Questions sur la façon dont la guerre est menée à Raqqa

Le 6 juin dernier, une offensive a été lancée pour reprendre le contrôle de Raqqa à l’Etat islamique. Il y a deux jours, des raids aériens menés sur la ville par la coalition internationale auraient provoqué la mort d’au moins 29 civils [1]. Comme à Mossoul, la question se pose de savoir comment la guerre est menée à Raqqa. Entretien avec Hakim Khaldi, coordo d’urgence MSF pour la Syrie.

Comment MSF intervient-elle aujourd’hui  dans le contexte de l’offensive menée à Raqqa ?

Nous travaillons dans deux hôpitaux de référence, l’un à Kobané, l’autre à Tall Abyad, deux villes situées chacune à une centaine de kilomètres au nord de la ville de Raqqa. Nous intervenons aussi pour prodiguer des soins de santé primaire, pour des problèmes d’eau et d’assainissement dans le camp d’Ayn Issa où sont regroupés plus de 8000 déplacés. MSF a enfin mis en place un centre de stabilisation des blessés au nord de Raqqa ainsi qu’un réseau d’ambulances. De leur côté, les FDS[2] qui mènent principalement l’offensive au sol disposent de structures de soins aux blessés réservées en priorité aux militaires. A l’exception du camp officiel de Ayn Issa, il n’existe aucun dispositif prévu par les forces armées, par les organisations internationales ou par les autorités pour accueillir une population déplacée estimée à 200 000 personnes, et transporter ou prendre en charge les éventuels blessés, tandis que l’hôpital général de Raqqa repris début juillet par les FDS n’est plus en état de fonctionner. Plus inquiétant encore : à ce jour, quelques blessés seulement ont été évacués en dépit d’une offensive majeure menée avec l’appui des bombardements intensifs de la coalition internationale.

Dans ces conditions, que sait-on du sort des habitants ?

Comme toutes les villes et territoires contrôlés par l’EI, Raqqa est régulièrement bombardée depuis trois ans. D’après les témoignages recueillis auprès de déplacés à Tabqa et Ayn Issa, la majorité des habitants déplacés ont fui avant le début de l’offensive – le plus souvent en payant l’Etat islamique – notamment à partir de novembre dernier quand les combats ont commencé à se rapprocher de la ville. Combien sont-ils aujourd’hui à Raqqa ? Il est difficile de le savoir. Les Nations unies estiment entre 30 000 et 50 000 le nombre de civils encore présents dans la ville.

Les gens qui sont partis se sont dispersés dans plusieurs directions : ceux qui entretenaient des liens avec l’EI ont rejoint des villes comme Deir Ez Zor ou Mayadin, avant qu’elles ne deviennent innaccessibles. Les autres s’enfuient d’abord vers le camp d’Ayn Issa, puis à Manbij où ils trouvent essentiellement refuge chez l’habitant grâce à des relations ou à des liens familiaux. D’autres enfin trouvent refuge à Tabqa, une ville récemment reprise à l’Etat islamique. Les déplacés qui s’y installent se retrouvent souvent à la rue, et nous prévoyons d’y installer rapidement un centre de santé.

En un mois d’activités à l’hôpital de Kobané, nous avons par ailleurs reçu 64 personnes victimes de blessures liées à la guerre. La plupart (90%) d’entre elles viennent des environs de Raqqa et ont été blessées par des mines installées sur des axes qui n’ont pas encore été sécurisés. Depuis que l’offensive a été lancée sur la ville, les gens qui réussissent à sortir sont en effet peu nombreux. A mesure que les combattants de l’Etat islamique cèdent du terrain, les civils se trouvent embarqués avec eux. Ils se terrent désormais dans la vieille ville, là où les bombardements sont les plus intenses, et où les affrontements sont les plus violents. Rien n’est manifestement prévu pour les protéger ou les évacuer quand ils sont pris au piège des combats. Ce qui pose, comme à Mossoul, la question de la manière dont la guerre est menée par les forces armées locales et par la coalition.

Existe-t-il justement des analogies avec l’offensive menée à Mossoul ?

Contrairement à Raqqa, ville de taille plus modeste, des centaines de milliers de personnes ont réussi à s’enfuir de Mossoul au début de l’offensive. Des camps ont été créés pour accueillir les civils, un dispositif était prévu pour tenir compte des blessés, pour les transporter et les évacuer, et des structures médicales ont été mises en place. Quoi qu’il en soit, ce plan a plus ou moins fonctionné au cours des six premiers mois de l’offensive menée à Mossoul.

Les attaques lancées simultanément contre l’EI à Mossoul ont toutefois engendré une forme de rivalité entre les différentes forces armées pour conquérir des territoires sur l’EI. Les conséquences en ont été funestes pour les civils. Dès le début de l’offensive, les pertes ont par ailleurs été lourdes parmi les militaires, qui ont tenté de cacher le nombre de victimes dans leurs rangs. Contre une résistance acharnée, les combats dans la partie Est de Mossoul se sont ainsi prolongés jusqu’à la mi-janvier et se sont soldés par de nombreux morts et blessés. Jusqu’à la fin de cette première phase, des civils et notamment des blessés ont néanmoins continué d’être évacués.

Puis l’offensive a repris pour conquérir la partie Ouest. La violence y était telle qu’on parle aujourd’hui de quartiers rasés et d’un tiers de la vieille ville entièrement détruit. Au cours du mois de mars, nous avons reçu par exemple plus de 1000 blessés dans la salle d’urgence dotée de capacités chirurgicales que nous avions installée au sud de Mossoul. Puis subitement plus rien, ou si peu : alors que la résistance de l’EI et que la violence des combats ne baissait pas d’intensité, le nombre de blessés évacués vers nos postes de santé a subitement chuté à partir du mois d’avril.

Entre-temps le 17 mars, un bombardement mené par la coalition a provoqué la mort d’au moins 105 civils dans le quartier d’Al Jadida à Mossoul. Existe-t-il un lien de cause à effet ? Au regard de l’émotion qu’a provoqué ce carnage, on peut raisonnablement penser que les forces engagées dans la reprise de Mossoul ont tout fait pour éviter un autre scandale. Mais comment ? En révisant leur stratégie pour éviter les pertes parmi les civils ? Ou en menant après cette tragédie une guerre quasiment à huis clos ? Devant l’ampleur des destructions qui contraste avec le faible nombre de blessés soignés par nos équipes, et face à l’intensité des combats observée du début à la fin, tout porte à croire que l’évolution de la stratégie militaire à Mossoul, si elle a eu lieu, n’a pas profité aux civils pris au piège des combats. Le nombre de morts ensevelis sous les décombres dont les médias se font l’écho indique même le contraire.

Assiste-t-on au même scénario à Raqqa ?

Contrairement à Mossoul où plusieurs groupes armés entraient en concurrence, l’offensive menée à Raqqa depuis le 6 juin est uniquement coordonnée par les FDS et la coalition. Mais dès le début de l’offensive, on ne s’embarrasse d’aucun dispositif qui permettrait d’évacuer les civils et d’éventuels blessés des zones de combat. S’il existe un lien à établir entre Raqqa et Mossoul, il réside dans la question du sort des civils et des blessés quand une guerre est ainsi menée à huis clos. Et les déclarations du commandant de la coalition ne sont pas là pour nous rassurer, quand il explique par exemple que toute embarcation essayant de quitter la ville par l’Euphrate sera détruite[3]. Les offensives meurtrières qui retiennent l’attention du public à Raqqa et Mossoul ne doivent toutefois pas faire oublier la façon dont la guerre est globalement menée par la coalition internationale créée contre l’Etat islamique. Depuis 2014 en effet, la coalition procède à des bombardements réguliers et indiscriminés non seulement à Raqqa et à Mossoul, mais aussi partout où l’Etat islamique s’est implanté. La réalité, c’est qu’aujourd’hui comme hier, en Syrie comme en Irak, on ne fait pas de différence entre les combattants et les civils présents dans les territoires contrôlés par l’Etat islamique.

[1] Source : OSDH (Observatoire syrien des droits de l'Homme)

[2] Forces démocratiques syriennes (FDS), alliance de combattants kurdes et arabes créée en octobre 2015 par les Etats-Unis

[3] « The coalition has already destroyed the two bridges that lead south from Raqqa, which is on the northern bank of the Euphrates River. The coalition also helped the forces establish control of two nearby dams. “And we shoot every boat we find,” said Lt. Gen. Stephen J. Townsend, the American commander of the coalition force fighting the militants. “If you want to get out of Raqqa right now, you’ve got to build a poncho raft.” » (Extrait NYT)

 

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