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Mustapha Ait larbi

Intellectuel dubitatif. Guitariste a l'occasion. Né Algérien par hasard ce, comme les Français. Par hasard !

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Billet de blog 31 décembre 2025

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Je suis retourné voir ma petite école, ( nostalgie ? )

Avant de prendre le chemin de l’exil, avant de fuir ce pays devenu haineux et paranoïaque, je suis retourné voir ma petite école. Enquête improvisée en pays Normand devenu terre d'exil.

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                            Je repasse ce billet publié hier soir trop hâtivement;

Illustration 1

Nichée sur le flanc de la vallée, ma petite école se tenait toujours là, au cœur de ces villages normands dont Brassens disait qu’ils n’ont qu’un seul défaut : celui d’être habités. Jadis, on y comptait 320 âmes. Aujourd’hui, après la fameuse mondialisation « heureuse » des menteurs imbéciles en cravates, il n’en reste plus que 120, presque tous des retraités. Le capitalisme ne frappe pas qu’avec des matraques. Il frappe en silence, sournoisement. Il frappe en vidant les villages, en rasant les haies, en fermant les commerces, en abandonnant les école.

Un paysan a tout arraché pour planter du blé, et le paysage s’est transformé en une grande plaine sibérienne. Là où il y avait des chemins, des pommiers, des rires d’enfants, une rivière vivante, il ne reste qu’un horizon nu, comme si la terre elle-même avait été licenciée. Ma petite école, autrefois flambant neuve, est devenue faute d’élèves le refuge d’un marginal, une sorte d’artiste en arts plastiques. Des œuvres étranges, souvent laides. Il parvient pourtant à en vendre quelques unes. Dans presque tous les villages de Normandie, on trouve désormais ce genre de personnages. L’un cultive avec des bœufs des kiwis, des fraises, un autre fabrique des cuillères en bois, une troisième distille des huiles essentielles, une quatrième confectionne des poupées fait mains.

Ils vivent dans des cabanes, des vieux camping-cars échoués qui ne roulent plus. Des abris bricolés à partir de bois, de paille, de boue, et de chaux éteinte.  Pour ceux qui avaient quelques économies, dans de vieilles granges, d’anciens garages à engins agricoles. Ce ne sont pas des excentriques. Ce sont des rescapés. Des gens que le système a poussés dehors cyniquement, non pas parce qu’ils rêvaient d’une vie sauvage, mais parce que le monde qu’on leur proposait était devenu inhabitable.

Leur existence même est une plaie béante doublée d’une cicatrice sociale. J’ai discuté avec plusieurs d’entre eux simplement en frappant à leurs portes. J’ai toujours été accueilli chaleureusement, et pourtant, ils ne me connaissaient pas. J’ai gardé les adresses, on se reverra. De toute façon, ils avaient compris très vite que j’étais un homme différent. Un homme qui avait choisi une autre forme de marginalité. J'ai pris la peine de leur dire que j'écrivais parfois de courtes enquêtes. Ils étaient contents.

Tous vivent de la même manière : toilettes sèches, petit jardin, trois poules, réserve d’eau sous une gouttière, mini panneaux solaires, douches bricolées à l’extérieur. Une vie frugale, presque hors du temps. Une révolte silencieuse contre un modèle qui ne laisse de place qu’au grand, au rentable, au rapide. Le capitalisme promet la liberté, mais il produit l’exode. Il promet la prospérité, mais il laisse derrière lui des villages fantômes, abandonnés de tout. Alors les gens se replient, non par choix, mais par nécessité. Ils se retirent pour ne pas être broyés par l’infernal machine. Ils reconstruisent, à la marge, ce que le centre a détruit. 

Et en les regardant vivre ainsi, dans leurs cabanes, leurs vieux camping-cars, leurs jardins minuscules, j’ai compris que nous avions finalement fait le même geste.  Eux ont choisi la marge, la débrouille, la lenteur, le minimum moi, j’ai choisi l’exil. C’est la même rupture, la même manière de dire non à un monde qui ne nous voulait plus. Eux se sont retirés derrière les haies qu’il reste, moi j’ai franchi la frontière. Mais au fond, nous fuyions la même chose… Le grotesque, le vide, la désolation, la course stupide à la surconsommation .

Aout 2025.

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