La « société du savoir », ah ouais ?

Je relis l’interview accordée au quotidien 20 minutes le 15 avril 2007 par notre désormais président : « Dans les universités, chacun choisira sa filière, mais l’Etat n’est pas obligé de financer les filières qui conduisent au chômage. L’Etat financera davantage de places dans les filières qui proposent des emplois, que dans des filières où on a 5000 étudiants pour 250 places (…) Vous avez le droit de faire littérature ancienne, mais le contribuable n’a pas forcément à payer vos études de littérature ancienne si au bout il y a 1000 étudiants pour deux places. Les universités auront davantage d’argent pour créer des filières dans l’informatique, dans les mathématiques, dans les sciences économiques. Le plaisir de la connaissance est formidable mais l’Etat doit se préoccuper d’abord de la réussite professionnelle des jeunes. »

 

http://www.20minutes.fr/article/151848/France-Le-Pen-ne-m-interesse-pas-son-electorat-si.php

 

Inutile de faire de l’explication de texte détaillée, inutile de discuter sur les chiffres à l’emporte pièces, sur l’approximation des formules (c’est quoi ce cursus de « littérature ancienne » ?), pour comprendre de quoi il s’agit, quel esprit anime ce genre de propos. Dans l’Education nationale comme dans le domaine de la culture, du spectacle vivant, et du théâtre, il est certain, évident, indispensable que des « réformes » aient lieu. Mais il est vraiment désespérant de constater qu’au moment même où à l’évidence tout indique que notre modèle de croissance fondé sur une foi aveugle dans le développement technique, la croyance en la toute puissance de la science pour régler tous les problèmes sociaux, est en train de se casser la figure, qu’au moment même où émerge depuis quelques temps déjà l’idée d’une société du savoir, les institutions responsables de la formation de l’esprit soient agressées de manière aussi violente en France.

 

 

Plus grave encore, le fossé entre ce que constatent les premiers concernés de tous bords sur le terrain et ce que le grand public saisit peut-être des revendications en question. Dans tous les lycées aujourd’hui il est question de la suppression de plusieurs postes et du non renouvellement des postes de ceux qui partent à la retraite. Concrètement cela signifie par exemple pour les élèves, être plus souvent 35 que 25 en classe. Qu’est-ce que cela change ? Quand on fait cours en classe prépa, quand on dispense un cours magistral cela ne change absolument rien. En lycée en revanche, qui plus est dans un établissement qui ne recrute pas ses élèves dans les beaux quartiers, et qui plus est dans des classes techniques où souvent les élèves ont beaucoup plus de difficultés à se concentrer, cela change à peu près tout. Quand il s’agit de faire un cours qui n’est pas seulement débité devant un public sommé de prendre des notes, quand il s’agit de faire réagir les élèves, de les faire participer, de répondre aussi à leurs questions, leurs objections, ce qui est possible à 25 devient délicat voire impossible à 35. Concernant les cours de langue, quand certains dédoublement ne sont plus possibles, l’enseignement devient à vrai dire presque impossible. La suppression de postes signifie aussi qu’au lieu de recruter un enseignant qui assurera tout son service dans un seul établissement, on demandera à un professeur(jeune et débutant, souvent) d’assurer 3 heures ici, puis 4 heures là et encore 5 heures ailleurs. La fatigue liée aux transports, l’absurdité d’un emploi du temps troué dans tous les sens, l’impossibilité de vraiment connaître les élèves et les autres membres de l’équipe enseignante, tout cela, ce sont les élèves qui en font les frais.

 

 

De l’autre côté, dans les théâtres, souvent partenaires des lycées, la suppression des lignes budgétaires consacrées à l’intervention artistique dans les classes remet en cause la venue des artistes dans les établissements, le travail sur des projets conséquents qui mettent en jeu une pratique artistique et l’apprentissage du regard critique en découvrant des spectacles.

 

 

Rêvons un peu : à la rentrée 2010, X est élève en Terminale Littéraire dans un lycée tranquille de Seine Saint-Denis : il fait partie d’une classe de 35 élèves, son professeur de philosophie lui explique qu’il faut travailler sérieusement cette matière pour le bac mais que de toute manière, la philo comme tout le monde le sait ça ne sert à rien. X aimerait beaucoup s’inscrire à Nanterre après le bac pour faire… des études de philo, ce dont son professeur de philosophie s’évertue de le dissuader car il n’y a plus que 25 postes à l’agrégation et 15 au CAPES, et qu’en plus X n’aura jamais de bourse s’il s’inscrit dans cette discipline. X se demande alors pourquoi il est obligé de se taper 8 heures de cours de philo par semaine et son professeur lui répond qu’il n’en sait rien lui-même. En anglais et en espagnol, les cours se passent dans le silence, le professeur demande aux élèves de bien se concentrer sur la prononciation mentale, c’est une nouvelle méthode en vigueur pour apprendre une langue quand on ne peut pas la pratiquer soi-même à l’oral. Avant il y avait un atelier théâtre dans le lycée animé par le professeur de français mais comme il n’y a plus d’heures pour le payer, il en a eu ras le bol de passer tous ses mercredis après-midi au lycée pour pas un rond. De toute manière le partenariat avec la Scène nationale d’à côté à été interrompu car le théâtre n’avait plus de sous pour payer les artistes de la compagnie en résidence et comme de toutes manières les actions de formation ne sont plus considérées par les Assedic depuis le 1er avril 2008 comme des heures susceptibles d’être payées en cachet et d’être prises en compte dans le calcul de l’indemnisation spécifique des intermittents, les artistes ne viennent plus dans les lycées.

 

Finalement X a décidé d’arrêter la Terminale Littéraire en avril car il ne voyait plus très bien ce qu’il y faisait. Il a travaillé chez Mac Do puis sur une plate forme téléphonique pour assurer la hotline d’un opérateur de téléphone portable. L’année d’après, il s’est inscrit en Terminale technique, option marketing, après il a fait un BTS force de vente, maintenant il vend des téléphones portables. Il est content. Il pense que finalement l’Etat a bien assuré sa « réussite professionnelle ».

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