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Billet de blog 15 mars 2008

La démocratisation culturelle : un enjeu essentiel pour la gauche.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

27 février 2008, conférence de presse au Théâtre de l’Odéon. Photo de famille du théâtre français assez impressionnante (Claude Régy, Patrice Chéreau, Ariane Mnouchkine, Didier Bezace, Stanislas Nordey, Jean-Pierre Vincent, Muriel Mayette, Olivier Py…). En quelques jours seulement s’est organisé ce rassemblement rarissime de près d’une centaine de metteurs en scène, directeurs/rices d’institutions -théâtres nationaux, centres dramatiques, scènes nationales – et de compagnies pour exprimer une très forte inquiétude face au désengagement de l’Etat (baisse générale des subventions de 6%, situation critique de nombreuses DRAC, suppression de nombreuses lignes budgétaires…). Après les prises de parole de Jean-Pierre Vincent, Didier Bezace et Arnaud Meunier, celle très remarquée d’Ariane Mnouchkine. Calme mais véhémente. Une expression forte marque les esprits, est reprise par tous les médias : les raisons d’être inquiets sont réelles car dit-elle « on s'exprime ici comme si on avait un gouvernement normal. Or, on n'a pas un gouvernement normal ».

Je ne rejoins pas toujours Ariane Mnouchkine, certains de ses choix artistiques me posent problème (agacement et malaise face à son Dernier Caravansérail vu dans le contexte de l’hystérisation du débat sur le voile en 2003, en passant, lire l’excellent article de l’anthropologue Emmanuel Terray http://www.flwi.ugent.be/cie/CIE/terray.htm), je sais aussi que ses prises de position sur les intermittents en 2003 ont laissé des séquelles et des rancoeurs tenaces parmi de nombreux comédiens. Mais son propos le 27 février m’a semblé essentiel car elle est la seule à avoir dit aussi clairement ce jour là que l’enjeu essentiel de ce rassemblement et des luttes à venir concerne le rapport des artistes avec le public.

Au-delà de la question financière posée le 27 février, évidemment décisive car politiquement et idéologiquement déterminée, se pose une autre question, tout aussi idéologique et politique, celle de la « démocratisation culturelle », véritable serpent de mer, objet des interprétations les plus opposées, de clivages profonds, mais aussi d’ignorance, de mauvaise foi, de démagogie et sans doute d’une difficulté à imaginer et mettre en oeuvre de nouvelles solutions. Signe parmi d’autres de l’actualité de cette question, le titre des récents dossiers du magazine La Scène (magazine des professionnels du spectacle) : septembre 2006, « Le public, cet obscur objet du désir » ; juin 2007, « repenser une politique pour le spectacle, hiver 2007, « réussir la démocratisation culturelle, une réponse aux nouveaux enjeux ».

La prise à partie de la ministre et du gouvernement au Théâtre de l’Odéon se comprend d’autant mieux que tous les professionnel de la culture ont à l’esprit la lettre de mission de Nicolas Sarkozy à Christine Albanel (août 2007) dont j’extrais ce passage déjà commenté dans certains articles de presse mais qui mérite d’être (re)lu par le plus grand nombre.

« La démocratisation culturelle, c'est enfin veiller à ce que les aides publiques à la création favorisent une offre répondant aux attentes du public. Vous réformerez, à cette fin, les conditions d'attribution des aides en créant des commissions indépendantes d'attribution associant des experts, des artistes et des représentants du public. Vous exigerez de chaque structure subventionnée qu'elle rende compte de son action et de la popularité de ses interventions, vous leur fixerez des obligations de résultats et vous empêcherez la reconduction automatique des aides et des subventions. Dans le même esprit, et de manière alternative, vous examinerez dans quelle mesure le dispositif d'aide à la production cinématographique, qui repose en partie sur le succès public des oeuvres subventionnées, pourrait être appliqué au théâtre, ce qui n'interdit pas de le moderniser par ailleurs »

Une telle orientation peut paraître scandaleuse à bien des égards. Plusieurs expressions plus que problématiques : si le service public de la culture consiste à répondre aux attentes du public, n’est-ce pas signer l’arrêt de mort de tout soutien à l’expérimentation artistique, à la création de textes contemporains d’auteurs encore peu connus, à l’invention formelle, à la critique politique qui dérange ? Et comment évaluer cette attente du public ? Autant d’ambiguïté et de dangers latents dans l’idée que chaque structure subventionnée devrait rendre compte de la popularité de ses interventions : qu’est-ce qu’une intervention populaire ? S’agira-t-il de favoriser les actions artistiques qui « touchent » un très grand nombre de personnes ? Un seul exemple sur ce point : toutes les compagnies de théâtre accueillies en résidence artistique dans un lieu ou une commune travaillent en direction du public en animant des ateliers d’écriture, de dramaturgie et de jeu, en ouvrant des répétitions au public, en travaillant sur des projets précis pensés selon la spécificité locale en direction du public scolaire, avec des personnes âgées, en se déplaçant dans des prisons ou des hôpitaux. Toutes ces initiatives, par définition, sont locales, ponctuelles, parfois invisibles dans l’espace public, cela ne signifie pas qu’elles ne portent pas leurs fruits, qu’elles ne laissent pas des traces durables dans l’existence des personnes.

Or on peut lire entre les lignes de cette lettre que la popularité attendue relève plus vraisemblablement de la visibilité spectaculaire et économiquement rentable que d’un travail ténu mais précieux qui change la vie des individus sans que ce changement se manifeste sur la voie publique et dans les caisses. Au fond, pour ce qui concerne le spectacle vivant, la popularité des structures subventionnée ne devrait se mesurer que sur le plan quantitatif de la recette et du taux de remplissage des salles. Faut-il à cet endroit rappeler par ailleurs encore et encore que presque aucun directeur de lieu, aucun metteur en scène à la tête d’une compagnie ne s’engage dans un projet artistique sans le souci premier de la rencontre la plus favorable, la plus réussie, la plus importante avec le public ? Enfin sur la question du renouvellement automatique des subventions, un tel texte laisse à penser que cette pratique constituerait une règle. Toute structure subventionnée doit annuellement rendre des comptes très précis et les compagnies les plus jeunes et les plus fragiles dépensent autant de temps et d’énergie à préparer des dossiers complexes de demandes de subvention et à justifier leurs dépenses qu’à travailler sur le plan artistique.

Mais plus inquiétant encore, ce n’est pas que Nicolas Sarkozy développe une telle orientation pour la politique culturelle française mais que celle-ci puisse trouver un écho, un assentiment, dans une partie de la population française et surtout que des élus de gauche puissent occasionnellement prendre position dans un sens très proche. En témoigne ce document datant de 2005 : il avait été violemment critiqué en Seine Saint-Denis, en particulier dans le cadre d’un débat organisé par le mouvement Agir pour la Culture en Seine Saint-Denis. Il avait également été repris et commenté par Bruno Tackels, journalise à Mouvement sur le site Mouvement.net en décembre 2005.http://www.mouvement.net/html/fiche.php?doc_to_load=9931

Il s’agit d’un tract diffusé en 2005 par la section socialiste du Blanc-Mesnil (93) au sujet de la programmation du Forum Culturel, scène conventionnée du Blanc Mesnil. Je souligne certains passages en italique.

« A l'évidence, et depuis longtemps, les saisons culturelles présentant des spectacles vivants qui ne rencontrent pas les habitants de notre ville. Les Socialistes n'acceptent pas le postulat, pratiquement systématique, de présentation de spectacles élitistes, appréciés d'un public restreint, parisien, que nous allons chercher en car pour qu'il connaisse le doux frisson d'une soirée entre amis en Seine-Saint-Denis, sans risque. Nous estimons qu'avec une subvention municipale de 1 897 000 euros, l'association du Forum ne propose pas une saison culturelle à la hauteur de l'engagement financier. L'ensemble des Blanc-Mesnilois n'y retrouve pas son compte. Nous n'acceptons pas que l'effort fiscal ne permette pas aux Blanc-Mesnilois d'apprécier des concerts, des chanteurs populaires, des pièces de théâtre classique, des pièces de Boulevard ou tout autre spectacle vivant populaire. Nous n'attribuons pas 1 897 000 euros pour le simple plaisir d'avoir quelques articles courts, mais élogieux, dans des revues confidentielles afin de permettre à certains de briller dans quelques cénacles ou salons parisiens. La ville du Blanc-Mesnil s'est dotée d'un Forum culturel pour permettre aux Blanc-Mesnilois d'avoir accès à toutes les formes de spectacles vivants quels que soient leurs moyens. C'EST CELA QUE NOUS APPELONS LE SERVICE PUBLIC. Pour nous Socialistes, l'accès aux spectacles vivants et populaires s'inscrit dans notre vision de gauche de la politique municipale. Elle a pour le fondement de notre conception du service public. Pour nous, une politique de gauche en matière culturelle doit avoir pour objectif premier de permettre au plus grand nombre de Blanc-Mesnilois d'avoir accès à la culture. Nous voulons donc un changement important et radical dans la programmation de la saison culturelle du Forum. Nous voulons que la population blanc-mesniloise s'approprie le Forum. Nous voulons que l'imaginaire de Jean-Vilar nous conduise sur les chemins de la culture populaire, de la culture pour tous. Il est nécessaire de soutenir la création contemporaine et les artistes qui créent ces spectacles, car il est vrai qu'avant de devenir un classique, on est souvent le contemporain d'une époque. Mais cela ne doit pas être l'exclusive comme c'est le cas au Blanc-Mesnil. Pour atteindre cet objectif, nous avons besoin de la mobilisation de tous. Pour cela, nous lançons ce questionnaire qui nous permettra, à partir de vos réponses, de créer le rapport de force nécessaire pour obtenir avec vous les changements nécessaires pour mettre en oeuvre une saison culturelle ouverte à tous. »


Ce tract ayant suscité de nombreuses réactions, de soutien, et surtout de critiques virulentes, la section locale du parti socialiste avait ouvert en 2005 un site sur lequel un élu précisa sa position en réponse à plusieurs messages postés sur le forum (je souligne à nouveau en italique).

« Juste une petite réflexion en passant ! Le premier texte évoque l'étroitesse d'esprit des socialistes et leur volonté de ne donner aux Blanc-Mesnilois que du prêt à penser à la mode TF1 ! C'est bien mal nous connaître. Lors de nos rencontres avec le directeur du Forum, nous lui avons part de suggestions qui sont à 100 000 lieues de ce type de "culture bonne à vendre du Coco-Cola". Nous lui avons proposé des artistes comme Vincent Delerm ou Almo qui, à ma connaissance, ne sont pas issus de la boîte à fric de la première chaîne mais qui proposent une musique et des textes contemporains sans pour autant être inaccessibles ! Nous lui avons proposé des comiques comme Cartouche qui allie humour et danse sur la scène ! Nous lui avons parlé de pièces de boulevard avec des accents correspondants à la vie des gens comme "Arrête de pleurer Pénélope" ou encore "Les Amazones"... Nous lui avons également suggéré des soirées avec des danses du folklore celte, ou encore aux accents latino... Nous ne sommes donc pas dans un trip Star Ac comme les opposants à ce texte sur la culture tendent à le penser !!!! Mais pour le directeur du Forum, tout cela ne correspond qu'à du divertissement et non pas à de la "Culture" avec un C majuscule... Alors, il poursuit cette programmation qui a des côtés intéressants mais qui reste malheureusement à des années lumières des attentes du public du Blanc-Mesnil. »

Les artistes cités dans ce complément au tract permettent de comprendre à quel endroit il faut discuter et quel est le piège dans lequel ne pas tomber. Proposer (exiger ?) qu’une scène conventionnée, programme un chanteur aussi médiatique que Vincent Delerm (en ne posant pas la question de savoir si son œuvre relève de la « culture » ou du « divertissement » ou encore le spectacle Arrête de pleurer Pénélope (http://www.arretedepleurerpenelope.fr/accueil.html), dont les affiches tapissent les couloirs du métro depuis plus de trois ans, et qui a été vu –sans le soutien d’aucune structure publique- par des milliers de spectateurs montre bien à quel niveau il s’agit de répondre à cette prise de position. La question à poser n’est pas celle de l’opposition entre le divertissement méprisable et la culture légitime (et implicitement ennuyeuse) mais celle-ci : quels artistes, quelles formes artistiques ont besoin du soutien public pour se produire, émerger, se diffuser et quels sont les artistes, les formes artistiques qui trouvent leur public, par la logique du marché, en surfant sur l’air du temps (« l’attente du public ») le relais de la télévision, le marketing des grands groupes?

Il est certain que la politique culturelle de soutien public à la création artistique peut et doit entendre cette observation que de nombreuses formes artistiques « émergentes » et « populaires » reçoivent une attention et un soutien insuffisants aujourd’hui : rap, slam, musiques électroniques devraient bénéficier du soutien qui a permis par exemple au nouveau cirque de se développer. Il est certain que la démocratisation culturelle ne pourra pas se faire tant que se maintiendra de manière aussi visible un soutien massif à une création artistique légitime pendant que d’autres pratiques demeurent largement ignorées par la politique culturelle. Mais penser que c’est en proposant dans les lieux de création subventionnés ce qui relève des missions d’une salle des fêtes, ou du cahier des charges d’une salle de spectacle privée, c’est véritablement enterrer l’idée même de création, mépriser le travail de programmation des professionnels, et cesser d’offrir des expériences culturelles alternatives à celle du marché des produits culturels.

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