Je suis lente et il est bien tard.
Ce qui est long, c’est de se formuler les choses.
Tapies en moi, ces choses cachées et muettes comme un air lourd se confondent entre elles avant de prendre forme. Bientôt elles se hissent au fond de mon oeil comme des pancartes murmurantes.
Il est difficile de sortir du marais, de s’extirper de l’éboulis.
De porter les gravas comme une armée de fourmis. Et d’attendre qu’un élan jaillisse en rapide et nous déboîte les épaules dans son déferlement silencieux, la gueule bée.
Élise,
Tu as été la victime du monde adulte, l’adulte t’a fait grandir trop vite et n’a pas considéré l’être en devenir. Il t’a fait trébucher trop de fois. L’un d’entre eux t’a violée et tu l’as défendu. Puis un autre s’est emparé de toi. De nouveau il t’a abusée et détournée pendant tes années mineures en te faisant croire qu’il te réparait.
Belle-mère à 14 ans… Tu le protégeais, tu prétendais apprendre l’amour avec lui, plus vieux de trois décennies.
D’autres adultes encore t’ont regardée, impuissants, incrédules, faibles et peureux.
Cette liaison close, tu es parvenue à passer ton bac.
Arrivée à la fac, enfin émancipée, tu l’as choisi pour t’aider. Lui.
L’éminent professeur t’a estimée et notée en oeillades et en compliments. Dans ta fragilité il s’est engouffré et a coupé toute ambition de reconstruction: il a rompu le cordon de ton adulte naissant.
À l’instant où tu venais de lui soumettre le souvenir de ton premier viol d’adolescence, survenu lors d’une fugue à 13 ans, il t’a embrassée. La fois d’après, par surprise il a ajouté au baiser son acte de viol. Tu t’es sentie élue et mal. En lui ouvrant tes failles, tu lui as livré ta confiance et cela a dû le provoquer.
Alors il s’est mis à disposer de toi. Tu as pris comme refuge la main broyante de ton maître. Tu lui as envoyé des milliers de mots délirants d’emprise et de maladie. Il y répondait laconiquement par un horaire. Peut-être pensait-il te rendre service en te faisant utile à ses pulsions, peut-être pensait-il flatterie en te déclarant bonne à ça. Instrumentalisée, tu as reproduit ton vécu, imprudente, tu as épousé le rôle qui t’était tendu sur un plateau. Lui t’a fourni un déguisement à la mesure de sa nuisance.
Ce jeu du pouvoir a duré huit ans, pendant ce temps on te diagnostiquait malade, handicapée à 80%, avec une carte de l’AAH. Bipolaire, battante, car tu travaillais, tu lisais, tu écrivais, tu créais…Tu pansais tes blessures avec un entourage choisi. Tu en voulais. Tu gardais ton courage inscrit. Tu te levais.
Par impulsions profondes, tu évoluais et tu allais mieux, tu trouvais ta voie et tes équilibres, en te corsetant, en t’armant, en te tuteurisant, en te tolérant.
Mais sa contribution te ramenait toujours à ton cauchemar.
Tu te battais avec tes rêves, dans tes nuages tu arrivais à tirer parfois pour toi un coin de cet oreiller doux et lavé, porteur de mieux.
Mais l’éclaircie passée, de sa force souterraine il te faisait retomber.
Tu as fait la toupie entre les hôpitaux, la Filmo, ta maison et ta place en-dessous lui, certains dimanches après-midis…quand il débarquait pour te mettre à mal et user de pratiques lourdes et violentes pour un corps. Terrée chez toi, tu avais attendu des jours et des heures la sonnette au cas où il puisse faire un crochet. Te coupant de tout le reste et vivant au ralenti pour obtenir ces miettes d’attention, tout en constatant que sa présence auprès de toi était un abus continu.
Mais tu n’arrivais pas à sortir de cette machination.
Tu lui demandais de s’y prendre autrement mais il refusait de changer son mode opératoire. Alors tu te réduisais à nouveau, cédant à ses sévices pour que ta soumission lui donne envie de revenir malgré tout.
Tu lui demandais de l’amour mais il n’en avait pas alors tu lui suppliais du respect. Tu acceptais aussi qu’il n’en ait pas pour que sa violence ne t’abandonne pas. Tu espérais des bras et peut-être une nuit mais ça n’avait pas de sens pour lui. Il fallait s’en tenir aux après-midis, quand il était libre de sa femme et du reste de ses conquêtes. Il te torturait par son inconstance et quand il venait, c’était pour te faire un mal concret, pour user ton corps et t’illustrer plein de sa littérature favorite.
Ton air triste ne lui plaisait pas quand il avait fini…Ainsi tu faisais tout pour ne rien lui gâcher, feignant la légèreté, essayant de sourire pour toujours honorer ton costume et ne pas devenir un chiffon.
Dans ses meilleurs jours un café t’était octroyé, entre deux papiers cyniques. Un pur bonheur.
Il avait 63 ans, le professeur subversif qui singeait le savoir, le jazz et la java. Le critique amoureux de la tauromachie qui s’essayait à l’oeuvre et qui plagiait laconiquement les fantasmes dégotés sous la plume des auteurs du genre, Bataille ou Sade, en supprimant l’essence pour ne garder que le pitch.
Tu avais 20 ans, étudiante naïve et prometteuse qui vivait à risque. Littéraire et singulière, au goût sûr, mais perdue dans la vie de ton âge.
Tu n’as pas achevé tes beaux travaux, tu as laissé les enveloppes vides. Tu as pris du retard dans les études. Mise en échec, tu as abandonné la fac. Il y exerçait en vainqueur.
Un soir tu as rencontré sa meilleure maîtresse, une thésarde qui avait l’honneur d’être à son bras au dehors. Cette soirée, scène d’humiliation publique, a porté atteinte à ta dernière dignité. La jeune femme, plus solide et aussi plus fine, avait droit à quelques égards.
Tu as entrepris de lui ressembler et tu t’es affamée.
La souffrance se révélait donc plus ouvertement et ça lui déplaisait, tu lui tombais dessus, tu voulais dormir sur son paillasson et il trouvait cela excessif et déplacé -rapport à sa vie privée. Tu le tannais pour lui parler. Ne soyons pas manichéens: ça devient chiant, une malade qui l’ouvre.
Tu l’as harcelé. Tu voulais lui faire avouer ses viols, il te répondait mollement. Il ne pouvait plus les accomplir comme avant, tu les pointais trop du doigt, il était déçu de ce pauvre vaudeville qui portait sa signature.
Mais toute forme de tendresse lui était un embarras supplémentaire qui risquait de provoquer la confusion dans ta tête d’adulescente. Alitée, osseuse, tu lui abîmais son jouet. Il n’avait plus rien à tirer de cette lune pâlotte.
À la fin tu lui demandais trop de comptes, il était pourtant venu avec des fleurs sur ton lieu de travail pour déclencher le sourire qui s’effaçait peu à peu de ton visage déchu. Le rose de tes joues disparaissait, le masque se flétrissait, l’échine ployait dangereusement mais tu ne le lâchais pas, tu lui faisais entendre tes geignements, il ne pouvait qu’entendre maintenant cette clameur incessante et il n’avait plus de paix en-dehors de vos escapades.
Chapeau barbu nostalgique de ta fraîcheur, ramassant à la petite cuillère sa superbe dans le ruisseau, niant les répercussions des méfaits commis sur ton être et ne trouvant pas de dénouement adéquat. Ce scénario perdait peu à peu de son étoffe.
Seulement dans tes ultimes confidences je mesure l’ignominie. À la question de ses agissements que prudemment je nomme viols, tu me réponds:
« C’est pire que ça ».
J’aurai plus tard accès à toute la correspondance. Je comprends le crime à répétition. Sous mes yeux le multiple de ton malheur. Sous mon nez la destruction d’une soeur. Se maudire soi-même.
À bout de forces, le lendemain des fleurs, tu t’es pointée dans son quartier, tu l’as vu attablé avec un vieil ami musicien. Ils t’ont fait signe d’entrer avant de t’humilier. Le pire selon toi, c’est l’ami qui t’a insultée, traînée dans la boue et chassée dans la nuit. Les insultes, tu l’as écrit, seulement lui avait ce droit sur toi.
Tu es allée te suicider.
Ne recevant plus rien après ton adieu il n’a pas fait signe, il a dû se recroqueviller quelques secondes, légèrement inquiet pour sa réputation.
Nous avons porté plainte, les flics l’ont interrogé. Il a nié. Ils l’ont grondé. Ils nous ont écouté tour à tour, choqués, tout en nous soufflant que tu avais choisi ton sort.
La machine judiciaire ne s’est pas emballée.
Il était encore trop tôt dans la marche du monde pour écouter pareille complainte.
Le souvenir fossile, intact et qui ne s’effrite pas, lancé dans l’univers de toutes ses forces vives, en sera pulvérisé.
Il n’est plus recevable mais il atterrit là, peut-être ira-t-il effleurer celui qui a écorché tes plaies, l’homme sans lueur qui a éteint toute promesse et qui a nécrosé ton avenir, écoulant sa vie de vieillard en sursis, tranquille dans son grand âge, qui appuie de tout son poids d’années sur la jeunesse, qui souffle sur les fourmis, qui fait ployer les barreaux de sa chaise en chiffonnant le journal du monde avec ses pieds.