Au Kenya, la fermeture du camp de Dadaab en question

En annonçant la fermeture du camp de Dadaab pour des raisons de sécurité, le gouvernement kenyan hypothèque encore plus l’avenir d’une population estimée entre 300.000 et 500.000 réfugiés, menacés de rapatriement en Somalie. Entretien avec Léon Salumu, responsable des interventions pour MSF au Kenya.

Peux-tu nous rappeler le contexte dans lequel le ministre de l’Intérieur kenyan a annoncé la fermeture de Dadaab ?
Il faut d’abord souligner que le Kenya a toujours fait preuve de solidarité en accueillant de nombreux réfugiés. C’est notamment le cas à Kakuma, un camp proche du Soudan du Sud qui abrite environ 180.000 personnes aujourd’hui (essentiellement des Sud-Soudanais et des Somaliens), et à Dadaab, près de la frontière somalienne, où sont rassemblés depuis près d’un quart de siècle des centaines de milliers de Somaliens fuyant la guerre, l’insécurité et la misère, dans un camp de réfugiés devenu le plus grand complexe au monde. Aujourd’hui, les autorités kenyanes menacent pourtant de fermer Dadaab dans un délai d’un an, sans pour autant livrer les détails de leur projet, et bien que la Somalie soit toujours en proie à la violence. Parmi les arguments avancés, le gouvernement estime que ce camp représente un danger pour la sécurité des Kenyans. De fait les attentats se sont multipliés au Kenya au cours des dernières années, sans pour autant qu’un lien direct soit établi entre Dadaab et ces attentats. En avril 2015, des équipes MSF sont d’ailleurs intervenues en appui au ministère de la Santé après l’attaque de l’université de Garissa revendiquée par le mouvement Sheebab, qui a causé la mort de 152 personnes. De tels événements, aussi tragiques soient-ils, ne justifient en rien une sanction infligée à des centaines de milliers de réfugiés qui, en l’espèce, font figure de bouc émissaires.

Vue aérienne du camp de Dadaab © Lieuwe Montsma - Novembre 2006 Vue aérienne du camp de Dadaab © Lieuwe Montsma - Novembre 2006

Comment intervenons-nous à Dadaab aujourd’hui ?
MSF travaille, dans un hôpital de 100 lits de la zone de Dagahalay, et dans deux centres de santé. Le niveau d’insécurité reste toutefois élevé, entravant globalement l’assistance aux réfugiés. Les camps de Dadaab n'ont pas été conçus pour accueillir autant de monde. Ils sont donc surpeuplés et sous-financés. La population du complexe de Dadaab vit dans des conditions déplorables, et demeure entièrement dépendante de l’aide dans un contexte où les financements des bailleurs de fonds sont revus à la baisse. Les gens sont de surcroît exposés aux rackets en tout genre et soumis à la loi des mafias et potentats locaux, une situation inévitable dans un lieu tellement vaste qu’il est difficile pour les autorités d’en assurer le contrôle. Si les forces de l’ordre sont très présentes dans le camp, la proximité de la frontière accroit aussi la vulnérabilité des populations en raison de la violence qui sévit en Somalie.

Ces menaces comme les difficultés rencontrées pour gérer le camp ne donnent-elles pas raison aux autorités qui souhaitent le supprimer ?
Rapatrier les gens contre leur gré pour faire disparaître Dadaab ne fera pas disparaître le problème pour autant. Au contraire, cela ne ferait que le déplacer et l’aggraver. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que le gouvernement kenyan fait ce type de déclaration. En 2013, un accord tripartite associant le HCR et les gouvernements kenyan et somalien avait été signé. Il s’agit d’un plan de rapatriement volontaire établi sur trois ans qui n’a été que très partiellement mis en oeuvre en raison de l’insécurité persistante en Somalie. A la suite des attentats de Garissa en 2015, ce sont cette fois des promesses de financement américains – 45 millions de dollars – qui ont conduit les autorités à geler leurs menaces de fermeture de Dadaab. Désormais et en dépit des pressions exercées par les Nations unies, des réserves formulées par le gouvernement somalien ou du scepticisme de nombreux commentateurs, les autorités affichent leur détermination, à l’image du vice-président kenyan qui, encore au sommet humanitaire mondial d’Istanbul, insiste sur le caractère définitif de cette décision due à la menace que représente ce camp.
Bien sûr, les autorités kenyanes ont la responsabilité de garantir la sécurité et de protéger leurs administrés. Mais elles ont aussi signé des conventions internationales sur les réfugiés, qui les engagent à accueillir ceux qui fuient la guerre.

Cette annonce a aussi été faite après l’accord signé entre l’Union européenne et la Turquie, et juste avant le sommet humanitaire mondial…
Ces éléments sont mis en avant – non sans raisons – par ceux qui considèrent que les autorités kenyanes choisissent opportunément ce moment pour réclamer des fonds. Dans une tribune récente, le ministre kenyan de la Sécurité nationale dénonçait par ailleurs une politique de « double standard », soulignant une diminution des contributions financières internationales pour les camps au Kenya, et l’augmentation des budgets consacrés à la gestion des réfugiés dans l’hémisphère nord. Dans le sillage de cette annonce, l’Union européenne s’est fendue d’un communiqué, n’hésitant pas à faire la leçon quand, de son côté, elle méprise le sort des réfugiés au point d’en confier la gestion à la Turquie, un pays qui, rappelons-le, en accueille déjà trois millions.

Cette politique de « double standard » n’est-elle pas un reproche qu’on pourrait également adresser à MSF qui, mobilisée sur la question des migrants en Europe et en méditerranée, ne s’investit pas autant auprès des réfugiés somaliens au Kenya ?
 Après l’enlèvement de deux collègues en 2011, retenues en otage pendant près de deux ans, MSF s’est retirée de Somalie et a réduit ses effectifs comme ses activités à Dadaab, où les équipes de MSF interviennent désormais sans expatriés. Il y a un an, MSF a encore diminué son personnel en raison d’incidents survenus en périphérie des camps. Si nous restons attentifs à ce qui s’y passe, notamment depuis l’annonce de la fermeture, nous devons néanmoins composer avec cette contrainte sécuritaire. Nous avions d’ailleurs mentionné l’an dernier la nécessité de revoir le modèle de Dadaab, en privilégiant des camps de taille plus modeste, en permettant aux gens d’acquérir plus d’autonomie et en favorisant l’installation de réfugiés dans d’autres pays. C’est dans cette direction que l’on se donnera une chance de briser le cercle d’une insécurité nourrie par la précarité, une logique subie par les Somaliens les plus pauvres, où qu’ils soient actuellement : à Nairobi, nous intervenons aussi auprès de réfugiés somaliens, congolais ou encore érythréens victimes de violence et de manque d’accès aux soins. A la question « Pour ou contre la fermeture de Dadaab », qui permet opportunément aux institutions internationales et au Kenya de se défaire de leurs responsabilités, il faut résolument substituer la question de savoir comment se donner les moyens de soustraire les réfugiés présents au Kenya à la violence, et à la précarité.

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