A Orgemont, le décès du petit Zacharie “abandonné de tous” selon sa mère apparaît comme un cas isolé

Tout a démarré par cette histoire, ce fait divers de la misère. Un enfant de dix ans, habitant le quartier mal famé d’Orgemont à Epinay-sur-Seine en Seine-saint-Denis, souffre d’atroces maux de ventre. Il finira par mourir, selon ses parents, après que ces derniers ont joint pompiers et samu, et essayé, selon leurs dires, de faire transporter d’urgence leur fils, en vain. Une enquête judiciaire est en cours, et il appartiendra aux juges de déterminer s’il s’agit là d’un drame personnel provoqué par une série de malentendus causés principalement par un manque de clarté dans les informations communiqués par les parents, ou par une négligence des pompiers, du Samu ou de l'hôpital, ou de tous ces acteurs à la fois. On a le droit en effet de demander si Zacharie, 10 ans, est mort parce que le service public a fauté.

Mais on peut et on devrait aussi se demander si la République ne délaisse pas une partie de ses citoyens, quoi qu’il en soit jugé du cas de cet enfant. On peut légitimement se demander si certains habitants ne subissent pas une rupture d’égalité d’accès au service public. Une discrimination dans la discrimination : déjà assez éloignés de certaines structures vitales (l'hôpital le plus proche de l’appartement du petit Zacharie est à 8 kms, avec une circulation fluide cela prend 21 mn en voiture selon Google maps, autant que le temps moyen d’accès à un service hospitalier pour un Limousin et 6 minutes de plus que la moyenne nationale) vont-ils également subir une discrimination sur les moyens de pallier à cette distance ? L’accès au Samu, aux pompiers, aux ambulances (ce qu’on peut résumer sous l'appellation “transport d’urgence”) est-il inégalement distribué en faisant passer d’abord les beaux quartiers ? Qu’en est-il par ailleurs des services commerciaux, privés, de livraison, de taxis : auraient-ils eux aussi tendance à refouler les parias des cités ? Les habitants d’Orgemont seraient-ils “blacklistés” comme certains clients du Domino’s pizza de Poissy dans les Yvelines parce qu’ils habitent dans une rue jugée dangereuse ?

C’est ce qui m’a poussé à aller me balader à Orgemont et à interroger ses habitants. Et résultat : aucun des témoins interrogés ne semble avoir vécu ce qu’indique avoir vécu la mère de Zacharie.

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- Les habitants d’Orgemont ne se plaignent pas d’une difficulté d’accès aux ambulances, au Samu et aux pompiers

Premier constat de notre petit tour sur place, après avoir questionné une vingtaine de passants : non, il ne semble pas y avoir de problème majeur d’accès aux transports d’urgence. Sur toutes ces personnes interrogées, aucune n’a fait part d’un problème rencontré en essayant de contacter Samu, pompiers ou ambulance. Ni même, d’ailleurs, pizzerias, sushis ou autres services de livraison. Une seule personne nous a déclaré connaître “une voisine qui a eu un jour des difficultés à faire venir le Samu” mais d’une part il s’agit là d’un témoignage indirect et d’autre part ce monsieur s’est révélé plus tard, par une sorte de retournement tragique, être… le père de l’enfant décédé.

- Pour les taxis, c’est une autre histoire…

Les taxis en revanche semblent plus réticents à s’aventurer à Orgemont, selon plusieurs de nos témoins. Question de rentabilité plus que de sécurité : certains chauffeurs habitant le quartier garent leur "taxi parisien" dans les rues-mêmes où certains semblent refuser les courses. C’est illégal : en théorie, ils n’ont pas le droit de refuser la prise en charge, selon la DGCCRF, à moins d’être occupé ou en “course d’approche”. Mais en pratique, des refus arrivent souvent, notamment le samedi soir, lorsque les clients proposent une course trop courte, ou lorsque la course emmènerait le taxi en banlieue. De nombreux témoignages font état de de qu’il faut bien appeler des discriminations géographiques. Mais ce n’est pas tellement nouveau.

- Un quartier calme, hormis la rue de Marseille

Petit à petit, au gré de la découverte des rues du quartier, une autre question est, fatalement, apparue. Quel est le vrai visage d’Orgemont ? S’agit-il de ce quartier ultra mal famé qu’on a eu l’impression de découvrir à travers l’histoire du petit Zacharie, ou de tout autre chose ?

Des artères de béton de la rue Felix Merlin aux petits pavillons clonés de la rue d’Agen, le quartier ne fait pas dans le charme et le pittoresque. Des antennes paraboliques dépassent des balcons gris des barres d’immeubles, comme des excroissances incontrôlées. En ce dimanche du mois d’août, la plupart des échoppes du centre commercial qui jouxte l’Obélisque, cette grande tour dominant Orgemont, sont fermées. Autour des rares commerces ouverts, sous des bannières bleues standardisées, quelques habitants papotent, qui à un coiffeur, qui au restaurateur indien. Ce n’est pas très avenant, mais c’est calme, et aucune tension ne se dégage de la cité. Un rayon de soleil pointe son nez, les gens sourient.

Pour Samir, qui habite dans le quartier depuis toujours et travaille à Pôle emploi, Orgemont est devenu tout à fait fréquentable. “Ils ont mis des caméras après l’élection du maire de droite Hervé Chevraux et ça s’est calmé”, selon le conseiller. Caméras ou pas, nombre d’habitants ont indiqué qu’à leurs yeux Orgemont était un quartier calme, dont la mauvaise réputation était largement exagérée.

Hormis “la rue de Marseille”, que tous montrent du doigt comme le vilain petit canard de la ville. Poussés par la curiosité, nous pénétrons dans la longue haie de porches d’immeubles, devant lesquels traînent quelques ados désoeuvrés. “Chut, ne nous parlez pas”, lancent-ils, mystérieusement, sans vouloir nous donner de raisons. L’atmosphère a changé. Et les habitants rencontrés ici ont aussi un autre discours, pointant, comme Adeline, 33 ans, l’insécurité : “J’ai vu un meurtre, ici, en 2010, l’homme a expiré sous mes yeux. Un cybercafé a pris feu il y a 6 mois. Il y a régulièrement des feux de poubelle. La gardienne, quand j’ai signé mon contrat, m’avait prévenue de ne pas rester trop longtemps ici. Je ne dors que d’un oeil”, raconte-t-elle, tout en reconnaissant qu’il y a “très souvent des policiers”.

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- Un sentiment d’abandon légitime, mais faut-il blâmer les services publics ?

Finalement, il ressort de cette “balade” à Orgemont que les habitants n’ont pas l’air de souffrir d’un déficit de services publics, mais que certains font face à de graves difficultés, qui au moment d’un drame, peuvent permettre de comprendre que soit exprimé un “sentiment d’abandon”, que les services publics en question aient été défaillants, ou pas. Mais une plus grande enquête serait à mener, du côté des pompiers, du Samu, et des employés de ces services, pour ne pas s’en tenir aux témoignages des habitants.

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