Le dernier jour de mon enfance

Cet "article" n'en est pas un... Il est un bout intime... Un moment pris, enfin, pour dire, mon indicible... Lundi 24 septembre, je suis devenue adulte. A 47 ans. Adulte. Je pensais l'être depuis longtemps. Je me trompais.

On ne se connait pas. Je veux dire je ne vous connais pas. Vous ne me connaissez pas. Je ne me connais pas. Et parfois même je ne me reconnais pas.

Lundi 24 septembre, je suis devenue adulte. A 47 ans. Adulte. Je pensais l'être depuis longtemps. Je me trompais.

Je suis maman. Mais jusqu'à lundi je n'étais pas adulte. J'étais toujours une fille et une petite-fille. Aujourd'hui je le suis. Adulte. Je me sens lourde de responsabilités. Et de tristesse. Pleine et pourtant rien ne déborde. Je suis adulte. Ma mère a un cancer. Ma grand-mère a besoin de moi. Ma fille compte sur moi. Sur mon sourire et mon insouciance. Sur ma force. Et mes bras pour consoler. Consoler sa grand-mère. Rassurer sa mère. Faire ces gestes et dire ces mots d'adulte forte et vaillante. Se rendre compte de la petitesse et la fragilité de sa mémé. La prendre dans ses bras et la sentir fluette, faible. Et se souvenir de toutes les fois où elle prenait dans ses bras, l'enfant que j'étais encore la semaine dernière. Et faire à manger. Sourire. Rassurer. Ne pas penser. A soi.

A.D.U.L.T.E.

Non on ne se connait pas.

Je découvre des forces que je ne connaissais pas. En moi. Qui ont poussé comme des ailes. En quelques heures seulement. Et m'ont fait m'envoler vers ce monde bizarre : l'Adulte. Ce continent lointain. Effrayant. Éprouvant. avec ses ravins profonds, ses crêtes acérées, ses marécages moites. Je me suis envolée, sans m'en rendre compte. Mais parfois, la chute est brutale. Les ailes s'ouvrent et se referment. En l'air, forte d'espoir et de courage. Au sol, fracassée de douleur et de peur. L'Adulte. Ce territoire de mots nouveaux. "Cancer". "Opération". "Colon". "Foie". "Gérer la douleur". "Cathéter". Et tant d'autres. Ces forces en moi qui me permettent d'entendre ce nouveau langage, de les comprendre même. De les répéter. Il faut bien donner des nouvelles... Et de ne pas exploser à chaque fois. Alors même qu'à l'intérieur tout a déjà implosé.

Non on ne se connait pas.

Je découvre des forces bizarres. En moi. Qui percent. L'action. Sans m'en rendre compte je n'arrête pas. Pas une seconde pour penser. Faire. Faire. Faire. Gérer. Penser mais au concret. Concret. Organiser. Ne pas s'arrêter. Surtout ne pas s'arrêter.

Et le rire. Et le sourire. Là, toujours. Comment ? Je ne sais pas mais ils sont là. Venus avec moi pour ce voyage. Oui on peut rire et sourire. Et être triste comme jamais. Oui. On peut vivre donc. Avec tant de tristesse et d'angoisses. 

Non on ne se connait pas.

Depuis une semaine. Je découvre un personnage nouveau. Moi adulte. Arrivant à travailler. Gérer les distances. Coordonner. Épauler. Soutenir. Écouter. Et faire sourire. 

Cela me fait peur. Rien dans ce nouveau monde n'est rassurant. Si ce n'est ces forces insoupçonnées. Mais j'ai si peur qu'elles me quittent.

Non on ne se connait pas. On se découvre. Peu à peu. Et parfois d'un seul coup. 

 

 

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