A nos esprits humains...

Et si, pour ouvrir un autre angle de vue , je regardais le virus qui nous accable depuis un an, non pas comme la cause de la crise qui nous touche mais comme un symptôme des failles abyssales de nos systèmes et de nos sociétés ? Symptôme ancien, désormais révélé aux yeux du plus grand nombre.
Et si nous regardions, ensemble, cette «crise», non plus seulement comme une «guerre», une «catastrophe», mais comme une opportunité remarquable d’interroger enfin toutes les failles, tous les dérèglements et les déséquilibres engendrés par nos systèmes ?
Ceci, afin d’en récolter les enseignements qui permettent des remises en question profondes et le possible surgissement d’intelligences nouvelles et de propositions créatives?

Quand nos failles sociétales font ressurgir nos questions humaines, universelles, existentielles :
Qui suis-je? Où cours-je? Qui sers-je? Et dans quel état j’erre? ;-)
Qu’est devenu mon rapport au corps, au cœur, à l’intellect, à la psyché et, (ce qui reste à définir pour nombre d’entre nous, il me semble), mon rapport à l’esprit?
Comment va mon rapport à la vie, à la mort?
Mon expérience du lien humain? Avec moi-même? Avec le monde et les autres?
Où en sont nos choix fondamentaux qui forgent l’essence même de nos dignités humaines?
Qu’est-ce que la dignité humaine?
Qu’est-ce qu’un être humain?
Depuis combien de temps avons-nous cessé d’interroger notre condition humaine, laissant, négligemment, confortablement, nos réponses à des autorités extérieures: élites, experts, notables en tout genre qui savent, définissent, choisissent et décident de nos vies pour nous et sans nous?

Plus que jamais, aux vues de cette crise mondiale, il m’apparaît que ce sont bien aussi nos systèmes de pensées qui sont "malades", et depuis longtemps; entraînant, par contagion, autant la mort physique que l’agonie de l’esprit, engendrant une perte considérable de la qualité de vie des personnes, ce qui, selon moi, est plus tragique que la mort. Solitude, épuisement, déprime, confusion mentale, indigence, impuissance, délires, violence contre soi, contre l’autre sont les symptômes d’un modèle de société qui montre ses limites tant il n’a pas su répondre aux promesses de Paix, de Liberté, de Fraternité, de Solidarité, de Sécurité souhaités par et pour tous les humains de ce monde.
Oh les discours sont là, certes, nobles et plein de bonnes intentions; les déclarations, chartes, manifestes sont légions. Mais point suffisamment de faits tangibles à l’horizon.
«Paroles, paroles, paroles», nous disait la chanson …


Certes, comme au sein de chaque crise, il y a d’abord à regarder tout ce que nous perdons : nos repères; nos certitudes, bon nombre de nos croyances et de nos illusions.
Comme dans chaque processus de deuil, il reste à nous alléger de tout ce qui ne nous sied plus. Clarifier ce qui n’est plus de saison et que nous laissons derrière nous pour ne garder que l’essentiel; favoriser les quelques héritages et fruits utiles qui nous importent par dessus tout, (ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain, ce serait dommage) et nous tourner avec courage, confiance et patience vers ce que nous choisissons de créer pour la suite du voyage.

La bonne nouvelle, c’est que, de cette crise, peuvent surgit des questions qui nécessitent d’être vues, entendues, pensées, partagées, débattues au-delà des élites, des médias officiels, jusque dans nos maisons, nos réseaux, dans nos conversations de salons, de magasins, de rues.
Et si, en tant qu’humains de la rue, nous assumions d’être créatifs et intelligents? Et si nous refusions de valider la croyance que l’élite sait tout et peut tout de nous?
Et si, plutôt que de déléguer notre pensée à des autorités extérieures, nous reprenions la main sur nos esprits ? Nos intuitions profondes? Notre réel intime, relatif et subjectif? Nos expériences individuelles, collectives, vivantes?
Et si, dans le grand flou, le grand délire et le grand vide que cette crise nous propose, plutôt que de nous «écrantiser», nous «GAFAMiser», nous «mainstreamiser», nous «Zoomiser» et nous «Netflixiser»; nous laisser porter, emporter, déporter, nous acceptions de regarder tous nos symptômes bien en face; d’’écouter ce qu’ils nous disent aussi de nous, de nos failles?
Et si, au-delà du coronavirus, nous osions aussi poser le diagnostic d'une «pandémie» sociétale?
Et si nous observions sous nos stéthoscopes et nos microscopes de conscience, le déploiement du virus de nos angoisses, de nos manques, de nos avidités, de nos corruptions, de nos soifs de compétitions, de dominations tous azimut sur les plus fragiles, les plus faciles et les plus dociles? Regardons-les nos désirs de toute puissance sur le monde humain, (sur nos enfants, nos étudiants, nos conjoint-e-s, nos collègues, nos "subordonnés"); nos toutes puissances sur le règne animal, végétal, minéral? Nos volontés illimitées de surpasser la nature, en général?
Un pas plus en profondeur en posant  notre attention plus loin que sur la paille dans l’œil de notre voisin en allant voir la poutre dans nos propres yeux … Cette poutre qui lorsque je la regarde dans la glace, me révèle la réalité de mon avidité; de mes corruptions; de mes instincts de domination et de tout ce à quoi je participe consciemment ou inconsciemment à chaque fois que je dis oui ou non à tel ou tel système de pensée, dans mes paroles et dans chaque acte de ma vie réelle. Plus difficile encore, si j’osais voir tout cela, sans me cacher derrière les affres de la culpabilité? (Car, le voyez-vous que se culpabiliser ne permet pas de se dresser authentiquement dans la sagesse et dans la responsabilité?)

Alors oui, voir cela, ça fait mal. Très mal. L’annonce d’une maladie est une étape douloureuse. Mais je ne vois pas comment en faire l’économie because, sans la force du diagnostic, point de remèdes, isn’t it?
Imaginons ... le diagnostic est posé : maladie du cœur et de l’esprit des Hommes? On en fait quoi?
Et si, embrassant la fatigue de nos souffrances et nos apprentissages millénaires, nous osions lâcher les vestiges d’un passé qui n’est plus.
Imaginez. Nous voici surgissant des décombres. Tout est à construire.
Un livre de notre Histoire se termine. Sans regret, tournons sa dernière page.
Ouvrons un autre livre, aux pages vierges et blanches. Qu’allons-nous écrire qui nous inspire?
Demandons-nous: J’ai regardé en face le monde d’hier, ses grandeurs et ses limites.
A partir de ces fruits, quelles graines je garde et j’ensemence?
Quelles graines je n’ensemencerai plus? Et quels arbres j’arrose?
Dans quel monde je veux vivre, maintenant? Et Pour qui? Pour quoi? Comment?
Enraciné sur quelles valeurs fondatrices?
Quel tout petit pas possible, humble, réaliste, au quotidien, je peux mettre en œuvre pour commencer à le vivre en moi, avec moi, chez moi?
A partir de là, pas à pas, par imprégnation et inspiration (et non en sauveur ou donneur de leçons), comment puis-je partager, faire rayonner cela, plus vastement autour de moi? Dans mon couple, ma famille, mon travail et plus largement pour ceux qui s’en sentent l’envie et l’énergie, sans prosélytisme, dans le vaste monde ?
Pour cela, où, quand, comment, avec qui, puis-je m’allier pour porter ces valeurs à plusieurs? ( «Pour aller vite va tout seul, pour aller plus loin, allons ensemble», dit le proverbe.)
Comment, dans ce monde en chaos, créer des îlots de paix, des oasis de fraternité, des radeaux de liberté? (Même très modestement, puisqu’un groupe, ça commence à deux).
Où, quand, comment, avec qui, puis-je apprendre, inventer, innover, essayer de construire des nouveaux modèles familiaux; des nouveaux systèmes d’entreprises, d’éducation, de santé?
Des nouveaux modes d’organisation, de gestion des ressources et de gouvernance?
Sur quelles valeurs??? Sur quels modes de pensées???

La question est très simple et si la réponse nous appartient encore, (ce qui n’est plus si sûr), alors pour soigner nos «cancers de la pensée», interrogeons-nous:
Voulons-nous continuer de valider, soutenir, favoriser la pensée dominante qui a fait le choix, depuis des siècles, de placer nos vies et chaque cellule de nos sociétés dans un paradigme hiérarchique, pyramidale fondé sur la réalité incontestée qu'il existe, et c'est bien normal, des dominants et des dominés? (C'est comme ça"; "on y peut rien, ma bonne dame"; "on a toujours fait comme ça"; "tout le monde fait comme ça.")
Voulons-nous continuer de croire et de transmettre à nos enfants l'idée que le pouvoir dominant sur l'autre, plutôt que le pouvoir équivalent avec l'autre est irréversible et inéluctable? Protègerons-nous ce vieux paradigme et ces deux réactions binaires possibles: La soumission et la rébellion dont chacune génère sa coupe de violence? («Ne laisse à personne le pouvoir ni de te soumettre, ni de te rebeller.» disait Marshall Rosenberg, créateur du processus de la Communication NonViolente.)

Si, aux tréfonds de nos intuitions, de nos esprits encore intacts, nous aspirons à autre chose qu'à cette vie imposée dans la pyramide, alors à quelles autres formes de société, pensons-nous? A quel monde, rêvons-nous? Un monde en carrés, en losanges, en cercles, en forme de lemniscate ∞  ? Des formes séparées, fragmentées, unifiées? Quelles structures pour nos esprits? Pour nos pensées? Et par là, pour nos vies?
Que proposons-nous d’autres ??? Pourquoi? Quand? Et comment?

Selon moi, aujourd’hui, oser la question, c’est déjà le début d’autre chose …
Alors je l'offre à nos pensées, à nos intelligences non artificielles, à nos imaginations créatives, à nos esprits humains ...

Citation Joseph Beuys Citation Joseph Beuys

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