A Kaboul, le temps suspendu

Le 12 mai 2020 à Kaboul, la maternité de Dasht-e-Barchi où travaille MSF a été attaquée. Des femmes et des nouveau-nés ont été exécutés. Cette attaque n’a pas été revendiquée. Représentant de MSF en Afghanistan, Filipe Ribeiro était présent dans l’un des « bureaux forteresse » à proximité de la maternité. Un mois après, il raconte.

En ce matin calme, chacun vaque à ses occupations derrière de hauts murs couronnés de barbelés, de portes plus ou moins blindées, de caméras, plus ou moins aveugles, de masques plus ou moins filtrants – Covid oblige. Chacun fait consciencieusement son travail dans des « bureaux forteresse » et dans des hôpitaux à peine moins fortifiés. Les serveurs déversent leurs flots d’emails, dont sans doute près de la moitié sont sans ou de peu d’importance. Les téléphones égrènent leurs messages d’information et d’alerte : explosion au sud, bombardement aérien au nord, échauffourées à l’est, et la balle au centre. Les patientes se pressent à l’hôpital, moins nombreuses que d’habitude – Covid oblige. Un matin somme toute banal sous les cieux afghans.

Le premier coup de téléphone annonçant des tirs pas très éloignés est lui aussi d’une relative banalité. On s’habitue, bien trop vite et bien trop bien, à ces pétarades quotidiennes. Banalité toute relative tant est perceptible une pointe d’inquiétude dans cet échange. Le message suivant est lui tout sauf banal. Tirs, rafales, explosions : la maternité de l’hôpital est attaquée. Le personnel et quelques patientes – enfin ceux qui le peuvent – se réfugient dans les salles sécurisées. Pendant que les armes crépitent et que les explosifs explosent à la maternité, les téléphones sonnent, bipent et vibrent. Les radios crachotent. Les serveurs, imperturbables, déversent encore et toujours leur flot d’emails, tous ou presque ont perdu le peu d’importance qu’il leur restait.

Tout d’un coup le temps s’est suspendu. Ça dure une éternité un temps suspendu. Ça bouffe une énergie folle. Celles et ceux dans les salles sécurisées sont aveugles mais non pas sourds. Tirs, explosions et cris leur parviennent, à peine étouffés. Ils ne peuvent qu’imaginer le pire. Et le pire est là, derrière les portes blindées. La stridence de l’alarme leur casse les oreilles et le moral. Un temps suspendu qui n’en finit pas et qu’ils comblent de craintes, d’inquiétudes, de culpabilité d’être, eux, en relative sécurité alors que d’autres en sont réduits à hurler à l’extérieur. Enrageant presque de leur propre impuissance, ils sont inquiets et les questions se bousculent. Où sont leurs collègues ? comment vont-ils ? Où est cette maman dont le bébé a poussé son premier cri au moment même où la première rafale leur a percé les oreilles ? Et celle qui n’en finissait pas de pousser, de haleter et de crier sur la table d’accouchement quand l’alarme s’est mise à hurler ? La sage-femme a refusé de la laisser là sur la table. Elle n’a pas suivi ses collègues dans la salle sécurisée. Où est-elle maintenant ?

A l’autre bout de la ville, dans des bureaux forteresse, l’alerte est donnée. Deux coups de téléphone et des dizaines de camions, de voitures, de véhicules blindés, d’ambulances convergent vers la maternité. Police, armée, journalistes, ambulanciers, curieux. Une foule hétéroclite se masse à l’entrée de l’hôpital. Les forces spéciales entrent en scène en un temps record. Les ambulances disputent le bitume aux caméras et aux micros. La police tente tant bien que mal de contrôler la horde d’appareils photos. Le déploiement est impressionnant. Cela fera de bien belles images.

Le temps est suspendu, agité et lourd. La stridence de l’alarme leur perce les tympans.

Dans la maternité encore et toujours des crépitements et des rafales et des explosions mais plus de cris. Les membres des forces spéciales entrent dans l’hôpital par petits groupes, en ressortent accompagnant quelques patients qui s’étaient cachés dans d’autres services de l’hôpital quand l’attaque a commencé. Les autres services n’ont pas été visés, ni touchés, il n’empêche, une sacrée frayeur quand même. Quelques blessés légers sont évacués. Une fois l’hôpital sécurisé, les forces spéciales se préparent à reprendre le périmètre de la maternité : une vaste cour encombrée de préfabriqués, un bâtiment principal de deux niveaux, à l’arrière une maison d’habitation.

Une image tourne en boucle sur les chaînes de télévision du pays, et au-delà : Un plan fixe sur un portail bleu. Heureusement qu’il y a la fumée qui s’élève au-dessus du mur d’enceinte de l’hôpital et le passage incessant de policiers et d’hommes des forces spéciales, pour animer des images qui ne montrent rien si ce n’est la gravité de la situation. Les commentaires vont bon train, et les interviews de ceux qui ne savent rien mais ont quelque chose à dire s’enchaînent.

A l’autre bout de la ville, dans les bureaux forteresse, les appareils de communication sont en surchauffe. Il s’agit de savoir combien de personnes sont dans les salles sécurisées. Comment vont-elles ? Qu’entendent-elles ? Qui est où ? Il s’agit de collecter le plus d’information possible, même les plus anecdotiques ou futiles, pour se faire une idée de la situation. Informations aussitôt transmisses aux forces spéciales sur le terrain. Il s’agit de soutenir et rassurer, autant que faire se peut, celles et ceux qui sont enfermés dans ces salles – qui en fait sont des toilettes pour la plupart. Toilettes qui pourraient être leur salut mais aussi leur tombeau. Les informer de la progression des costauds en tenue-commando, de les alerter sur les risques, de leur donner des nouvelles de quelques-uns de leurs collègues. Dans les bureaux forteresse il s’agit d’entretenir l’optimisme et l’espoir d’une issue proche et heureuse, alors qu’on la sait douloureuse, et pas si proche que ça.

Les forces spéciales sont inquiètes mais affirment que tout va bien à ceux des bureaux forteresse. Ceux des bureaux forteresse sont inquiets mais font comme si. Comme si tout allait bien. Celles et ceux des toilettes sécurisées sont inquiets mais font comme si. Un peu d’humour dans les échanges entre inquiets et voilà la peur remise à sa place.

Provisoirement. Au fur et à mesure le circuit de communication entre les toilettes sécurisées, les bureaux forteresse et les forces spéciales s’organise, se fluidifie comme on dit dans les manuels. Une drôle de triangulation se met en place, perturbée seulement par des appels parasites de journalistes qui déjà veulent savoir le pourquoi, le comment, le qui, le bilan. Voudraient un témoignage en direct depuis les bureaux forteresse et les toilettes sécurisées. C’est tellement important d’informer en temps réel.

Importuns vite et poliment éconduits.

Depuis les bureaux forteresse, c’est le « ici-et-maintenant » dont il faut s’occuper, mais aussi de l’immédiat après. Penser aux pires scénarios, comme aux moins pires, car il n’y en aura pas de bon. Les hôpitaux sont mis en alerte et priés d’activer leur plan de réponse à un afflux de blessés. La morgue est elle aussi priée de se préparer. Plus de quatre-vingt personnes sont dans les salles sécurisées mais un certain nombre n’a pas pu s’y réfugier.

Le pire pourrait arriver. Des chambres sont réservées et préparées. Des repas précommandés. Le moins pire aussi pourrait arriver. Et même du Bourgogne est en route. Pour après. Mais ça il ne faut pas le dire.

Un groupe des forces spéciales est entré dans l’enceinte de la maternité par le portail principal. Ils ne sont pas économes. La poudre s’exprime sous toutes ses formes. Même l’alarme renonce, la concurrence en décibel est déloyale, elle se tait. Ils progressent lentement, très lentement, s’ouvrant la voie à coup d’explosifs et de rafales de mitraillette. Ils criblent les murs de balles et tapissent le sol de douilles. Un autre groupe est entré par l’arrière. Depuis les bureaux forteresse les messages vers les salles sécurisées se veulent rassurants. Les explications sur l’intensité des tirs et des explosions sont fournies. La progression des forces spéciales commentée quasiment en direct. Tout cela est fort beau, mais. Car il y a un mais. Où sont les assaillants ? Combien sont-ils ? Vont-ils chercher à forcer les portes blindées des salles sécurisées ? Vont-ils se faire exploser ? Et où ? Les sauveurs sont dans la place, certes, mais les assaillants aussi.

Il n’y a guère de doute que les bons vont gagner, comme dans tout bon film, mais à quel prix. Les bons, quand même, ils ont la gâchette et l’explosif faciles, il s’agirait qu’ils ne se trompent pas de cible.

Les forces spéciales progressent dans l’enceinte de la maternité. Dans les salles sécurisées chacun fait ce qu’il pense être le mieux : rassurer, pleurer, prier et même accoucher. Dans le fracas des armes, dans une toilette sombre, une maman aidée de quelques sages-femmes met au monde un bébé. Eros et Thanatos de part et d’autre d’une vulgaire porte blindée.

La maison d’habitation à l’arrière du périmètre est enfin reprise par les forces spéciales. Enfin la première salle sécurisée va être libérée. Les sauveurs s’annoncent à la porte. Mais les sauvés sont sceptiques. On le serait à moins. Qui dit que ceux qui s’annoncent sont vraiment les gentils ? Qui dit que les méchants n’essaient pas de leur tendre un piège ? La triangulation s’échauffe à nouveau pour que finalement après quelques échanges la porte s’ouvre. Dans la maison d’habitation, une seconde salle est ouverte, puis une troisième. Ceux qui en sortent recouvrent leur sens, le son et l’image. La vingtaine de personnes qui s’y trouvent est mise à l’abri. Certains vont toutefois prendre en partie le relais de ceux qui sont dans les bureaux forteresse pour guider les forces spéciales dans la dernière phase : la reprise du bâtiment principal de la maternité.

Et cette reprise n’en finit pas de finir. Tirs et explosions s’enchaînent tandis que l’air commence à manquer à certains dans les toilettes. La progression est prudente, lente, et diablement bruyante. Encore quatre salles. Dans les bureaux forteresse le temps est de plus en plus lourdement suspendu. Cela fait plus de trois heures que l’attaque a commencé et personne n’en voit encore le bout. Encore quatre salles, dont deux dont on ne sait rien. Les téléphones sonnent un peu moins depuis que le relais a été pris sur place par ceux sortis des premières salles sécurisées. Enfin les forces spéciales prennent possession du bâtiment. Les premiers blessés sont évacués, les premiers bébés aussi.

Une image fera le tour du pays et d’une partie du monde : celle d’un homme des forces spéciales, un bébé de quelques heures dans les bras courant vers une ambulance. Les quatre salles sécurisées s’ouvrent les unes après les autres.

Tous en sortent hagards, près de quatre-vingt personnes et le nouveau-né. Plus de quatre heures d’enfermement et d’angoisse, et quand ils recouvrent la liberté et la vue c’est sur un spectacle d’apocalypse : leur collègue, celle qui n’a pas voulu laisser seule la dame dans les affres de l’accouchement, gît dans la cour. Surtout ne pas regarder le corps déformé par la mort. Trop tard, ils l’ont tous vu. Ils voient et entendent des bébés, dont l’âge se compte à peine en heures, hurler, ou gémir, ou mortellement muets, sur le corps de leur maman assassinée. Assassinées avec méthode, une à une, pièce après pièce. Ils voient des femmes en couche tuées à bout portant quelques minutes à peine avant d’accoucher. Assassinées avec méthode, une à une, pièce après pièce. Doubles meurtres : la mère et l’enfant. Surtout ne pas regarder les corps. Trop tard.

Dans les bureaux forteresse la pression retombe, à son rythme, au rythme de chacun. A la maternité chacun rentre chez soi, plus triste et plus seul que jamais. Des grands costauds en tenue commando ont l’œil humide. On mettra ça sur le compte de la fumée, de la poudre, de la colère ou de tout autre chose. On se tombe dans les bras. On ne devrait pas – Covid oblige. C’est un soulagement sans joie, un peu coupable même, de retrouver ses proches, ses amis, ses collègues entiers. Un peu d’humour, beaucoup d’amour et de chaleur humaine pour passer de l’horreur à l’indicible. Quand l’horreur nous saute à la gorge, on perd nos mots, alors on dit qu’il n’y a pas, de mots. Mais il faudra bien en trouver, ne serait-ce que pour penser l’après, pour que le temps suspendu reprenne son cours.

 

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