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Billet de blog 16 octobre 2021

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Éducation nationale, soutien de la hiérarchie…

Voici le témoignage d’une directrice d'école primaire. C'est assez édifiant. On est en octobre 2021 et rien n'a vraiment changé…

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

« Je suis directrice d’une grosse école (près de 400 élèves), en REP (Réseau d’Education Prioritaire), en région parisienne.

Courant septembre, j’ai rédigé une information préoccupante pour dénoncer de graves violences familiales et conjugales dont sont victimes 4 élèves de mon école et leur mère.

C’est une obligation légale de le faire mais c’est avant tout une obligation morale.

J’ai reçu cette mère, elle m’a raconté les horreurs qu’elle et ses enfants subissent. Sa volonté que ça s’arrête pour protéger ses enfants. Malgré des menaces de mort détaillées.

Mon document a été transmis à la CRIP (Cellule de Recueil des Informations Préoccupantes) qui l’a ensuite transmis au procureur et la MDS (Maison des Solidarités).

Mon école étant sur 2 sites géographiques, je ne suis pas souvent au bureau pour répondre au téléphone et les 4 enfants sont disséminés aux 4 coins de l’établissement. J’ai donc donné mon numéro de portable personnel à cette mère, en cas d’urgence. Je le fais régulièrement pour les familles en situation sensible.

Ce sont les mairies qui équipent les écoles. La mienne n’estime pas nécessaire d’attribuer des téléphones portables aux directeurs.

Début octobre, le père a été informé par courrier qu’il est convoqué à la MDS. Quand il se renseigne, on lui dit que c’est à la suite d'un écrit de l’école. Qui ? Pourquoi ? Après avoir lu ce que j’avais écrit, je ne comprends pas comment c’est possible !

Furieux, il s’empare du portable de sa femme et m’appelle avec. Il s’énerve, me menace au téléphone.

Je l’entends hurler sur sa femme. J’ai très peur pour elle. Je sais qu’elle ne lui aurait pas donné mon numéro volontairement.

J’appelle la police qui va immédiatement sur place. Elle arrive au milieu d’une nouvelle scène de violences et de coups, devant les enfants terrorisés. La mère est en sang, la présence des policiers n’empêche pas le mari de continuer à la frapper.

Il est interpellé. Placé en garde à vue.

Il a déjà fait de la prison pour violences (notamment sur des policiers), plusieurs fois.

Quand je vais au commissariat pour déposer une plainte pour menaces, un des policiers qui a assisté à l’interpellation me conseille d’exercer mon droit de retrait. Il ne me donne pas de détails, mais son conseil calme et posé m’interpelle.

La garde à vue a été transformée en détention provisoire. Ce père sera jugé début novembre pour les violences sur sa femme.

Je ne sais pas quand il sortira. Immédiatement, dans quelques semaines ou mois ?

Je sais qu’il m’a menacée quand il a appris que j’avais fait un écrit. Qu’il a aussi compris que c’est moi qui ai envoyé la police au domicile. Qu’il est violent. Battre sa femme qui est malade, frapper des policiers, ne le « dérange » pas. Plusieurs séjours en prison ne l’ont pas calmé.

Choquée et rattrapée par une bonne bronchite, je suis arrêtée par mon médecin pour 5 jours.

J’ai signalé tout cela à ma hiérarchie par un Fait Etablissement et demandé à être protégée. Je reviendrai plus sereine si je sais qu’en cas de représailles, des choses sont prévues pour me protéger et protéger mes collègues si ce père venait à l’école avec des intentions agressives.

Voici le mail de réponse de mon IEN (Inspecteur de l’Education Nationale, mon supérieur direct) :

" Madame,

Je prends note de cette situation et l’attitude de ce père d’élève m’interpelle fortement.

Néanmoins je vous rappelle que les seuls moyens de communication avec les familles demeurent le mail professionnel ainsi que le téléphone de l’école.

 Cordialement "

Je suis estomaquée !

Je ne m’attendais certes pas à des félicitations. J’ai fait mon devoir de professionnelle, de citoyenne aussi. Mais des reproches ?

J’appelle alors la cellule juridique de la DSDEN (Direction des Services De l’Education Nationale du département) pour demander comment obtenir une protection (fonctionnelle ou même physique). Le son de cloche est le même :

Eux : - Vous n’avez pas à donner votre portable à un parent.

Moi : - Mais les menaces auraient été les mêmes sur le fixe ! et c’est ce qui m’a permis de comprendre que la mère était en danger immédiat et d’envoyer la police qui l’a sauvée !

Eux : - Respirez et prenez du recul. Il sera calmé par la garde à vue. J’ai l’habitude, ça m’étonnerait beaucoup qu’il mette ses menaces à exécution. (L’habitude de traiter des dossiers, bien à l’abris au 15ème étage d’une tour à l’accès sécurisé)

Moi : - Il a fait plusieurs fois de la prison pour des agressions, frapper des policiers et sa femme qui est malade ne le dérange pas.

Eux : - Vous êtes dans l’émotion, mais je sais qu’il ne se passera rien et puis, vous êtes en arrêt, vous devez vous reposer, vous ne devez pas travailler donc ne pas nous appeler pendant votre arrêt.

Moi : - J’avais demandé une protection et j’appelais pour savoir comment envisager mon retour en sécurité car je ne sais pas quand il sortira. Ça m’aiderait à me reposer de savoir que je serai protégée !

Eux : - A votre retour, restez dans votre bureau et ne vous montrez pas aux abords de l’école. Si vous êtes vraiment inquiète, demandez à la police municipale de faire des passages réguliers à votre école. 

Dans la foulée, ce responsable a appelé un collègue sous prétexte de parler d’un ancien dossier. Il lui a glissé que j’avais « commis des erreurs » dans la façon de traiter "ce dossier". Donné mon numéro de portable, pas utilisé la bonne procédure.

Aucun texte n’interdit d’utiliser notre téléphone personnel avec les familles. Lors des confinements, c’était notre seul moyen de communication avec certaines familles qui n’ont pas d’ordinateur. Ça n’a dérangé personne à cette époque que les directeurs utilisent leur portable personnel !

Quant à la procédure, je l’ai suivie à la lettre. Je suis malheureusement assez souvent confrontée à ce genre de situation pour la maîtriser sur le bout des doigts. Ne pas me soutenir n’est pas suffisant, on tente de me décrédibiliser auprès de mes collègues (sans succès).

Grâce à l’appui et aux conseils de groupes d’enseignants et de syndicats, j’ai entamé les procédures de demande de protection fonctionnelle.

 L'éducation nationale paiera mes frais d’avocat si ma demande est acceptée par le recteur et si plainte aboutit. Mais c’est moi qui assumerai seule toutes les démarches, toute la paperasse. Sur mon temps personnel.

J’ai aussi signalé le risque d’agression au CHSCT (Comité d’Hygiène Sécurité et Conditions de Travail). J’ai transmis cette fiche à l’Éducation Nationale et à la mairie.

Quelques feuilles de papier pour me protéger d’une brute…

J’ai contacté la mairie, qui est responsable de la police municipale, pour être reçue par les adjoints aux affaires scolaires (1ère adjointe) et à la sécurité. Afin de leur demander de mettre en place une surveillance policière accrue aux abords de l’école et leur demander également un boîtier SOS qui prévient la police d’un seul clic en cas de problème. Certains cabinets médicaux de la ville en sont équipés, c’est le médecin qui m’a conseillé de faire cette demande.

Le RV m’a été refusé :

Eux : - Voyez avec votre supérieur.

Moi : - C’est déjà fait, et il n’a pas autorité sur la police municipale. C’est vous qui l’avez.

Eux : - Voyez avec votre supérieur.

Moi : - C’est lui qui m’a dit de vous contacter, et vous êtes responsables du maintien de l’ordre public.

Eux : - Voyez avec votre supérieur.

Moi : - Je vois. Vous n’en avez rien à faire. Merci. 

Le bilan est amer.

J’ai dénoncé des violences immondes. C’était normal de le faire. C’est mon devoir. C’est mon boulot. Je referais la même chose sans aucune hésitation.

Ma hiérarchie ne m’apporte aucun soutient, m’accuse d’erreurs qui n’en sont pas, essaie de me décrédibiliser auprès de mes collègues.

La mairie n’en a rien à faire.

Ma plainte ne sera pas traitée avant des mois.

D’ici là, un homme violent, condamné à plusieurs reprises, qui m’a menacée, sera peut-être déjà relâché.

Rien n’aura été fait pour me protéger, à part quelques heures de paperasse que j’aurai remplie moi-même, seule.

Je ne sais pas ce que fera ce père. Je sais que le plus grand danger sera pour sa femme et j’ai avant tout peur pour elle et les enfants.

J’espère de tout mon cœur qu’il ne se passera rien. Que ces beaux messieurs-dames dans leur bureaux et tour d’ivoire ont raison. Mais je sais aussi ce que m’a confié cette mère et que je ne peux pas partager, je sais qu’il est vraiment dangereux. Qu’en prison, il risque plus d’être conforté dans sa violence que calmé.

Je ne comprends pas.

Je ne comprends pas que mon employeur m’accable, que la mairie soit indifférente, que la justice me laisse de côté.  »

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