Forces et faiblesses de la France insoumise

paru dans Révolution n°27; Jérôme Métellus, Paris

Après les 20 % de Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle d’avril 2017, la France insoumise (FI) s’est imposée comme la première force d’opposition de gauche au gouvernement. Ainsi, pour la première fois depuis les années 70, une organisation de la « gauche radicale » supplante la social-démocratie (le PS). Cela marque un tournant dans la vie politique française.

Le succès de la FI ne tombe pas du ciel. Il était prévisible – et nous l’avions prévu. C’est l’expression, en France, d’un phénomène international. Partout, la crise mondiale du capitalisme provoque une polarisation – vers la droite et vers la gauche – qui détruit les vieux équilibres politiques.

En Grèce, Syriza est passé de 5 % à 30 % des voix en moins de trois ans, au détriment du « tout-puissant » PASOK (le PS grec), qui n’est plus que l’ombre de lui-même. L’émergence de Podemos (en Espagne) et celle du PTB (en Belgique) sont une expression du même phénomène. En Grande-Bretagne, un représentant de l’aile gauche du Labour, Jérémy Corbyn, a pris la tête de ce parti, que l’aile droite contrôlait pourtant depuis des décennies. Aux EtatsUnis, la campagne de Bernie Sanders aux élections démocrates, en 2016, fut un séisme politique : il se présentait comme un « socialiste », proposait une « révolution politique contre la classe des milliardaires » – et suscitait l’enthousiasme de millions d’Américains.

Ces développements sont-ils progressistes ? Evidemment, car ils déportent vers la gauche l’axe politique du mouvement ouvrier. C’est pourquoi Révolution soutient la France insoumise – contre les attaques des politiciens bourgeois et sociaux-démocrates. Mais notre soutien est critique : nous pensons, en particulier, que le programme de la France insoumise est incomplet. En l’état, il est même inapplicable. Expliquons-nous.

Réforme et révolution

Le programme officiel de la FI, L’Avenir en commun, contient une longue série de mesures économiques et sociales très progressistes. Leur mise en œuvre se traduirait par une très nette amélioration du niveau de vie de l’écrasante majorité de la population. Mais pas de toute la population : la petite minorité de gros capitalistes qui contrôlent l’économie y perdrait quelque chose. En effet, la baisse du temps de travail, l’augmentation des salaires et le développement des services publics, pour ne citer que ces trois mesures, supposent de ponctionner les marges de profits des bonzes du CAC 40. L’Avenir en commun le dit : « il faut taxer les profits ».

Nous sommes évidemment d’accord avec l’idée de taxer les profits. Cependant, il y a des limites aux conquêtes sociales qu’il est possible d’arracher et de consolider dans le cadre du système capitaliste, a fortiori lorsque ce système traverse une crise profonde, comme aujourd’hui. Non seulement le patronat n’est pas disposé à concéder des réformes progressistes, mais il exige sans cesse des contre-réformes. Confrontée à un gouvernement dirigé par la FI, la classe dirigeante française ferait tout ce qui est en son pouvoir pour saborder les réformes et contraindre le gouvernement à faire marche arrière. Pour ce faire, elle utiliserait son contrôle de l’appareil productif, de l’industrie, des transports, de la grande distribution, des banques et des médias. Par exemple, elle organiserait une grève des investissements et une fuite des capitaux – lesquels, d’ailleurs, fuiraient spontanément les taxes. Comment un gouvernement de la FI répondrait à cette contre-offensive de la classe dirigeante ? L’Avenir en commun n’apporte pas la réponse – et, en fait, ne pose pas la question.

Voici notre réponse : les mesures progressistes de L’Avenir en commun ne pourront être mises en œuvre que sur la base d’une rupture avec le capitalisme. Cela passe par la nationalisation – sous le contrôle démocratique des salariés et des consommateurs – des principaux leviers de l’économie : banques, énergie, transports, industrie, distribution, etc. Or L’Avenir en communpropose seulement de nationaliser quelques entreprises : « des » banques (lesquelles ?), les autoroutes, EDF et Engie (ex-GDF). C’est très insuffisant ! Nous ne proposons pas de nationaliser les petites entreprises : ce serait inutile et absurde. Mais pourquoi laisser la plupart des mastodontes du CAC 40 entre les mains des milliardaires qui les possèdent – et qui, n’en doutons pas, s’en serviraient pour opposer une résistance acharnée aux mesures contenues dans L’Avenir en commun?

Il faut compléter le programme de la FI avec des mesures qui s’attaquent de façon décisive à la grande propriété capitaliste. Sans cela, un gouvernement de la FI devrait renoncer à l’essentiel de son programme, sous la pression de la classe dirigeante. Syriza, en Grèce, en a donné un tragique exemple.

L’Union Européenne

Cette carence réformiste du programme de la FI se manifeste dans ses différentes parties. Nous y avons consacré une brochure ("La France insoumise : son succès, son programme et son avenir").

Prenons la question de l’UE. Aux Amphis d’été de la FI, Mélenchon a rappelé sa position :

a) le programme de la FI est incompatible avec les traités européens (qui sont réactionnaires) ;

b) donc, une fois au pouvoir, la FI proposera aux autres pays de l’UE de renégocier ces traités : c’est le « plan A » ;

c) si cette renégociation des traités s’avère impossible, « plan B » : la FI refusera quand même d’appliquer ces traités – et appellera les autres peuples d’Europe à suivre la France dans cette voie.

Où est le problème ? D’abord, le « plan A » n’a aucune chance d’aboutir. L’UE est une vaste machinerie capitaliste au service des multinationales : voilà ce que ces traités reflètent. Et il est vain de demander que les traités de l’UE reflètent autre chose, de même qu’il serait vain de demander au Medef de s’appuyer sur les statuts de la CGT.

Surtout, les traités européens sont l’expression juridique et politique du caractère archi-réactionnaire de l’UE. Pour vraiment « sortir » de ces traités, pour en sortir économiquement et socialement, il faut sortir du système capitaliste lui-même. Sans cela, rien ne sera réglé (même dans le « plan B »). Tant que les Bouygues, Bolloré, Lagardère et compagnie contrôleront les grands leviers de l’économie française, il n’y aura pas d’issue pour les jeunes et les salariés – que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur de l’UE. La rupture avec l’UE doit s’accomplir dans le mouvement d’une rupture avec le capitalisme. Aucun autre « plan B » ne sera possible.

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