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Billet de blog 11 février 2025

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le prix de l'amalgame

Il s'agit,ici, de mesurer l'immoralisme de l'amalgame qui peut sembler un prix acceptable à payer pour faire triompher une juste cause. Mais les moyens utilisés rejaillissent sur la fin visée, en fin de compte, comme l'avait bien vu Camus. En outre, il n'est pas du tout certain que ces moyens soient si efficaces que cela;;;

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Le prix de l’amalgame

J’ai un pénis. Je suis hétérosexuel et blanc.

De quoi suis-je comptable ?

J’ai dû rire, autrefois, à des blagues graveleuses. J’ai participé, à mon corps défendant, à la pérennisation de l’infériorisation des femmes en en aidant certaines à porter des choses lourdes. Je leur ai tenu la porte et ai considéré que ma force m’imposait des obligations, des devoirs. Je me suis systématiquement adressé à des hommes, lorsque j’avais besoin d’un coup de main physique. Jamais, jusqu’à très récemment, à des femmes.

J’ai considéré que j’avais un devoir de protection, vis à vis des femmes, sans jamais envisager, jusqu’à très récemment, la réciprocité.

J’ai cru que dans mes relations sexuelles, il m’incombait de donner du plaisir ; croyant ainsi être un partenaire s’éloignant du stéréotype du mâle qui jouit et s’endort. Mais, je n’ai pas été jusqu’à envisager la réciprocité ; c’est-à-dire que je me suis investi d’être, sexuellement, celui qui initie les choses, jamais celui qui s’abandonne .

En résumé, j’ai tenté de compenser, d’aider, de donner, sans envisager d’offrir et de permettre à l’autre féminin de me donner. De sorte que ma protection, en fait, tissait, retissait, une prison qui pérennisait le patriarcat, avec beaucoup de bienveillance et de douceur !

De tout cela, je suis comptable. Mais, pas plus. Pas moins, non plus.

Qu’ai-je en commun avec un lourdingue qui siffle une fille dans la rue ?

Avec celui qui regarde une femme comme un morceau de viande ?

Avec celui qui agresse, qui viole ?

Avec celui qui prend, sans se soucier du consentement ?

Avec celui qui objective, en mettant en avant des qualités chez l’autre, sans savoir qu’il réduit, essentialise, naturalise (ou qui le fait tout en le sachant) ?

J’ai un pénis et j’ai collaboré à un système que je réprouvais.Pas moins. Pas plus.

Mais je ne me réduis pas plus à mon pénis qu’à mon hétérosexualité ou à ma (relative) blancheur !

Il y a bien des façons de vivre le fait d’avoir un pénis, d être hétéro ou blanc.

J’aurais pu être un hétéro fier de l’être. J’ai bien dû l’être, il y a longtemps, très longtemps ; lorsque j’étais jeune, très jeune.

J’ai bien dû rigoler, autrefois, à des blagues homophobes.

J’ai incarné une virilité, reçue en héritage.

J’utilisais encore, il y a peu, le mot « enculé », comme une insulte, bien que je lutte depuis longtemps contre l’homophobie, que ce soit en tant que citoyen, ou dans mes décennies d’enseignant.

Qu’ai-je en commun avec ceux qui insultent, qui se moquent ou méprisent les homos ?

Qu’ai-je en commun avec ceux qui organisent des virées où ils « cassent du pédé » ?

Qu’ai-je en commun avec ceux qui estiment que l’homosexualité est contre-nature et relève d’une prise en charge thérapeutique ?

Je suis hétérosexuel.

Reste que ce n’est qu’une facette de mon kaléidoscope personnel, tout comme celle et ceux qui sont homosexuels.

Soyons honnêtes : est-ce une « facette » plus importante qu’une autre ?

La société, dans laquelle j’ai grandi et je vis, a répondu : oui (j’ai grandi à une époque où l’homosexualité était un délit).

Bien sûr, il ne me viendrait pas à l’esprit de me définir ainsi (bien des choses me semblent plus pertinentes), si je devais me présenter. Mais,là aussi, il faut être honnête. J’ai été éduqué dans cette société et j’ai longtemps pensé que c’était un choix important. Je n’ai compris que plus tard que ce n’était pas un choix.

Reste que si je ne me suis jamais défini ni présenté comme hétérosexuel, c’est parce que cela me semblait une évidence (la norme n’était pas loin).

J’ai donc un pénis, suis hétéro et même « cis ».

J’ai découvert cette étiquette très récemment. Elle me désigne (définit ?) comme quelqu’un ayant accepté le genre qui correspond à son sexe.

Quel point commun avec les transphobes ?

Qu’ai-je en commun avec ceux qui pensent que l’on a forcément le genre de son sexe ?

Honnêtement, si l’on me demande ce qui me permet de dire que je suis un homme, je répondrai que c’est parce que j’en ai le morphotype et si l’on me pousse un peu, je finirai par dire que c’est parce que j’ai un pénis. Bon, mais cela ne vaut que pour moi et seulement pour moi et je comprends que cela puisse être différent pour d’autres, qu’ils soient non- binaire ou trans.

Qu’ai-je en commun avec ceux qui naturalisent ce qui est le résultat d’une éducation culturelle ?

Réponse : je me désigne, mais ne me définis pas, en tant que personne genrée par son sexe.

Cette facette est-elle importante ?

Au yeux de celles et ceux qui voient en moi, avant tout, un « cis », certainement .

Et à mes yeux ?

J’ai réussi à me défaire des stéréotypes culturels sur la virilité et tous les signes extérieurs (mais aussi psychologiques) de la masculinité (enfin, il doit en rester, tout de même), mais mon pénis et le genre qu’il induit, pour moi, créent une facette importante, puisque je crois que je ne pourrais pas continuer d’aimer la personne que j’aime, d’un amour sexualisé, si elle décidait de changer de genre, comme dans le film « Laurence anyway ».

Enfin, je suis blanc, ai lutté toute ma vie contre le racisme.

Certes, il y a bien longtemps, j’ai du rire à des blagues racistes.

Bien sûr, il ne me viendrait pas à l’esprit de définir quelqu’un par sa couleur de peau, mais si je dois la désigner, dans une foule majoritairement d’une autre couleur, je la désignerai, sans doute, par sa couleur de peau. Reste que décrire n’est pas définir, même si le choix de la description n’est pas neutre et la « facette » n’est donc pas si anodine que cela ; question de contexte.

Mickael Jackson, Angela Davis , Malcom X, » Django unchained »,la Case de l’Oncle Tom, Aimé Césaire, ou n’importe quelle personne racisée, donnent un poids très différent à leur couleur de peau : complexe pour les uns, revendication politique et fierté, pour d’autres...etc.

Qu’ai-je en commun avec le raciste qui lynche un noir (car, là, sa couleur de peau vaut pour définition) dans l’Amérique des années 50 ?

Qu’ai-je en commun avec celui qui ne s’avoue pas raciste, mais, comme Jacques Chirac, ne supporte pas les « bruits et les odeurs » ?

Qu’ai-je en commun avec celui qui pense qu’une poupée Barbie noire est une connerie, moi qui pense qu’une poupée Barbie est une connerie ?

Qu’ai-je en commun avec celui pour qui une couleur de peau noire autorise la question : « ...français, d’accord, mais quelles sont vos origines ? ».

Qu’ai-je en commun avec ceux qui justifiaient l’esclavage et le commerce triangulaire, en s’appuyant sur la malédiction de Canaan, fils de Cham ?

Qu’ai-je en commun, si ce n’est une certaine concentration de mélanine dans ma peau ?

Alors, la lutte contre la misogynie, l’homophobie, la transphobie ou le racisme, peut-elle me réduire à mon pénis, mon hétérosexualité, mon genre ou ma couleur de peau ?

L’amalgame est justement cette réduction ; c’est-à-dire ce qui fait que mes points communs avec les misogynes, les homophobes, les transphobes et autres racistes, sont plus importants que ce qui m’en différencie .

Si j’applaudis à la poésie du chanteur italien Gio Evan, lorsqu’il chante qu’il faut résister et ne pas se laisser définir par ses blessures, je résiste et ne me laisserai pas définir par les blessures des autres…

Car l’amalgame débouche sur la terrible phrase de J.P.Sartre dans sa préface aux  Les damnés de la terre , de Frantz Fanon :

«  Car dans un premier temps de la révolte, il faut tuer : abattre un européen, c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre ».

Il ne s’agit pas de dénoncer, ici, la violence par principe ni la radicalité (dans une perspective révolutionnaire, elle est nécessaire), mais l’amalgame que fait Sartre entre « blanc » et « colon ».

Or, la femme qui est violentée par un homme, lorsqu’il s’agit d’un féminicide, par exemple, l’est, parce qu’en tant que personne, elle est réduite à un genre inférieure.

L’homosexuel, qui est tabassé, est réduit à son orientation sexuelle, jugée contre-nature.

Idem pour la personne trans.

Idem pour la personne noire qui est lynchée et qui n’est plus une personne, mais est réduite à sa couleur de peau.

Le regard de l’autre est toujours objectivant (« négation de la transcendance de l‘autre », L’Etre et le Néant), écrivait Sartre. Soit. Mais on n’est pas obligé de se laisser faire.

Les victimes pré-citées ont toutes été objectivées et réduites à une de leurs facettes en niant qu’elles transcendaient, dépassaient, le cadre étroit dans lequel on tentait de les enfermer, réduire.

Dans un mécanisme intellectuel-boomerang, il arrive que les victimes pratiquent un amalgame défensif.

Pour une femme qui se voile en ma présence, en mon unique présence, je suis un mâle, au regard forcément concupiscent, réduit à son pénis.

Pour un homosexuel maltraité, je suis un hétéro suspect, puisque je ressemble à ses agresseurs.

Pour une personne « trans », ou non-binaire, je suis défini par le fait que mon genre est relié (je l’ai relié) à mon sexe et je suis étiqueté « Cis » (avec une connotation un peu jugeante sur celui qui ne se poserait pas trop de questions. Mais il est vrai que c’était un peu l ‘angle mort de mon doute cartésien).

Pour un descendant d’esclaves, victime du racisme, lecteur d’Aimé Césaire et de son concept de « négritude », je suis le blanc qui ne peut pas comprendre, parce que « blanc ». Pour le lecteur de Frantz Fanon, je suis le blanc oppresseur et pour J.P.Sartre, je suis le blanc en qui sommeille un colon et il faut m’abattre.

La réduction objectivante n’est acceptable ni pour les femmes ni pour les L.G.B.T. ni pour les racisés, quels qu’ils soient. L’amalgame-boomerang qui me réduit à un pénis, une orientation sexuelle ou une couleur de peau, n’est pas davantage acceptable.

L’amalgame est donc moralement injuste (prenons comme définition de la morale qu’elle exige de ne jamais réduire un sujet à objet) et contre-productif.

Sur ce dernier point, le parallèle avec les caricatures de Mahomet, dans Charlie Hebdo est intéressant.

Quel est le point commun entre un musulman Lambda et un « islamiste » ?

Pour les deux, le Coran est le livre saint. Mais s’agit-il du même Coran ? Répondre qu’il n’y en a qu’un, c’est occulter qu’il y a plusieurs interprétations possibles (exemples : verset 7 de la troisième Sourate, ou bien mettre en avant le fameux « verset de l’épée » ;verset 5, sourate 9 ; en occultant le verset 140 de la quatrième Sourate qui règle pacifiquement le problème que peut poser à un religieux, une caricature blasphématoire).

Lutter contre le terrorisme islamiste en prenant le risque de l’amalgame, comme le fit le dessinateur danois Kurt Westergaard, en 2005, est contre-productif, car il fait l’affaire des islamistes qui ne sont plus isolés, comme il le faudrait, mais réunis avec tous les autres musulmans.

Rien à voir avec la caricature de Luz dans Charlie Hebdo qui représentait Mahomet déplorant d’être aimé par des « cons », mais avec un titre qui disait que les « cons » étaient les intégristes, pas les musulmans.

Alors, l’instauration d’un matriarcat est-elle une réponse pertinente à l’instauration d’un Califat ?

L’intégrisme des deux positions se rejoint, et même se nourrit.

Revendiquer un matriarcat, en réponse au patriarcat, c’est prendre le risque de mettre tous les hommes dans la même case et de les objectiver (réduction à leur pénis, ce qui était, au passage,dénoncé par celles qui l’avaient été en tant que « femme-objet »).

Les islamistes se sentent moins seuls quand on les met dans la même case, le même sac, que tous les musulmans et ces derniers sont injustement condamnés par cet amalgame qui pense sans nuances et ne fait plus la différence entre le « grand Djihad » et le « petit Djihad » (le premier concernant tout effort que fait un musulman pour améliorer sa foi et le second consistant dans la lutte armée).

On peut faire,ici, un parallèle avec la matriarcat, comme réponse, dans le film « Je ne suis pas un homme facile » : montrer ce que subissent les femmes quotidiennement est une excellente chose. Mais si, pour y arriver, il faut amalgamer le plus misogyne des gros cons avec tous les porteurs de pénis, alors on caricature Mahomet avec une bombe dans le turban (ce qui est un droit) et on fait comme s’il n’y avait qu’un Islam !

Il n’y a pas qu’un Islam. Il n’y a pas qu’une seule sorte d’homme et la lutte contre les « cons » n’autorise pas à gommer ces nuances.

Quand on a raison,

ça n’autorise pas tout.

Reste qu’à bien y regarder, amalgamer n’est pas très différent de conceptualiser.

La définition du mot amalgame signifie faire un rapprochement entre deux choses, de façon non-pertinente.

Comment fait-on ce rapprochement non-pertinent ?

En niant des différences qui auraient dû interdire ce rapprochement.

A bien y réfléchir, c’est le fonctionnement même du mécanisme de conceptualisation ; lequel fait des rapprochements en privilégiant les points communs et en gommant les différences. Ainsi, par exemple, le concept d’arbre ne retient que les points communs entre un olivier et un chêne et gomme leurs différences. Idem avec le concept d’homme, ou tout autre concept.

Il y a donc un prix à payer, à notre nécessaire conceptualisation : notre monde conceptualisé gomme des différences et ce monde, ainsi obtenu, est un monde construit, simplifié (c’est la différence entre le monde « en soi » et « pour soi », chez Kant): des différences se sont perdues, ou plutôt, ont été écartées. C’est le prix à payer pour comprendre une réalité composées de choses uniques, qu’il faut bien regrouper.

Le procédé est nécessaire, car l’alternative serait de donner un nom propre à chaque entité, à chaque grain de sable ! Il y faudrait un entendement et une mémoire infinis. Il y faudrait...Dieu !

C’est le prix que se refuse à payer le philosophe anarchiste, Max Stirner, dans le cas précis et limité de l’Homme, concept trop réducteur, trop liberticide, auquel il préfère le terme « der Einzige » (l’Unique), qui n’est pas un nouveau concept, mais le signe de l’impossibilité, du refus plutôt, de la réduction conceptuelle .

Ainsi, la différence entre l’amalgame et le concept n’est rien d’autre que la pertinence de la réduction ; la pertinence étant un concept éminemment discutable (l’Unique de Max Stirner est un exemple, assez singulier dans l’histoire de la philosophie, de la non-pertinence d’une conceptualisation), il y a des amalgames qui seront jugés pratiques pour les uns (C.I.S., Trans, Homme…) et seront jugés inacceptables par d’autres, au vu des nuances qu’ils gomment, des différences qu’ils nient.

« Il faut bien souligner les points communs !», diront certain-es. « Il faut respecter les différences, sinon, l’Unique est amalgamé, comme un plombage de dentiste ! », diront les autres.

Ne pas oublier que l’origine étymologique du mot amalgame provient de l’arabe « Amal al-Djam’a », le mot amalgame était utilisé, alors, par les alchimistes pour désigner la fusion du mercure et d’autres métaux.

Il est donc pratique de fusionner des réalités, mais est-ce souhaitable ?

Une partie de la réponse tient au temps dont on dispose, ou que l’on se donne, pour approcher la singularité de quelque chose ou de quelqu’un.

L’amalgame est-il de « bon aloi » ?

Intéressant de souligner, ici, que l’expression « bon aloi » signifiait, à l’origine, qu’une pièce de monnaie était faite d’un alliage (amalgame) où la proportion de métal précieux était respectée.

Chaque « Unique » est un métal précieux, n’en déplaise à A. Gide, trop nietzschéen pour être d’accord avec Max Stirner (cl, sa Lettre à Angèle, in Mercure de France), pour lequel le prix de l’amalgame est trop élevé. Gide, lui, est élitiste et réserve la singularité à quelques-uns. Pour les autres, pour la masse, dirait Nietzsche, l’amalgame conceptuel fera l’affaire.

Il est donc utile et efficace d’opérer des amalgames que l’on préférera nommer alors, généralisation, conceptualisation.Il sera parfois immoral et même inefficace de le faire, lorsque la réalité sera heurtée et résistera à cette réduction pratique. De bonnes discussions en perspectives…

Alors, tout cela se ramène-t-il à une question d’ego, de celui ou celle qui refuse d’être amalgamé avec la masse ?

Mais, utiliser le terme « ego » est déjà la conséquence d’un choix plus en amont, de privilégier la lutte, la Cause (se rappeler le « Je n’ai basé ma cause sur rien ! », de Stirner dans l’Unique et sa propriété), l’efficacité, plutôt que l’unicité, le respect des différences, l’attention aux nuances qui sont déjà pré-jugées trop« byzantines », égotiques.

Et se pose alors, encore une fois, avec gravité, la question sur laquelle se sont séparés Sartre et Camus : La fin justifie-t-elle les moyens ?

Le choix se situe donc entre le Sartre de la préface des Damnés de la terre, ou Camus dans l’Homme révolté, ou plutôt, celui de Les Justes : on jette ou on ne jette pas la bombe dans la calèche qui passe avec, dedans, le tyran et… deux enfants ?

La misandrie est une réponse qui se comprend quand on éprouve le besoin de se protéger, après avoir été malmenée par des hommes qui , à divers degrés, incarnent le patriarcat (sans le savoir ou en le sachant). Elle reste le résultat d’un amalgame. Alors ?

Alors, cette injustice est sans doute nécessaire à un moment pour certaines. Ces quelques lignes visaient simplement à souligner le prix de l’amalgame...

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