de mandats). On lâche éventuellement du lest, mais on n'avoue pas.

 

Autre manœuvre donc: laisser passer l'orage. Comme cet article sur les intercommunales belges le démontre bien. Encore une fois: le système. Le préserver puisque tout le monde en bénéficie. Quand je dis "tout le monde", je parle bien entendu des mandataires politiques impliqués ici, de près ou de loin.

 

Ma constatation: ces discussions sur le fait d'être honnête ou pas quand on dit ne pas se rendre compte faire quelque chose de mal, nous éloigne de l'essentiel: la Loi n'est pas faite pour les chiens. Jouer avec elle pour ensuite la violer est inacceptable. Encore et toujours. Garantir la Loi et la protéger demeure quoi qu'il advienne le garant de la démocratie. Si ces messieurs montrent le mauvais exemple et essaient de nous faire croire qu'ils n'ont rien fait de mal ou qu'ils sont honnêtes lorsqu'ils croient n'avoir en rien été fautifs, il ne faut pas s'étonner que d'autres suivent ce mauvais exemple. Fillon en a pour un million d'Euros de montants dans des emplois fictifs. Pourquoi les petites gens devraient se gêner? Eux aussi pourraient dire: "les hommes politiques le font bien, alors...".

 

"Vous saisissez?" (comme disait feu Raymond Goethals, un monument du sport qui, lui aussi, a fraudé)

 

Parce qu'à force de se trouver des excuses pour nos faits et gestes peu glorieux au lieu d'admettre, on va en arriver à ne plus respecter grand-chose et ce sera le règne de la corruption, du népotisme, de l'oligarchie (c'est quoi au fait l'oligarchie? Voici de quoi vous éclairer). La société est en danger, il y a rupture. Le peuple risque de se tourner vers l'extrémisme. Il faut plus que jamais renforcer le pouvoir législatif dans le but de mettre des garde-fous. 

 

Mais surtout, nous devons investir dans l'éducation et l'enseignement. Pour apprendre aux générations futures que le bien de tous s'atteint par le respect de tous. N'oublions jamais que la fraude et le non-respect des Lois entraîne la spoliation des gens, donc du peuple. Donc de la société.

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