J’ai hérité de ce fleuron de la mécanique allemande il y a 20 ans. Elle appartenait à François, un copain avec qui je pêchais le sandre dans la Seine entre Paris et Rouen. François est mort à 47 ans d’une saleté qu’on appelle le cancer, leucémie, pour les connaisseurs. Bien entendu, il vivait aussi dans ce sale coin où les vignerons traitaient leurs vignes par épandages à partir d’hélicoptères. Les pesticides c’est extra pour vous envoyer chez Thanatos.
Sa femme m’avait dit, après son enterrement : « Si tu veux, tu peux prendre sa voiture, je n’en ai pas besoin. » J’ai voulu la payer. Elle m’a répondu : « Je préférerais que tu écrives une poésie que je ferais graver sur sa tombe. » Je suis donc devenu héritier pour la première fois, et la dernière fois, de ma vie.L’Allemande avait 60 000 km ; elle en a maintenant près de 300 000. Elle a donc fait presque sept fois le tour de la Terre. Je l’ai entretenue comme un mignon, nom que l’on donnait aux jeunes enfants au début du siècle. Karim me dit que ces bagnoles peuvent faire des millions de kilomètres si elles sont bien entretenues. Il en héritera sans doute.
Karim aime la mécanique. Dès qu’il voit une vieille bagnole ou un vieux camion, il tourne autour. Il sait tout réparer. « Avant, dit-il, c’était du beurre : que des vis et des boulons. Maintenant, c’est la merde. Tout tient avec des clips en plastique qui cassent au démontage. » On a fait la vidange et on a changé les filtres avant de partir. Elle avale les kilomètres, les bosses, le sable et la poussière comme les Mauritaniens boivent leur thé : stoïquement, et presque avec bonheur.
Parfois, quand je roule seul, j’ai l’impression que François est encore assis à côté de moi. Il ne dit rien, comme toujours, mais je sens sa présence dans la manière dont le moteur ronronne, dans la façon dont la voiture se pose sur la route, solide, tranquille, presque joyeuse. Une Mercedes, ça ne parle pas, mais ça se souvient. Elle a traversé des hivers, des étés, des déménagements, des départs à l’aube, des retours tardifs, des routes droites et des chemins cabossés. Elle a vu mes colères, mes fatigues, mes renaissances. Elle a porté mes silences comme on porte un ami blessé. Et aujourd’hui encore, dans le vent chaud du désert, elle avance comme si elle savait où aller.Karim, lui, écoute le moteur comme on écoute un vieil homme raconter sa vie.
Il pose sa main sur l’aile, ferme les yeux, et dit : « Elle est encore bonne pour longtemps. » Je le crois. Il a ce respect instinctif pour les choses qui durent, pour les objets qui ont traversé le temps sans tricher. Je sais déjà qu’un jour, c’est lui qui prendra le volant. Et la voiture, je le sens, sera heureuse de continuer sa route avec lui. Alors je roule. Je roule pour François, pour Karim, pour moi, pour tous ceux qui ont un jour posé leur main sur ce volant. Je roule parce que la route est une manière de rester vivant, de tenir debout, de dire au monde : je suis encore là.
Et tant que cette vieille Allemande continuera d’avaler les kilomètres comme un Mauritanien boit son thé, lentement, stoïquement, avec une sorte de bonheur têtu, je continuerai, moi aussi, à avancer.