Vous avais-je parlé du dernier album de Blur

Etre un fan de la première heure de Blur n'a pas beaucoup d'importance, mais ça justifie de donner son avis sur un groupe qui a sorti en 2015 un nouvel album après 12 ans de sommeil discographique. Ce n'est pas rien! D'autant plus que ce n'est pas un retour purement commercial, dans le but évident de renflouer les caisses de leurs membres (mais de leur firme de disques, oui, ne soyons pas naïfs). 

Donc... Pourquoi un retour alors que Damon Albarn, le chanteur, a toujours dit depuis le split entériné en 2002, avant même la sortie de "Think Tank" qu'il ne voulait plus d'une reformation, bien que depuis 2009, on ait vu une série de concerts et deux tournées, mais pas de nouveau morceau (exceptés les singles Fool's Day sorti en 2010 uniquement sur le net et Under the westway en 2012)?

Damon Albarn a grandi grâce à Blur, mais il est devenu un artiste planétaire en participant à ou en lançant de nouveaux projets comme "Gorillaz", "The Good, The Bad and The Queen", "Mali Music", "Dr Dee", "Monkey, Journey to the West". Citer ici les collaborations, les productions ou les créations de Damon Albarn est une gageure. Et ce n'est pas le propos. Mais cela explique pourquoi, quand on a un tel agenda et qu'on a collaboré avec Graham Coxon, il n'est pas évident de rentrer à nouveau dans Blur. 

Graham Coxon est un guitariste de génie, le voir sur scène constitue une expérience en soi (que j'ai pu vivre dès leur premier concert en Belgique au VK en 1991). Il est considéré comme un des meilleurs guitaristes de sa génération et son riff de guitare, bien que peu académique, prend l'oreille au dépourvu. Il n'y a pas un son Coxon, il y a des sonorités Coxon. Inventives, audacieuses, variées et séduisantes. Il a d'ailleurs publié huit albums solo (série débutée dès 1998) dont certains sont des bijoux de créativité, bien que particulièrement hermétiques. Où veux-je en venir? Dire qu'Albarn n'a pas voulu tout de suite réintégrer un projet avec Blur s'explique par l'alcoolisme ingérable de Coxon. Il faut lire l'autobiographie de Blur par Alex James, son bassiste, pour comprendre. Plus introverti que Coxon est difficile à imaginer. Sur scène, il s'adresse très rarement au public et la musique a toujours été la seule manière pour lui de se projeter, de communiquer. On ne peut pas juger, mais cela explique pourquoi, l'alcool "aidant", il était difficile de collaborer avec lui. Coxon est un artiste dans le sens noble du terme, bien plus encore que Damon Albarn, car il n'a jamais, lui, pu collaborer avec qui que ce soit d'autres que les membres de Blur ou... lui-même. Après le premier album, Coxon a été ingérable sur le plan alcoolique et Blur a failli déjà splitter à ce moment-là. En 2002, Coxon fut viré au début de l'enregistrement de Think Tank, qui est un album très mal produit, reflétant l'ambiance difficile qui règnait à l'époque au sein du groupe. Il est crédité sur un seul morceau. 

En résumé, Graham Coxon est à Blur un peu ce que Syd Barrett a été pour Pink Floyd. Un artiste génial, ingérable, qu'il a fallu éjecter du groupe pour que ce dernier continue à vivre. Mais la grosse différence, c'est que si Syd Barrett n'est jamais revenu dans le coup, Graham Coxon a pu lui relancer Blur qui fut en perte de vitesse. 

Si The Magic Whip sort en 2015, c'est à l'initiative originelle de Coxon. Alors que le groupe réalise une tournée promo en Asie en 2013, le groupe passe cinq jours à Hong-Kong, "jamme" pour passer le temps et de là en sort une quinzaine de morceaux. Aucun n'est alors masterisé et ils demeurent à l'état d'ébauches. Albarn déclare qu'il ne sait pas s'ils verront le jour sur album. La crainte, c'est que tout ça reste dans les cartons à projet, l'agenda d'Albarn étant surchargé (concerts avec Bobby Womack, album solo "Everyday Robots" en gestation, Gorillaz itou,...). Le temps passe, mais Coxon, qui s'était passionné pour le travail effectué à Hong-Kong, demande fin 2014 à Albarn de reprendre les ébauches. Albarn est pris par son projet solo et accepte. Coxon rassemble les autres membres de Blur (Dave Rowntree et Alex James) et peaufine les ébauches de Hong-Kong, avec l'appui de Stephen Street, le producteur des premières heures de Blur et générateur de légendes tels que "The Smiths" et "New Order", mais aussi... des albums solos de Coxon. La boucle est bouclée: Albarn est séduit par de vrais enregistrements qui ressemblent à un produit fini. "The Magic Whip" est sur les rails.

Que dire dès lors de cet album? Personnellement que du bien! Le meilleur album de Blur côté production. Un des plus variés et qui a l'avantage indéniable de proposer des influences multiples accumulées par le "britpop band" au fil du temps.

Cette dernière plaque démarre en fanfare avec le très britpopesque "Lonesome Street", morceau imparable, comme un manifeste d'un groupe qui n'a jamais oublié ses racines populaires. On entend "There's no other way", 2e single dans l'histoire du groupe, voire "For tomorrow". Le son est d'emblée impressionnant, le riff de Coxon bien rond, la voix de Albarn accrocheuse et assurée, les arrangements riches. Dès cette première plage, mon premier coup de cœur de l'album, on a un a priori très positif sur la suite et de fait, cela se vérifie. 

Ceci dit, "New World Towers", qui suit, apporte la dynamique génétique de cet album: ébauché à Hong-Kong au cours d'une tournée qui devait passer par le Japon, Taïwan et l'Indonésie. Le son reçoit une nette influence du continent du Levant. C'est le premier de cet album parmi d'autres à afficher une coloration clairement orientale.

Mais "Go out", 1er single, enfonce le clou du son typique découvert sur l'album éponyme de Blur: électro, presque glauque et paranoïaque, psychédélique à souhait, il constitue le deuxième morceau phare de "The Magic Whip" avec une guitare "destroy" saturée et désarticulée, une ligne de basse obsédante comme seul Alex James peut nous l'aligner. Et les "Oh! Oh! Oh!" de Damon Albarn, font de ce morceau un modèle du genre. 

"Ice cream man" est un croisement entre un son à nouveau clairement nippon (ni mauvais ;-) ) et une histoire venue de l'Angleterre profonde. Faussement primesautier, vraiment nostalgique, il donne envie de sortir en ville pour aller se chercher un bon cône (à la crème, évidemment!).

"Thought I was a spaceman" surprend par son faux rythme électro réverbérant à la voix de Albarn débouchant de façon imprévisible sur une comptine psychédélique délivrée par une voix d'outre-tombe parlant de fantômes errant dans Hyde Park. Un morceau surprenant, mais qui renvoie à nouveau à l'album "Blur". C'est déjà le 3e morceau-phare car ses sonorités électros vous flanquent la chair de poule à chaque écoute.

"I broadcast" constitue une plage désormais traditionnelle chez Blur: c'est le nouveau "Popscene", le "Song 2" de 2015, le "Bank Holiday" revu et corrigé, le "Globe alone" un chouia domestiqué. Cela ne surprend plus, mais ça reste évidemment agréable, surtout quand c'est bien arrangé.

"My terracota heart" est le 4e morceau-phare. Une balade déchirante aux paroles ressemblant à un carnet de voyage d'un routard un peu paumé laissant derrière lui une relation inachevée. Musicalement, c'est simple: une guitare, une rythmique et une voix intime, mais ça reste sacrément créatif. Étonnant paradoxe, non?

Avec "There are too many of us", l'album arrive sans doute à son point culminant, c'est le mont Fuji bien que les paroles de Albarn, qui atteignent ici un pouvoir évocateur laissant ébahi, suggèrent nettement les rues de Hong-Kong. Albarn se met à la place de ces enfants qui vivent dans des logis minuscules et à qui nous allons laisser un monde fait de tant de points d'interrogations. En filigrane, Albarn pose la question: que serait le monde et la Terre si la Chine atteignait un niveau de vie équivalent au nôtre par tête d'habitant? Une ruine? Hong-Kong est comme un chaos permanent avec sa moyenne de 6300 habitants au km² (la 2e du monde derrière Macao). Musicalement, ce morceau est un hymne aux arrangements quasi chirurgicaux. Un chef d'oeuvre dominé par la batterie de Dave Rowntree, dense et précise, par un chant à la fois subtil, sensible, assuré et nuancé dans ses différents couplets. Albarn est ici au sommet de son art du chant.

"Ghost Ship" est un morceau complètement atypique chez Blur. Une surprise. Un dub un brin funky, légèrement baggy par sa rythmique indolente. Voici un tube potentiel qui ne déparerait pas dans les soirées feutrées et les lounges enfumés (s'il en reste).

"Pyongyang" nous replonge durement dans l'Asie crainte (le nouveau péril jaune). Le son se fait énigmatique et interlope dans les couplets pour éclater de nostalgie désespérée et de terreur digne de la guerre froide dans les refrains. Ici la nostalgie évoquée fait place à la fuite d'un pays qui pourrait précipiter le monde dans l'holocauste nucléaire. Le texte de Damon Albarn fait mouche, une fois encore. C'est le 6e morceau-phare.

"Ong Ong" n'est qu'une resucée accélérée de "Tender" et doit être le seul morceau pas franchement convaincant. 

L'album se termine avec "Mirrorball" où Coxon nous sort une guitare de nulle part. Comme un ovni et un son qui glacent de plaisir. Une dernière fois, les paroles de Albarn se marient délicieusement avec les arrangements saupoudrés de violons asiatiques. C'est le Japon qui derechef est mis à l'honneur et on imagine le chanteur anglais, bien que devenu cosmopolite de par ses multiples collaborations, se remémorant ses jours heureux dans un pays fascinant dont la culture nous échappe, nous, Européens. Beau à pleurer! Et c'est mon 7e coup de cœur. 

Stephen Street, un doyen dans le monde de la production, n'en est pas moins encore sacrément dans le coup. Bien qu'on y retrouve sa patte typique, le son est moderne, quasi avant-gardiste car il pratique le mélange des genres avec un rare bonheur: baggy, britpop, électro, rock alternatif et bien entendu cette touche asiatique déjà évoquée. Comme une compilation des sons accumulés au fil de la carrière de ce quatuor décidément passionnant.

Alors, le meilleur album de Blur? Difficile à dire pour un fan de la 1ère heure. Nul doute qu'il est là-haut quelque part au firmament de la discographie de Blur. Le mieux produit, mais pas empreint d'autant de fraîcheur que "Modern Life is Rubbish", pas autant avant-gardiste que l'éponyme "Blur", il m'a toutefois conquis par son originalité, son inspiration et sa beauté toute orientale. Une oeuvre majeure.

Mr Wang

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