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« Parce que t’es pas Français, toi, avec ton Rabelais, ton Hugo et ton Voltaire. »
Il n’a pas fait Sciences Po Karim, mais il ne manque pas d’intelligence le Kabyle. Pourtant, les néolibéraux parlent des gens du peuple comme d’individus dotés de cerveaux qui n’auraient pas évolué depuis la préhistoire. Leur théorie, c’est que nous serions incapables de gérer de grands territoires, de faire converger nos intelligences, de devenir créateurs ensemble donc, que notre intelligence serait de facto très limité… Eux seuls seraient compétents, eux seuls seraient vertueux, eux seuls auraient une saine vision de l’avenir, de son développement. C'est bête et vicieux à souhait.
Ce discours se retrouve autant chez Le Pen que chez Aurore Bergé, par exemple, qui se présentent l’une comme l’autre comme le cercle vertueux de la raison. Blaise Pascal avait déjà dénoncé ce piège à travers la « grâce efficace » des catholiques.C’est le fameux racisme social issu du religieux .C’est aussi cet entre-soi : on ne mélange pas le pot-au-feu et le couscous, le prolétaire et le bourgeois, l'éboueur et le vendeur de vêtements ce luxe. On ignore le premier, on fréquente le second. Et cela se joue sur plusieurs niveaux. Bref ! Quand j’étais gosse, mes chaussures du dimanche étaient débarrassées de leur poussière huit jours avant. Le matin de Noël, malgré la pauvreté de la vieille dame avec qui je vivais, il y avait toujours un cadeau. Celui qui me laissera le plus beau souvenir, ce sera un couteau de poche. Sur le manche, il y avait de petites étoiles. Ce couteau coûtait 1 franc 80 à la boutique. Et qu’on le veuille ou non, c’était de l’argent.
Nous sommes arrivés à Atar. Il y a un espace voyageurs pour les gens qui font encore du tourisme en 4x4. Un peu comme nos haltes camping-car, et c’est même gratuit. C’est un peu le génie des grands espaces libres : plus c’est vaste, moins c’est cher. À Atar, les nuits sont si claires qu’on pourrait croire que les étoiles ont été lavées avant d’être suspendues. Karim dit que c’est parce qu’ici, personne n’a encore trouvé le moyen de vendre l’obscurité. Il a peut‑être raison. Chez nous, on facture même les ombres.
Dans l’espace voyageurs, quelques 4x4 alignés ressemblent à des bêtes rassasiées. Les rares touristes dorment dans une auberge avec climatisation, persuadés d’être au bout du monde alors qu’ils ont emporté leur monde avec eux. Moi, je préfère dormir dehors sous la tente, et écouter les conversations des Mauritanien. Ils parlent peu, mais chaque mot semble pesé, comme si le désert leur avait appris l’économie du langage.
Je repense à mon couteau de poche, celui à 1 franc 80. Il m’a appris deux choses : que la valeur n’a rien à voir avec le prix, et que la liberté tient parfois dans un objet minuscule qu’on garde au fond de la poche. Ici, dans ces grands espaces, je retrouve cette sensation. Plus c’est vaste, plus on respire. Plus on respire, plus on pense. Et penser, ça reste encore gratuit, pour l’instant.
Karim me regarde écrire et me dit : « Tu vas encore te faire des ennemis avec ton histoire de Français. »
Je lui réponds que ce n’est pas une histoire de Français, mais une histoire d’humains qui ont oublié qu’ils viennent tous du même sable. Il rigole. Il dit que je deviens philosophe quand je manque de sommeil. Peut‑être. Ou peut‑être que le désert me rappelle ce que la France m’a appris : que la fraternité n’est pas un slogan, mais un effort. C'était un beau pays, la France.