Et voilà que nous sommes quatre : Pierre, Karim, Clotilde et moi. Nous avons quitté le charmant petit village, lové au soleil comme un lézard sur son rocher. On file vers Fès ; il paraît que c’est un grand bled typiquement marocain. Pierre, qui connaît bien, dit que c’est une ville à voir.
— Vous verrez, c’est franchement arabe.
Ce qui fait rire Karim. Pour lui, les Arabes, ce sont des types qui vivent dans le désert, sous tente, et avec des chameaux. Moi, je ne connais pas Fès ; ce sera une découverte de plus. Le paysage reste grandiose et la route n’est pas mauvaise. Pierre tient à sa maison sur roues : il roule doucement. Une erreur et ils deviennent SDF. J’ai connu ça à bord du Poséidon : en Afrique, je faisais super gaffe, car il y a souvent de mauvaises vagues qui vous jettent sur la côte. Le mieux, c’est encore de rester en haute mer.Ce midi, c’est barbecue ; ici, ils disent méchoui, de la viande grillée, quoi.
Il y avait un boucher ambulant. Pour expliquer le truc : un gars avec un billot façon tronc d’arbre peint en rouge, et un mouton. Tu achètes à la découpe. Le gars prie Allah pour tout vendre en quelques heures, sinon il doit tout cuire de retour chez lui. C’est comme l’économie capitaliste : ça ne repose plus que sur le pari.
Il était installé sur une sorte de parking caillouteux garni de cactus, à un croisement. Il rafle tout ce qui se dirige vers Fès, Meknès, Rabat. Vu le prix, on a acheté un bon paquet de la bête. C’est Karim qui a marchandé. Quelle engueulade pour quelques centimes de plus ou de moins. Bien entendu, le vendeur qui était loin d'être perdant, y est allé de la malédiction.
- Allah vous punira de voler les pauvres.
Il ne manque pas de culot le vendeur de bidoche. Karim lui à dit de compter ses os car Allah n'est surtout pas aveugle....Match nul. C’est bien des blédards tiens !…
Finalement, il en a pris pour environ vingt euros, ce qui est vraiment très cher, et même impossible pour le petit peuple. Il paraît qu’avec la sécheresse, le prix de la bestiole a explosé. Ceci dit, vingt balles à quatre pour se taper 500 grammes de viande fraiche chacun, faut pas trop jouer les fines bouches. Et puis ça fera la journée. Chaud le midi, viande froide mayonnaise le soir. Les exilés sont devenus millionnaires…
Et puis, ce n’est pas tous les jours que Allah, ( encore lui ), fout la paix aux mécréants.