Je joue de la guitare sans intention, sans projet, sans partition, comme par instinct. Je passe du rire aux larmes, du blues à la bossa nova. Entre les deux, une touche de poésie, trois accords de rock’n’roll. Ici, seul dans le désert, la musique a une sonorité toute particulière, un peu ce même son que l’on trouve dans les cathédrales, dans le vaisseau cosmique de Jason et des Argonautes dans la légende de la toison d'or, (les catholiques n’ont rien compris à ce qu’ils construisaient, c'est une simple prétention, c'est l'art roman que avait la valeur de la force, et de la pitié des hommes.), j'aime ce son si singulier que l’on entend dans les arènes de Béziers. Je n’aime pas voir tuer un taureau après torture ; en revanche, j’aime les arènes lorsqu’elles accueillent de grands orchestres philharmoniques, comme celui de Berlin.
La musique classique allemande a ceci de particulier qu’elle contient tout : le souffle de la flûte la plus aiguë jusqu’au fracas du canon. La musique porte toute la culture d’un peuple, comme un tapis tissé pendant des années par une jeune femme porte ses sentiments, ses peurs, ses désirs. C’est pour cela que ces tapis peuvent coûter des dizaines de milliers d’euros. Les tapis les plus beaux et les plus chers, sont ceux qui étaient tissés à Bagdad. Le nom donnera baldaquin, on y trouve aussi la soie et comme les arabes étaient libertins, devinez ce que cela sous-tend....Boris Vian avait commencé à lever " ce voile"...
Dans le désert, seule l’eau a de la valeur. C’est l’unique ressource dont les hommes ont réellement besoin. Tous les cinquante kilomètres, ici, on trouve un puits. Un homme vend de l’eau au gros seau en plastique. On abreuve les chameaux, on remplit ses outres, puis on reprend la route sur la tôle ondulée brûlante.Et puis, quand on repart, le désert recommence à parler.
Pas avec des mots, non. Avec ce frottement du vent sur le sable, ce chuintement qui ressemble à une vieille radio mal réglée. On croit que c’est du silence, mais c’est tout l’inverse : c’est une foule entière qui murmure. Les dunes, elles, avancent comme des vagues immobiles, et parfois j’ai l’impression qu’elles respirent.
La nuit, tout change. Le ciel devient une partition sans fin, une portée où chaque étoile joue sa note. Certaines vibrent comme des cordes pincées, d’autres pulsent comme un tambour lointain. On comprend alors pourquoi les anciens levaient les yeux pour chercher des réponses : ici, les questions se dissolvent dans la lumière froide des constellations.
Je m’arrête souvent pour écouter.Pas la musique que j’ai dans la tête, mais celle qui vient du sol, des pierres, des bêtes invisibles. Une sorte de basse continue, un bourdon naturel qui accompagne mes pas. Parfois, je me dis que si je posais une guitare au milieu de ce désert, elle se mettrait à jouer toute seule, juste en vibrant avec l’air brûlant.
Et au petit matin, quand le soleil perce l’horizon comme une lame, tout redevient simple. On range les outres, on resserre les sangles, on remet un pied devant l’autre. La vie, ici, n’a pas besoin d’être compliquée. Elle avance au rythme du sable, du vent, de l’eau qu’on trouve ou qu’on ne trouve pas.
C’est peut-être ça, finalement, écrire :marcher dans un désert intérieur, écouter ce qui résonne, et laisser les mots tomber comme des grains de sable, un par un, jusqu’à former une dune.
ps : vieille photo de mes 30 ans, avec un bout de guitare.