Les enseignants doivent être des exemples de respect pour la jeunesse

Avant d'entrer dans le vif du sujet, je souhaite préciser tout de suite, puisque cela semble avoir de l'importance : oui, je suis enseignant dans le secondaire public. Non, je ne suis pas en lycée pro, ni en établissement REP+. Certain(e)s diront probablement que « je ne peux pas comprendre ». Tant pis.

Avant d'entrer dans le vif du sujet, je souhaite préciser tout de suite, puisque cela semble avoir de l'importance : oui, je suis enseignant dans le secondaire public. Non, je ne suis pas en lycée pro, ni en établissement REP+. Certain(e)s diront probablement que « je ne peux pas comprendre ». Tant pis.

On montre les enseignants en exemple. On explique à quel point ils sont les promoteurs des valeurs de la République :

Liberté, Egalité, Fraternité ! La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale

On parle d'eux (de moi, de nous !) comme les faiseurs de cohésion sociale, créateurs de mixité, de mobilité sociale. Ils révèlent les talents dans les plus sombres recoins des pires quartiers sensibles. Ils élèvent plus haut, ils soutiennent, ils portent les élèves. C'est avec cette vision que j'ai rejoint l'Éducation Nationale. Et j'y ai trouvé des enseignants, des personnels administratifs, des personnels techniques, qui travaillaient avec le sentiment de contribuer à faire des enfants qui leur étaient confiés durant plus de trente heures par semaine, des adultes plein de ressources, de tolérance, de jugement critique, d'idéaux républicains.

Hier pourtant – et ce n'était pas la première fois – j'ai lu des choses qui me sont insupportables. Via des réseaux sociaux, des collègues insultent (sans nommer, fort heureusement) leurs élèves. Parce que ceux-ci sont obèses, pauvres, s'habillent avec des codes vestimentaires différents, parce qu'ils sont en difficultés scolaires et/ou sociales. Ils et elles sont traités de prostitué(e)s, de débiles, de ratés, de « gamin insolent » au « corps grotesque ». Sophie Gourion, comme Mme Déjantée il y a quelques mois, en a fait un article que j'ai trouvé très juste, à la fois dans la forme, que dans le fond. Elles en ont eu toutes les deux pour leur argent. Des insultes, des tweets odieux, de la part de dizaines de comptes tenus (a priori) par des enseignant(e)s. Des ami(e)s qui s'éloignent, parce qu'ils se sentent profondément remis en cause « en tant qu'enseignant » par la parution de ces articles.

J'ai à mon tour défendu ces articles sur Twitter. Enseignant, j'ai eu la chance de ne pas subir le « Venez à notre place, puisque vous nous critiquez ». J'y suis déjà, à leur place. J'ai eu le droit au reste. « Bisounours », censeur, sans humour, "moraliste pédant",… « On n'a plus le droit de rire », « Avec vous, Charlie aurait été interdit depuis longtemps »… Pendant des heures.

Ce que certains, soucieux de ménager le corps enseignant, qualifient de « pratiques marginales » se trouvait défendu, soutenu ouvertement par des dizaines d'enseignants. Comment est-ce possible ? Comment peut-on en arriver à défendre des propos ignobles, au nom de la liberté d'expression, au nom de conditions d'exercices d'un métier difficile ? Comment peut-on ne pas se rendre compte que ces propos, certes anonymes et non nominatifs, en disent long sur la façon dont on considère les élèves, dont on traite les élèves, bien réels, dont on a en charge une partie de l'éducation ? Comment peut-on prétendre qu'ils sont « sans conséquences » ? Avec ces insultes, qui s'adressent aux plus faibles, aux plus différents, aux plus fragiles socialement et psychologiquement, ces enseignants consacrent toujours plus la fracture entre l'élite culturelle, qu'ils représentent, et les élèves des quartiers et des établissements défavorisés, puisqu'évidemment, c'est d'eux dont il s'agit principalement.

Afin de tenter d'expliquer ce comportement, Mme Déjantée posait avec justesse (et beaucoup de précaution !) la question des défaillances de suivi psychologique et social des enseignants, trop seuls, trop isolés dans leur métier. Je souhaite participer à cette analyse ici en soulignant un parallèle avec d'autres métiers, en particulier les métiers du social, de la santé, ou encore du maintien de l'ordre ou de la justice.

Ces métiers ont un point commun : celui d'imposer une relation dissymétrique entre les différents acteurs. L'enseignant, comme le médecin, le juge, le gardien de la paix est en position de force. Il exerce un pouvoir, réel ou symbolique, sur l'élève, comme le médecin exerce un pouvoir sur son patient. Il Sait. Comme le médecin Sait. Il peut décider de valoriser, de soutenir, comme de dévaloriser, de laisser tomber un élève. Comme le médecin peut décider de faire preuve de bienveillance, de respecter les volontés de son patient, ou au contraire de forcer, de tromper (par la peur qu'il peut induire, voire pire, par le mensonge ou la tromperie).

Les conséquences de la maltraitance médicale peuvent être terribles. Et elle est dénoncée par des médecins (M Winckler tout particulièrement, mais d'autres aussi : JADDO, Dr Borée, etc. sur les réseaux sociaux), balayée d'un revers de main par certains, quasiment revendiquée par d'autres. (il suffirait pour cela de revenir sur les réactions des soignants suscitées par les affaires de fresques pornographiques et injurieuses dans les salles de gardes, et des examens médicaux intimes non consentis lors d'anesthésies générales). La maltraitance éducative est tout aussi réelle, et sans doute dévastatrice. Elle s'exprime au grand jour sur ces messages ignobles, mais elle est vécue au quotidien par des centaines de milliers d'élèves.

Des copies bourrées de fautes d'orthographes sont affichées en salle des professeurs (parfois de façon nominative), ou partagées, « pour rire » sur Facebook et Twitter. Des remarques blessantes sur les tenues, sur le niveau, sur les idées sont quotidiennes. On lit -on entend- parfois que « tel élève est tellement con(ne) qu'il(elle) ferait mieux de se trouver un(e) époux(se) bien riche ». La personnalité, l'individualité, l'humanité même des élèves sont niés, qui deviennent « une bande de petits cons, de salopards, de connasses », qu'il faut « dresser », qui ne sont bons à rien.

Peut-on réellement faire progresser des élèves lorsqu'on pense cela d'eux ? Lorsqu'on stigmatise autant les jeunes les plus en difficultés… Comment peut-on réellement prétendre les aider ? On me rétorquera que dire ces horreurs, ne signifie pas les penser. Je suis las de cet argument, utilisé par ceux qui répètent à longueur de journée des blagues et des propos sexistes, homophobes, racistes. Et qui constitue la base de la culture du viol, et de l'intolérance sexiste et raciste. En nous rendant coupables de tels propos, de tels actes, nous créons, ou entretenons les inégalités sociales que nous disons combattre. Nous faisons le lit du harcèlement entre les élèves, nous nous rendons responsables des phobies scolaires, et nous apprenons à ces enfants que les représentants de l'état ne seront jamais des alliés et des soutiens. Nous justifions la méfiance de l'autre, des élites, de la culture, des savoirs.

Enseignants, nous sommes en première ligne pour promouvoir les idées de tolérance, de respect de l'Autre, aussi différent qu'il soit. Notre responsabilité est colossale, et nous impose d'être absolument intransigeant avec nous-même. Nous ne pouvons pas nous permettre de laisser croire que l'insulte, la violence verbale ou symbolique envers un groupe est tolérable, amusante, ou a des vertus cathartiques. Il en va de la construction des valeurs de la société de demain.

Contrairement aux médecins, il nous manque un code déontologique symboliquement fort. Le serment d’Hippocrate a beau être bafoué par de nombreux personnages, il a le mérite d'exister, et de servir de base aux réflexions sur l'éthique médicale. Ses mises à jour, ses reprises et modifications sont salvatrices, et laissent une empreinte forte dans les professions de santé. Plutôt que « censurer »les comportements insupportables de mes collègues, je voudrais ici proposer une charte de principes auxquels je crois, et qui me semblent être à la base de l'éthique que nous devrions tous respecter. Un serment des enseignants.

1. Mon premier souci sera d'enseigner dans toutes les dimensions que cela implique, afin que tous les élèves sortent plus instruits de mes cours que ce qu'ils n'étaient avant, quelles que soient leurs difficultés, leurs niveaux et leurs aspirations.

2. Je n'oublierai pas qu'ils sont des enfants et des adultes en devenir avant d'être des élèves. Je les respecterai tous sans aucune discrimination selon leur état ou leurs convictions. J’interviendrai pour les protéger s'ils sont affaiblis, vulnérables ou menacés dans leur intégrité ou leur dignité morale ou physique. Je n'humilierai ni ne stigmatiserai aucun des élèves qui me sont confiés. Je n'assimilerai pas leurs résultats ou leurs comportements à leurs personnes entières.

3. Je ne tromperai jamais la confiance de mes élèves, et n’exploiterai pas le pouvoir hérité des circonstances pour forcer les consciences. J'exercerai mon autorité uniquement dans les limites de ma mission d'enseignement, et du bon fonctionnement de mon établissement.

4. Ma loyauté ira en premier lieu envers les élèves, ensuite seulement vers mes collègues.

 

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