Avignon 2008, du théâtre et du genre

La programmation du prochain festival d’Avignon vient d’être rendue publique (voir l’article de Sylvain Bourmeau sur Mediapart, elle est également accessible en ligne sur le site du Festival). Chaque printemps, lorsque je découvre le programme du prochain festival, mais également lorsque, entre mai et octobre, je reçois les plaquettes de présentation des différents théâtres, je m’amuse toujours à un petit décompte

La programmation du prochain festival d’Avignon vient d’être rendue publique (voir l’article de Sylvain Bourmeau sur Mediapart, elle est également accessible en ligne sur le site du Festival). Chaque printemps, lorsque je découvre le programme du prochain festival, mais également lorsque, entre mai et octobre, je reçois les plaquettes de présentation des différents théâtres, je m’amuse toujours à un petit décompte : combien de metteurs en scène femme ? combien de mises en scène de textes écrits par des femmes ?

 

Pour cette édition 2008 du festival, une nouveauté intéressante : pour la première fois depuis qu’Hortense Archambault et Vincent Baudrier ont, il y a cinq ans, inauguré le principe de l’artiste associé, une femme, la comédienne Valérie Dréville, est invitée : avec Roméo Castellucci certes, mais enfin, première femme associée à la direction artistique du festival. Détail de la programmation : sur 29 propositions, 1 revient à Valérie Dréville (avec plusieurs spectacles), 1 à Claire Lasne, 1 à l’artiste Célia Houdart. Ce sont les seules artistes femmes à présenter des créations signées de leur seul nom. On trouve ensuite la chorégraphe Mathilde Monnier qui présentera une création avec Philippe Katerine, puis deux autres artistes qui signent un spectacle co-mis en scène avec un homme : Daniel Jeanneteau et Marie-Christine Soma, Lola Aria et Stéphane Kaegi. Soit en comptant les « co-créations », 6 femmes sur 29 artistes ou collectifs présentes en tant qu’artistes programmées dans le festival de théâtre le plus important en France.

 

On peut comme le fait Sylvain Bourmeau se réjouir des « divines surprises » d’une programmation qui en effet s’annonce riche, et souligner par exemple la jeunesse de nombreux artistes programmés (Stefan Kaegi, Le Guillerm, Philippe Quesne…). On peut aussi repérer la présence des artistes « quadra », qui pour la plupart tout en étant encore des hommes jeunes ne sont en revanche pas exactement ce que l’on appellerait de « jeunes metteurs en scène » (Pommerat, Nordey, Mouawad, Nauzyciel…). Pas un mot en revanche sur la question du genre des artistes et en particulier des metteurs en scène. Ce n’est pas surprenant : cette question n’est presque jamais posée et quand elle l’est, c’est à la marge, de manière ponctuelle, il y aurait même quelque chose d’illégitime ou de malsain à poser ce regard là sur le milieu artistique, les logiques de production, les processus de légitimation et de reconnaissance. Pour être précise : la revue Outre-Scène publiée par le TNS a consacré l’an dernier un numéro à la question : « metteuses en scène, le théâtre a-t-il un genre ? ». Il y aurait même une suspicion encore plus forte à l’égard d’un discours qui s’étonnerait d’une réalité tellement criante qu’elle en devient invisible, qui plus est lorsque ce discours est assumé par une femme. Dans un pays comme la France où les adversaires de la loi sur la parité ont pu agiter le chiffon rouge de la porte ouverte au « communautarisme », il est certain que l’on tend le bâton pour se faire battre… Tant pis, allons-y…

 

 

Les quadra

 

 

Il y a eu récemment de nombreuses nominations de ces fameux « quadra » à la tête de certains des plus prestigieux théâtres français, en région parisienne en particulier (Olivier Py à l’Odéon, arrivée de Stéphane Braunschweig à la Colline, Pascal Rambert à Gennevilliers, Christophe Rauck au Théâtre Gérard Philippe de Saint-Denis, Emmanuel Demarcy-Mota au Théâtre de la Ville. Parmi tous ces noms, celui de Julie Brochen, 38 ans, tout récemment nommée à la tête du Théâtre National de Strasbourg, à peine un an après celle de Murielle Mayette à la Comédie française. En l’espace de deux ans, deux femmes ont donc été nommées à la direction de deux des 5 Théâtres nationaux en France, changement d’importance puisque depuis leur création aucune femme n’avait jamais occupé cette place.

 

 

 

Le rapport de Reine Prat

www.culture.gouv.fr/culture/actualites/rapports/prat/egalites.pdf

 

Impossible de ne pas mettre ces récentes nominations en regard avec le précieux rapport du Ministère de la culture sur le spectacle vivant daté de mai 2006 réalisé par Reine Prat: « Pour une plus grande et une meilleure visibilité des diverses composantes de la population française dans le secteur du spectacle vivant. Pour l'égal accès des femmes et des hommes aux postes de responsabilité, aux lieux de décision, à la maîtrise de la représentation, mai 2006 »

 

Le rapport dresse un état des lieux pour le moins édifiant en terme de disparités et d’inégalités homme/femme dans le domaine du spectacle vivant. L'essentiel des chiffres présentés dans ce document provient des tableaux de bord élaborés par la Dmdts avec le concours des Drac (années 2003 et 2004). Quelques chiffres extraits du rapport de Reine Prat téléchargeable en pdf.

 

« Ce sont des hommes qui dirigent 92% des théâtres consacrés à la création dramatique. 85% des textes que nous entendons ont été écrits par des hommes. 78% des spectacles que nous voyons ont été mis en scène par des hommes. » Les femmes représentent : 22% des metteurEs en scènes dont les oeuvres sont programmées dans une institutionsubventionnée de manière structurelle par le Ministère de la Culture, 15% des metteurEs en scènes dont les spectacles ont été produits ou coproduits majoritairement par le réseau de la décentralisation dramatique, 8,8% des directeurs et directrices des Cdn, Cdr et assimilés. »

 

 

Les femmes, dépensières ?

 

« Sur deux saisons, 2002-2003 et 2003-2004, on compte parmi les metteurEs en scèneinvitéEs pour des productions ou coproductions majoritaires : 39 femmes et 178 hommes(82%).Le coût moyen du montage d’un des spectacles produits par ce réseau était de 72.200 €. Quand le spectacle était mis en scène par un homme, son coût moyen s’est élevé à 77.271 €. Quand le spectacle était mis en scène par une femme, il lui a été consacré en moyenne : 43.791 €. En 2003, la moyenne des subventions attribuées aux scènes nationales par l’ensemble de leurs partenaires était de 2.096.319 €. Quand elles étaient dirigées par un homme, cette moyenne s’élevait à 2.347.488 €. Quand elles étaient dirigées par une femme, la moyenne des subventions perçues était de 1.764.349 €.»

 

 

Patience et longanimité…

 

« Si l'on rapporte le nombre de directeurs et directrices de compagnies dramatiques subventionnées par le Ministère de la culture au nombre de directeurs et directrices de centres dramatiques ou théâtres nationaux, on se rend compte que5,7% des directeurs de compagnies dramatiques peuvent espérer diriger un jour un centre dramatique ou un théâtre national, 0,9% des directrices de compagnies dramatiques peuvent imaginer la même reconnaissance de leur travail et les mêmes moyens de le développer. »

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