Quel est ce pays où règne la loi du plus fort ?

Le gouvernement essaie par tous les moyens d'éteindre la révolte des gilets jaunes. D'un coté il tente de dévoyer le mouvement avec l'enfumage du "Grand Débat", de l'autre il utilise la matraque et instrumentalise les violences pour dissuader les gens de manifester.Le témoignage de cette secouriste dans les dernières manifestations révèle l'intensité de cette violence d’État.

Les faits relatés ci-dessous en région, se sont déroulés à Lille lors des manifestations de fin décembre 2018 et début janvier 2019. Je suis secouriste et j’ai prêté serment, comme tous mes collègues, de respecter : humanité, impartialité, neutralité, indépendance, volontariat, unité, universalité. Si je préfère garder l’anonymat, c’est parce que l’État est mon employeur et par les temps qui courent, l’État ne supporte pas que le personnel qu’il paie émette la moindre critique à son encontre. Vous êtes d’autant plus vulnérable si vous n’êtes pas titulaire, ce qui est en train de devenir la norme.

Par où commencer, il y a tant à dire. Le mépris que nous subissons depuis l’arrivée au pouvoir d’E. Macron est inconcevable dans une démocratie digne de ce nom.  Le peuple est souverain, il n’appartient à personne et surtout pas au chef de l’état qui est simplement élu et rien d’autre.

Les Gilets Jaunes sont le peuple dans toute sa diversité.  Nous ne sommes pas des casseurs, fascistes qui détruisons et faisons preuve de violence, ces derniers ne  représentent  que 2 % maximum des manifestants dans nos rangs et lorsque la poignée de fachos présente décide de s’en prendre physiquement à des journalistes, on se dit tous : « Et voilà, les médias ne vont retenir que ça, des journalistes qui se font tabasser par des gilets jaunes ». Et c’est exactement ce qui se passe. Les chaînes de télévisions françaises ne diffusent que des images de violences envers la cité, les biens privés et publics puis des forces de l’ordre, que tous les intervenants soutiennent et félicitent pour leur travail si difficile à accomplir dans de telles circonstances face à une foule haineuse… Cela pourrait faire rire si ce n’était pas si grave. De nos jours, l’accès à l’information est tellement simple que  nous n’avons qu’à regarder les journaux télévisés  des pays voisins pour connaitre la réalité de ce qui se passe dans notre pays. Et là, le choc est rude, des « ratonnades  comme à l’époque de la guerre d’Algérie » commentait une dame, des matraquages régler comme un ballet, des mains arrachées par des grenades, des mâchoires et des crânes fracturés, des yeux explosés par des tirs de flashball et des morts par asphyxie.

Dans une mise en scène bien organisée, les représentants des forces de l’ordre, blessés, ont reçu la visite du premier ministre qui les a longuement réconfortés, assurés de son soutien et que justice serait faite. Les Gilets Jaunes morts sont au nombre de 12, il y a 70 blessé.e.s graves dont 20 mutilé.e.s à vie, plus de 2 000 blessé.e.s, 5 000 arrestations, 3 750 Gilets Jaunes condamné.e.s, 220 emprisonné.e.s et ce n’est qu’un décompte provisoire.  Aucun mot de compassion, soutien aux familles, rien, ce gouvernement a même refusé de participer à la minute de silence demandée par un député à l’assemblée nationale. C’est ajouter l’insulte à l’injure. Nos morts et nos blessé.e.s, sous prétexte qu’ils.elles sont en désaccord avec le gouvernement, ne méritent-ils.elles aucun respect de la part d’un gouvernement qui est au service de tout le peuple ?

Cet affront a été vécu comme une insulte supplémentaire par les Gilets Jaunes. Alors, au début des manifestations, sur les ronds-points partout en France, cette minute de silence, nous l’avons faite, pour nos blessé.e.s, pour nos mort.e.s et nous leur avons promis qu’ils.elles n’avaient pas souffert en vain. Nous continuons la lutte en leur mémoire. Cette minute de silence a raisonné bien plus fort aux oreilles de la France que l’hommage qui leur a été refusé.

Retraité.e.s, demandeur.se.s d’emploi, bénéficiaires du R.S.A.,  étudiant.e.s, handicapé.e.s, mères de famille, salarié.e.s du secteur privé, professions libérales, chef.fes d’entreprise, artisan.nes, auto-entrepreneur.se.s, toutes les catégories de la fonction publique, tel est le visage des Gilets Jaunes.  Que peuvent bien avoir en commun toutes ses personnes pour se retrouver tous les samedis à manifester ? La haine, mais pas celle dont parle E.Macron ; la haine de l’injustice sociale, la haine de la corruption, la haine de l’impunité des puissants, l’amour de la justice, l’amour du partage, l’amour de son prochain, l’amour de la liberté, de l’égalité et de la fraternité.

Les premières manifestations à Paris ont été freinées dans leur élan par des arrestations de manifestant.e.s aux gares de départs en province, des autocars et des voitures aux péages, dès l’entrée en Ile-de-France. Arrestations préventives avec confiscations préventives de lunettes de soleil ou de protection, de gants, bouteilles d’eau en plastique etc. Après avoir encaissé ces actes  illégaux, les Gilets Jaunes qui ont pu accéder à la capitale, enfiler leur gilet, se dire bonjour, se sourire, discuter et pour certains se rendent compte qu’ils habitent le même quartier et que leurs enfants sont inscrit.e.s aux mêmes clubs de sport. Puis le cortège s’ébranle enfin, dans la bonne humeur. Les slogans fusent, on entonne la Marseillaise. Les forces de l’ordre ne sont pas loin, armées jusqu’aux dents. D’autres, en civil, longent les façades discrètement. La foule s’agite lorsqu’elle voit que les forces de l'ordre s’apprêtent  à  charger. Tout à coup, les grenades volent et atterrissent sur les Gilets Jaunes qui suffoquent, vomissent et hurlent :

-« On n’est pas armé ! Pourquoi vous tirez ? »

Çà et là, on entend des vitrines qui se brisent, des explosions, des cris. Au milieu de toute cette fumée, les Gilets Jaunes essaient de s’enfuir afin de ne plus suffoquer et échapper aux tirs de flashball, mais les forces de l'ordre leurs bloquent le passage vers les rues adjacentes et le piège se referme sur eux. Gazages, matraquages, tirs de flashball, ça claque de tous les côtés. Les secouristes essaient de se frayer un chemin afin de répondre aux appels  au secours de la foule paniquée, apeurée, terrorisée  qui ne cherche qu’à sortir de cet enfer.  Les blessé.e.s sont pris.e.s en charge par les pompiers et le SAMU, surpris et choqués par la gravité des blessures. Dans les blocs opératoires, les équipes médicales  passent la nuit à tenter de sauver qui une main, qui un œil, sans succès à leur grand désespoir.

Les Champs Elysées s’éveillent avec des vitrines cassées, du matériel urbain détruits et des voitures calcinées. Le gouvernement se félicite d’avoir su repousser et arrêter ces hordes de casseurs. Applaudissements ou mutisme de la classe politique, selon l’analyse de chaque parti.

 La colère gronde dans les commissariats et les casernes. Un grand nombre de forces de l’ordre serrent les dents par peur des représailles hiérarchiques, obligées de taire leurs aspirations à un monde plus juste mais jusqu’à quand accepteront-elles d’obéir aux ordres ? Ils laissent fuiter des ordres qu’on leur a donnés, comme ne pas intervenir lors du saccage de la boutique de l’Arc de Triomphe, alors que les casseurs sont connus de la police. L’image est trop belle, elle servira à faire passer les Gilets Jaunes pour des crapules qui ne respectent rien. Malheureusement pour eux, cette scène de pillage éclabousse les forces de l’ordre, taxées d’incompétence et d’amateurisme.

Dans tout le pays, des barrages filtrants s’organisent sur les ronds-points, les péages ainsi qu’aux frontières avec l’Espagne et la Belgique. L’ambiance est bon enfant, on fait la chenille, on danse le madison, on y chante en chœur. La gendarmerie et la police débarquent régulièrement, plus ou moins violemment pour évacuer les différents lieux occupés. Arrestations, mises en garde à vue, comparutions immédiates, les Gilets Jaunes ne réalisent  pas vraiment pourquoi l’état fait preuve d’une telle violence à leur égard car après tout ils manifestent leur mécontentement pacifiquement.

Les manifestations se concentrent maintenant en régions. C’est devenu un rendez-vous hebdomadaire. Samedi, c’est manif ! Au début les gens viennent avec leurs enfants et leur chien mais rapidement ils se rendent compte que les choses vont dégénérer. Dans toutes les grandes villes de France, se joue le même scénario ; Les CRS casqués sont alignés face aux Gilets Jaunes qui remontent les avenues. Les chants et les slogans font place aux sifflets, aux huées et aux insultes. D’un seul coup, c’est un épais nuage de gaz qui nous enveloppe et nous brûle les muqueuses, la peau, même à travers les vêtements. Tout le monde suffoque, crie et court les yeux fermés, tombe au sol dans l’affolement général et se fait piétiner.

-« Allez les Pikachou, avancez, dépêchez-vous, plus vite ! » nous crie un CRS en nous poussant avec son bouclier.

Les Gilets Jaunes sont pris au piège. Certain.e.es ne veulent plus avancer, veulent s’en aller mais ils.elles sont poussé.e.s à coups de boucliers et de matraques. Des conversations improbables ont alors lieu :

Force de l'Ordre : « Madame, ne restez pas là, vous allez vous en prendre une ! »

Gilets Jaunes: « d’accord, je me mets derrière vous »

Force de l'Ordre à un.e secouriste : «  Restez pas à côté de nous, passez devant »

Secouriste : « bah, non, si je suis blessé.e comment je vais faire pour m’occuper de ceux que vous aurez blessés ?

Le policier réfléchit un instant : « ok, restez là ».

Les policiers de la BAC sur les flancs des CRS mettent leurs brassards, c’est mauvais signe. L’un d’eux dit aux autres : « Si vous respectez bien les consignes, j’offre une bière à tout le monde ! On va se faire un petit Pokémon go». Ils se positionnent, certains se cachent dans l’encoignure des portes cochères, tenant en joug avec leurs flashballs la foule des manifestant.e.s, d’autres évacuent sans ménagement les  curieux se trouvant sur les trottoirs. Puis l’assaut est donné. Les forces de l’ordre court vers les gilets jaunes qui s’enfuient, ils sont rattrapés, saisis, jetés sur le macadam. Leur technique est bien rôdée : 2 CRS attrapent une personne par chaque bras la jettent à terre et la tabassent à 4, jusqu’à ce que quelqu’un s’écrit : « elle saigne à la tête ! » A ce moment-là, ils passent un fil plastique autour de ses poignets et l’emmènent. D’autres ont subi le même traitement mais avec beaucoup plus de dégâts. Un crâne en sang, une fracture de la cheville ou des côtes cassées tout ça sous les yeux des riverains médusés. Les secouristes, les street-medics, comme on les appelle, accourent pour s’occuper des blessés. Lorsque les pompiers arrivent, ils sont obligés de mettre 2 victimes dans le même véhicule tellement il y a de blessé.e.s. Les street-medics non plus ne sont pas épargné.e.s par les violences policières, bien au contraire. Lorsqu’ils.elles sont répéré.e.s leurs trousses de secours sont vidées de tout leur contenu afin de les empêcher de venir en aide aux autres Gilets Jaunes. Et puis, comble de l’immoralité des ordres, les street-medics sont les cibles de prédilection des forces de l'ordre. Les blessures causées par des tirs de flashball, les matraquages jusqu’à fendre le casque dont certain.e.s sont équipé.e.s sont légions, sans oublier les arrestations et les mises en garde à vue. Alors que depuis 150 ans, dans n’importe quelle guerre, les belligérants épargnent les secouristes, là en France, ils.elles sont tiré.e.s comme des lapins.

Les Gilets Jaunes se font tutoyer et insulter par les Forces de l' Ordre « salope, pouffiasse, connard, sale pute… » Grossière provocation qui vaut à la personne qui riposte d’être embarquée manu militari. Quand à la fin des manifestations, les Gilets Jaunes discutent avec des membres des forces de l' ordre, les langues se délient :

Gilets Jaunes: « Pourquoi vous nous frappez, on n’est pas armé ? »

Policier : «  Moi, j’ai jamais frappé personne ! »

Gilets Jaunes: «  Bah, dîtes à vos collègues qu’ils arrêtent, on a rien fait de mal »

Policier : « A Paris, ils ont brûlé une bagnole à 100 000 ! »

Les Gilets Jaunes le regardent stupéfaits : « Vous voulez dire qu’on se fait tabasser ici parce qu’une bagnole à 100 000 a brûlé à Paris ? Nous, on revendique parce qu’on veut vivre et pas survivre, on en a marre de la misère, de la précarité et vous, vous nous parlez d’une bagnole à 100 000 qui a cramé à Paris. Mais on s’en fout de cette bagnole, vous êtes là pour protéger les bagnoles à 100 000 ? »  Si ce n’est toi, c’est donc ton frère…

Les forces de l'ordre ont droit à des séances de motivation où leur hiérarchie leur répète que le mouvement s’essouffle, qu’il n’y en a plus pour très longtemps etc. Mais quand on leur explique que les Gilets Jaunes sont là pour durer et qu’ils sont de mieux en mieux organisés, ils restent sans voix face à l’affirmation de notre détermination car pour beaucoup d’entre eux, obéir à des ordres contraires à la loi les met mal à l’aise face à leur conscience.

Ce que le mouvement des Gilets Jaunes a ressuscité, c’est ce lien entre les gens que l’individualisme avait tué. Ce gavage de programmes télévisés stupides destiné à fournir du temps de cerveau disponible à un consumérisme effréné, a fini par lobotomiser une grande partie de la population. Tout cela vole en éclat grâce au sentiment qu’ont les Gilets Jaunes de ne faire plus qu’un dans l’adversité. Ce qui nous unit est plus fort que ce qui nous divise. Cet élan de bienveillance et de solidarité entre Gilets Jaunes a marqué le pays à tout jamais. C’est notre ADN révolutionnaire qui s’est réveillé aux cris des injustices commises au nom de l’état et cet ADN n’est pas prêt de se rendormir malgré les tentatives de confiscation de notre symbole. Il y aura désormais en France, un avant et un après Gilets Jaunes.

Manuela.

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