Le tour du bocal

La crise du COVID-19 a permis un arrêt brutal et sans précédent de l'économie mondiale. Vouloir relancer l'économie comme avant va provoquer une crise encore plus grande. Il y a une suite qui se construit avec de nombreuses initiatives auxquelles nous participons. Cette dynamique qui ne désire pas un retour à la normale, mais davantage une économie résiliente et la construction d'un possible.

Cet autre jour, qui pourrait donner l’impression de se répéter infiniment en ce temps de confinement. Pour autant, ce jour-là, l’idée que je garde en tête tourne, et tourne encore. Un jour qui se répète comme pour peaufiner une idée, l’aider à la faire germer, lui permettre de prendre racine et de développer ses premières feuilles.
Le printemps est sans doute la saison idéale pour une crise, si tant est qu’il y ait de crise idéale. Pourtant, alors que je jette un regard par la fenêtre, physiquement et virtuellement, je prends note d’un mouvement qui peut nous amener dans deux directions. A l’est, des nuages sombres qui annoncent comme un orage, d’ailleurs le vent se lève. « Les régions de l’ouest et du Val-de-Loire seront sous le soleil, avec l’apparition de quelques cumulus non menaçants en fin d’après-midi. Partout ailleurs, il fera beau. Une température légèrement supérieure aux moyennes saisonnières ».

Une partie, celle de nos dirigeants, souhaite un retour à la normale le plus vite possible. Normale, c’est ainsi qu’ils nous définissent un monde en déséquilibre, portée par une idéologie inégalitaire, structurée par le chômage de masse, qui annonce une catastrophe écologique et sociale à venir, provoque des mobilisations citoyennes récurrentes et surchauffées, une économie de compétition, de profit et de consommation effrénée. Le choc de la crise pourrait laisser la perspective que tout cela continue, buisness as usual.

Le choc d’une crise est violent, quelle que soit sa forme. Les populations restent figées et dans l’attente que les choses se débloquent, se remettent en place. Ce matin-, à l’heure où j’écris, elles se débloquent : on parle de nouvelles technologies, d’Intelligence Artificielle, de plans de financement. Un formidable programme pour une gestion de grise 2.0.

Petite bourrasque de vent… Le vent se lève, disais-je. Il porte un message sur l’usage des technologies de traçage et des intelligences artificielles. Je me permets une question sur l’usage de ces technologies dites « nécessaire » à un retour à la normale. Une idée qu’il ne faut pas faire germer…
Surtout pas. Car, si dans cette période de flou nous ne savons pas réellement ce qu’il va se passer et comment nous allons sortir de cette crise, une chose est sûre, nos dirigeants n’attendent pas que l’on profite des bords de fleuve et des balades du dimanche pour préparer leurs plans de relance et autres ordonnances sur le code du travail notamment,
et développer des ambitions néo-libérales de plus en plus sécuritaires. Petite bourrasque de vent...

Un retour à l’anormal

Au nom d’un retour à la normale donc, nous accepterions d’être tracés, pris en charge numériquement pour s’assurer que nous côtoyons des personnes saines, et que nous avons bien respecter les limites de notre quartier. Pour le moment, aucun document n’est conservé,
nous dit-on. Ils en sont donc aux phases de tests, de calibrage et de collecte pour alimenter l’algorithme.
La Chine a
montré une gestion de la crise sanitaire comme un véritable succès. La propagation du coronavirus a diminué grâce à un confinement massif et sans concession, couplé du traçage de sa population. Ce modèle-là, les dirigeants chinois s’en vantent au point de l’exporter à travers le monde.
Quand je mets en parallèle le plan d’investissement de 1,5 milliards d’euros d
u président Macron sur son programme Intelligence Artificielle et l’importation d’une puissance technologique déjà bien rodée, je ne peux pas laisser le hasard faire son chemin, car la destination est bien trop évidente.

Au nom d’un retour à la normale, le plan
de relance va continuer de financer une économie polluante et inégalitaire qui contribue à préparer une crise sociale et environnementale encore plus importante que la crise sanitaire actuelle.
La problématique écologique semble avoir disparu des préoccupations. Pourtant, l’environnement connaît de trop grandes transformations pour qu’on le laisse de côté dans la relance économique. C’est le sujet majeur au contraire, celui qui arrive juste après la crise COVID.
Le plan de relance ne doit pas aider à remettre dans la course une économie polluante, inégalitaire et dangereuses pour l’environnement et les populations.
À l’instar du gouvernement brésilien de Bolsonaro, le
s décisions politiques de Donald Trump affaiblissent considérablement le pays. Ils sont en train de mettre à terre l’économie et les principes démocratiques au nom du néo-libéralisme. Il en ressort déjà une plus grande inégalité encore, en creusant la fracture sociale entre les populations défavorisées et les plus fortunées, tout en soutenant les entreprises les plus polluantes et dévastatrices.
En France, nous sommes en train de prendre le même courant, compte tenu des politiques libérales visant à discréditer les systèmes publics : la santé, l’éducation, l’emploi et les retraites notamment.

Un retour à la normale donc. Mais c’est ce monde-là qui n’est pas normal. Il ne faut surtout pas de
retour à la normale, car ce qui nous attend en définitive, c’est une flexibilité du travail, c’est une pollution encore plus grande, car nos dirigeants n’auront même plus besoin de faire semblant de considérer les problématiques environnementales. Ne pas retourner à la normale, c’est l’opportunité pour que les industries polluantes du XXe siècle laissent la place à des entreprises vertueuses et résilientes.

Il s’agit de proposer de nouvelles manière de voir, de comprendre et d’amener une réflexion sur ces possibles. Ces réflexions se propagent rapidement, contaminent la population, à forte capacité infectieuse. Tout en restant chez soi, nous pouvons sortir du confinement idéologique ultra-libéral.

Pour un « green new deal »

L’histoire du dernier siècle se rappelle que les sorties de crise peuvent aboutir à la mutualisation et la coopération pour une relance économique et un équilibre social pour réduire les inégalités.

En émergence aujourd’hui, les nombreuses initiatives citoyennes remplacent ces visions de normalité. De nouveaux modes de productions sobres et locales existent déjà, des actions de solidarités pour nos professionnels de santé, la mise en place d’un revenu universel en Espagne. L’« après » se fait avec un état d’esprit porté sur l’environnement et ses interactions et les humains qui composent le territoire. Nos savoirs faire peuvent être échangés, partagés, densifiés et enrichis pour gagner en autonomie alimentaire, énergétique et produits de consommation.

Plutôt que de relancer une économie basée sur des modèles productivistes polluants et néfastes aux populations humaines et dévastateurs pour l’environnement, nous pouvons accompagner une économie résilien
te, qui œuvre à une sobriété globale comme entreprendre une production alimentaire localisée et biologique, favoriser les réseaux d’entraides et repenser le programme d’éducation par des formes d’éducations populaires.

En définitive, il ne peut y voir de retour à la normale après une situation inédite. Nous en sommes transformés et les impacts sociaux et économiques ne pourront faire en sorte que ça continue comme avant. Nous avons pris conscience de notre dépendance vis-à-vis d’un système fragile, qui peut casser et entraîner avec lui près de 8 milliards de personnes ; alors qu’on nous le défend encore comme invincible, seul et unique modèle de développement.

L’annonce des catastrophes écologiques est beaucoup plus angoissante encore si nous prenons le chemin de cette normalité. Les dégâts seront terribles sur les populations humaines, animales et végétales. Et je crains tout simplement une rupture relationnelle encore plus grande entre l’humain et la nature.

J’aspire donc à un non-retour à la normale, mais surtout à un grand bouleversement philosophique. Il est progressif mais il faut le souhaiter pour le construire et rejoindre les initiatives déjà existantes.

Changeons de masque, retroussons nos manches et lavons-nous bien les mains de cet enfermement. Il est temps de défaire cette vision que l’être humain ne fait que détruire le système Terre car nous faisons partie de cet équilibre fragile. Imaginons au contraire participer à tisser une trame sociétale fondée une dynamique du lien, où se renforce les idées de confiance, d’héritage et de pluralité.

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