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Billet de blog 7 sept. 2016

Suite à la marche pour Zhang Chaolin: des voix plurielles doivent se faire entendre

Des citoyens de toutes origines, et pas seulement membres de la mythique «communauté asiatique», soutiennent la lutte contre les préjugés qui assassinent. Il est urgent de mettre en avant des mesures éducatives, culturelles et sociales, pour fédérer les gens, plutôt que de chercher à les diviser.

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Communauté asiatique ? Pas que.


D’abord, est-ce que cette expression a encore un sens ?
Est-ce une réalité géographique et que recouvre-t-elle ? Le mythique 13e arrondissement ? Belleville ? Mais pourquoi pas Aubervilliers, Bobigny, Pantin, Vitry, Ivry, jusqu’à la zone 5 du RER ? Est-ce vraiment une réalité culturelle avec une langue commune ? Une réalité sociale, dans laquelle, ouvriers du textile, médecins, bloggeurs, artistes, commerçants, etc, peuvent se reconnaître ?
Il faut croire que non. La preuve, peu se sont sentis concerné-es par la marche du dimanche 4 septembre qualifiée parfois de rassemblement pour la mémoire de Zhang Chaolin - agressé, puis, mort des suites de ses blessures - de marche « antiraciste asiatique », mais surtout, de «défilé de la communauté chinoise » .
Il n’y a pas de communauté asiatique. Nous avons tous des histoires et des cultures extrêmement diverses. Le rapport à la langue est primordial pour pouvoir se définir d'une culture particulière, d'une part, et d'autre part, le rapport à un territoire, un pays, un bled, une famille «restée» au pays, qui fait que l'on peut se sentir «appartenir» à un territoire. Non seulement nous sommes de cultures et d'histoires diverses, mais aussi, de générations différentes, certains, nés en France, comme moi, ont des parents ex-colonisés, d’autres, des parents réfugiés, d’autres ont eux-mêmes vécu l’exil. Personnellement, je n’ai pas de famille en Asie, et je ne parle pas la « langue asiatique ». C’est comme « l’africain » d’ailleurs, personne ne le parle.
Il n’y a pas de communauté asiatique. Mais il y a des personnes discriminées, racialisées et racisées (victimes de racisme), assignées à des stéréotypes véhiculés par les médias, par tous, y compris par nous-mêmes. Cet ensemble de personnes est beaucoup plus large que celui auquel on voudrait le réduire.
Si c’est bien un comité chinois, « Stop à la Violence, Sécurité pour tous » menée par Rui Wang, l’AJCF qui est à l’initiative de la marche du 4 septembre, leur communiqué de presse invitait « tous les citoyens de tout horizon et de toutes origines à marcher ensemble contre la violence » à défiler. Alors, même si les chinois y étaient majoritaires, d’autres ce sont sentis concerné-es.

Mike Nguyen, Audrey Giacomini, Place de la République, contre le racisme et les stéréotypes © Mike Nguyen

C’est sur cette pluralité de convictions que je souhaite mettre le focus.
Il y a celles-ceux qui par leur seule présence, disaient déjà beaucoup de leurs convictions. Au départ de la marche, Place de la République, j’ai retrouvé la silhouette de Almamy Mam Kanouté. Avec lui, j’ai retrouvé les visages d’amis d’origine vietnamienne, acteurs du monde de l’art, Anthony Phuong, comédien-es, Steve et Jean-Claude Tran, Mike Nguyen, Audrey Giacomini, Stéphane Ly-Cuong, etc., étudiant-es, « tous unis pour plus de représentation. Parce que combattre les préjugés passe aussi par plus de visibilité. », comme ils l’affirment.
Des représentant-es – dois-je le préciser, Blancs - de l’association Cooleur Asia, et d’autres de MCFV le mouvement des citoyens français d’origine vietnamienne, marchaient dans la foule. J’ai aperçu les bannières de l’UEJF.

Actions éducatives plutôt que mesures sécuritaires


Je ne vais pas m’appesantir sur les slogans qui ont été scandés par le comité « Sécurité pour tous. »
Bien évidemment, comme tout le monde, j’ai envie de marcher dans la rue sans craindre d’être agressée verbalement ou physiquement. Mais, je pense que l’on peut obtenir la tranquillité sans être nécessairement partisan de mesures sécuritaires, caméras, renfort policier et autres milices. On peut obtenir la paix par des actions éducatives.
Renforcer les équipes d’éducateurs, d’acteurs sociaux et culturels, oui ! Plus de culture ! Et plus d’emplois liés à ces secteurs. Tous les jeunes nés français de communautés diverses partagent le même déracinement, les mêmes galères, et pour preuve, ils vivent dans les mêmes quartiers. Apprendre à connaître l’autre ne ferait pas de mal. Initier des rencontres trans-culturelles partager des repas et des cuisines « du monde » comme certain-es le font dans des écoles où il y a une vingtaine de nationalités. Inviter au dialogue trans-ethnique.
C’est d’ailleurs la proposition que faisait Yan, habitant la Courneuve et originaire de Wenzhou « rassembler des voisins, peu importe leur origine » (http://www.liberation.fr/france/2016/09/01/le-blues-des-chinois-de-paris_1476581)
Il y aurait beaucoup à dire et à faire sur l'usage de l'espace public. De ce que j’en vois dans les 10e, 18e, 19e arrondissements parisiens, les terrains de baskets connaissent une gestion de l'espace uniraciale. Je m’explique, je constate, de jour, des créneaux horaires pour les black-blanc-beur, et de nuit, les asiates occupent le terrain. C’est dommage. Au passage, les femmes sont absentes des terrains de sport de rue (skate-park, basket, street workout).

Je fais le même triste constat dans les cours de récréation que j’ai été amenée à traverser ces dernières années, dans les mêmes arrondissements. Jamais je n'ai vu d'équipe de foot «mixte» : un coin de la cour est occupé par des enfants originaires du continent africain (Maghreb et Afrique subsaharienne), et à l’opposé, des enfants chinois (majoritaires à Paris intra-muros) jouent entre eux. Bien évidemment, je suis la seule à le constater et à l’écrire, puisque pour l’Ecole, il n’y a pas ni couleurs, ni ethnies, l’uniformité règne. (L’Ecole dit d’ailleurs pudiquement « dans notre école il y a 27 « nationalités », terme impropre pour désigner des gosses français pour la plupart). Donc, on laisse ça s’installer les bras croisés, et le fossé se creuse.

Je suggère d'installer des terrains de volleyball, c'est à mon sens beaucoup plus fédérateur que le foot ou le basket (genre, race, classe)

Fantasme « DO THE RIGHT THING »

Le discours sécuritaire entendu le 4 septembre, m’embarrasse d'autant plus que j'avais défilé contre les violences policières en novembre 2015, lors de la marche à l’initiative d’un collectif de femmes (la Mafed).
Etait-ce le slogan « SECURITE » qui a alimenté le fantasme de conflit inter-communautaires de certain-es journalistes ? Pendant la marche du 4 septembre, une journaliste de M6 me demande «Pensez-vous que la «««communauté asiatique»»»» (je mets plein de guillemets) va se faire justice elle-même ? Je l'ai calmée illico, elle se faisait déjà un film à la «Do The Right Thing» de Spike Lee, version 9-3. Le soir-même dans le Monde, stupeur, je lis le papier de Sylvia Zappi qui partage le même fantasme en twittant « Faut-il se faire justice soi même ? ».
La presse est décidément bien malsaine, à l'image de la plupart de nos politiques.
#nepasdiviser
#nepasjeterlhuilesurlefeu
Le mythe de l’agresseur physionomiste
Deux anecdotes me viennent à l'esprit
- A Belleville, j'entends les caissières dire aux clients qui me précèdent : « Nihao », et elles annoncent le montant à payer en chinois. Quand je m'avance à mon tour, avant même que j'ai ouvert la bouche, elles me lancent « bonjour ». J'avoue que je ressens un certain bonheur.
- Toujours vers Belleville, je vais nager et retrouve dans le bassin des femmes du quartier dont le physique s’apparente au mien. Je les aborde pour la première fois, la mine réjouie : « Alors, comment avez-vous trouvé la manif d'hier ? ». L'une d'elle répond : « j'suis pas allée, j'suis pas chinoise » ; la seconde fait : « c'était pas pour notre quartier, c'est les gens d'Aubervilliers », la troisième n'était pas au courant. Je lance : « moi non plus, je ne suis pas chinoise ! Et vous croyez qu'on vous demande votre passeport avant d'arracher votre sac dans la rue ? »

Serait-ce la naissance d'un mythe ? Les gamins qui vous arrachent votre sac ne se soucient pas de votre pedigree ! Ils se fient à votre apparence, votre « apparaître », et c’est ce qui a été fatal à Zhang Chaolin, il avait semblé riche, parce que « jaune ». Les agresseurs se moquent de savoir si vous avez été adopté-e, colonisé-e, exilé-e, ou touriste en goguette ! Je suis stupéfaite du silence de certain-es autour de la marche du 4 septembre, y aurait-il un mépris de « classe» envers les ouvriers chinois du textile ?

Face à cette question, je crois à l’intersectionnalité de classe, de « race » (au sens de la construction culturelle), et bien sûr, de genre - les femmes « racisées » connaissant une double stigmatisation.

Les préjugés tuent


Les amalgues aussi.
STOP ! ! ! !
Défiler avec ma pancarte NI DOUCE, NI SOUMISE, c’est un bon début pour briser l’opinion répandue que les « femmes asiatiques sont douces et soumises », c’est la première partie de mon message. On pourrait rajouter, NI FOURBE NI CRUEL, NI DOCILE NI SERVILE, etc. Et se faire tatouer : « je n’ai pas de cash sur moi », si ça peut nous sauver la vie.
Trop de préjugés, de stéréotypes sont véhiculés par une opinion publique formatée par certains médias. Il faut les déconstruire, , consciencieusement, un par un. C’est là le sens de mon message. On ne pourra pas faire l’économie d’un combat « trans-communautaire », trans-culturel et, ou trans-ethnique, parce que dès que l’opinion va en avoir terminé avec l’islamophobie et la peur du burkini, elle trouvera un autre bouc émissaire, dans une autre « communauté » (je n’aime pas ce mot, il n’y a pas de « communauté de Blancs »).
Lorsque je me dis « Jaune », ou « bridée », dans ma bouche, ces mots ont quelque chose du «nigga» qu'on entend dans celle des rappeurs. Ne vous trompez pas : « Jaune » ne désigne pas une couleur de peau, mais une catégorie socio-culturelle, comme on peut dire les « Noirs », les écrivains noirs, la musique noire, etc
Notre « Yellowpride » est à inventer, en écho à la négritude. Au passage, les mots sont importants pour nous nommer, et contribuent à la déconstruction des préjugés. Chinois, noiches : sont devenus des termes génériques pour désigner les « personnes asiatiques ». Ces mots me dérangent moins que celui de « asiatique » pour me désigner. Quand j’entends dire « un asiatique », j’ai le même sentiment de malaise que lorsque j’entends « un black » pour dire « un noir ». Seraient-ils des euphémismes teintés de culpabilité raciste ?
Les « Asian-american » ont probablement avancé sur ces questions, depuis les luttes pour les droits civiques que Gary Okihiro évoque avec « Is Yellow Black or White? » . Faut-il rappeler qu’il y a eu des luttes communes des groupes sociaux  « Noirs » et « Jaunes » – droits civiques, mais aussi luttes d’indépendance et de décolonisation ?
 « Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde », écrit Albert Camus
…A fortiori lorsqu’il s’agit d’êtres humains. Le moment est venu de nous définir nous-mêmes.
Le second message que je voulais délivrer en portant ma pancarte à la marche du 4 septembre - et je pense qu’il a été entendu, puisque trois journalistes sont venus à moi - c’est lutter contre l’invisibilité. Cette étiquette « de discrétion » qu’on nous a accolée ne nous rend pas service. Aujourd’hui, il est temps de sortir de l’ombre.

Almamy Mam Kanouté et Steve Tran, Place de la République le 4 septembre, mobilisés contre les violences et le racisme © Steve Tran
Tous unis contre le racisme


« Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l’oreille, on parle de vous. », écrit Fanon, citant son professeur de philosophie (Peau noire, masques blancs)
Zhang Chaolin, ça me concerne,
Ilan Halimi, ça me concerne,
Les Black Lives Matter me concernent,
Les plages interdites aux porteuses de burkini, ça me concerne,
Les contrôles au faciès, les violences policières me concernent. Et hélas, la liste n’est pas exhaustive.

L’union fait la force.
 

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