Besançon, Palente - 30 décembre 2025, 05h 06
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Cette semaine, j’ai mis le nez dans un texte que je voulais lire depuis des lustres. Pour une raison qui m’échappe, ce souhait est revenu habiter mon vide. C’est peut-être tout ce froid qui me pousse à me réfugier dans des espaces de trop-plein intérieur… Quoi de mieux que les livres pour se protéger des rudesses d’une époque glaçante qui sombre dans l’ombre ?
Je me suis donc mise à parcourir ce morceau de pensée ficelé par des mots qui prennent tout leur sens aujourd’hui encore. Parcourir un petit bout d’esprit épurée n’est jamais facile. Comme les cristaux qui rayonnent, comme la neige qui se forme au sol et comme les paysages blancs des forêts du nord, une pensée est toujours pluridimensionnelle. Elle affecte celui qui la reçoit, selon ce qu’il est, ce qu’il ressent, selon sa propre vie et les innombrables vides qui l’habitent. C’est cela qui fait que certains éléments d’une pensée et d’un mode d’expression échappent peut-être à l’attention d’un tel, mais survivront à la conscience d’un autre.
C’est cela aussi qui fait qu’il est possible d’être face à une réalité A, à cet instant présent et, un autre jour, quelques années plus tard, par exemple, se retrouver à nouveau face à cette même réalité et la voir, la comprendre, la vivre d’une manière si différente qu’on pourrait jurer qu’il ne s’agit plus du tout de la même, qu’il s’agit d’une réalité B, voire d’une réalité non-A.
C’est un peu comme si le passé lui-même, loin d’être fixé, comme on dit souvent, était parvenu à se métamorphoser dans un espace hors de portée…. Ainsi, j’aime à penser que ce qui fut n’est pas irréversible. Le passé évolue au même titre que l’avenir. Seulement, il ne le fait pas dans la même dimension, ni dans la même direction. Il a lui aussi son propre chemin à parcourir, sa propre conjugaison à inventer.
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La philosophe Simone Weil a réalisé un très juste et magnifique commentaire de l’Iliade d’Homère. Après lecture, je me pose une question : en avons-nous vraiment fini avec la guerre de Troie ou bien y sommes-nous encore plongés jusqu’au front ?
L’analyse de ce poème antique par Simone Weil aboutit à l’essence même de ce qui fait tenir cette histoire debout. L’Iliade parle de la force brute, violente, indomptable, fatale et nécessairement tragique pour ceux qui croisent sa route.
L’armée grecque se fait laminer par ses adversaires troyens grâce à la présence vibrante du prince Hector et à l’absence pesante du héros grec Achille. Mais la force du destin cruel va abattre ses sinistres cartes. Hector tue Patrocle, le meilleur ami d’Achille. Le héros grec, qui s’était abstenu de rentrer dans la bataille, décide donc de venger son compagnon. Il tue Hector et traîne le corps du prince troyen, si aimé de son peuple, derrière un char.
Ainsi, la force fait du vainqueur et du vaincu des pantins du destin. Achille, aveuglé par la colère, est fou de rage. Hector, soumis par la force quasi indestructible de son adversaire, est mort. Humilié. La cité de Troie est perdue.
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"La force, c’est ce qui fait que quiconque lui est soumis une chose. Quand elle s’exerce jusqu’au bout, elle fait de l’homme une chose au sens le plus littéral, car elle en fait un cadavre. Il y avait quelqu’un, et, un instant plus tard, il n’y a personne"
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Seul l’amour authentique d’un père aimant son fils au-delà de la vie peut maintenant espérer apaiser la colère destructrice qui s’est emparée d’Achille… Priam, le père d’Hector, décide de faire face seul à celui qui a brisé la vie et l’honneur de son fils bien-aimé. Le roi troyen demande au héros grec de lui restituer le corps de son enfant. Touché, Achille rend le cadavre d’Hector. Une trêve est décidée, la victoire des Grecs apparaît comme flottante au loin. Ainsi "s’achève" l’épopée de l’Iliade.
En réalité, ni Priam (Troie) ni Achille (Grèce) ne sont sortis vainqueurs de cette bataille. C’est la force qui a gagné, soumettant de son impitoyable pouvoir tous les hommes présents sur le champ de bataille. Simone Weil ne s’emploie pas seulement à comprendre les effets de la force sur celles et ceux qui la subissent, mais aussi sur ceux qui l’exercent et qui pensent (à tort) en être maîtres. Ainsi, le bourreau et la victime sont présents sur le même bateau funeste et tragique de la force qui s’exerce, soit sur eux, soit à travers eux. Ainsi, à la fin du poème, la force, seule, est gagnante.
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"La violence écrase ceux qu’elle touche. Elle finit par apparaître extérieure à celui qui l’a maniée, comme à celui qui la souffre.
(…) Le vaincu est une cause de malheur pour le vainqueur comme le vainqueur pour le vaincu"
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Accrochés à de vains filets, nous sommes tels des pauvres pantins de bois, sans vie, sans espoir et sans âme. Dans le texte de Simone Weil, on peine à trouver un brin de lumière revigorante, tant la lucidité est tranchante, le regard brut et sec. Et c’est assez cohérent. Pourtant, à bien lire, on comprend que la clarté n’apparaît que par reflets et par instants, fugace. Seul le regard attentif parvient ainsi à capter ce qui redonne vie à la conscience de l'homme libre.
Comme les rayons du soleil qui traversent le ciel jusqu’à la mer bleutée et font étinceler l’eau par à-coups, à certains instants privilégiés. Ce qui est bon est rare. Une fois perçu, les crépitements de lumière sur les flots changent le regard de celui qui les perçoit. Et cette phrase de la philosophe prend tout son sens…
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On dit souvent qu’on ne peut pas transformer le monde, qu’il vaut mieux se changer soi-même… Mais peut-on dire que changer de regard permet, en effet, de métamorphoser le monde ?