MODERATION CANTABILE

Une journée ordinaire dans ma petite entreprise ...

 

Cela faisait des mois que ma petite entreprise avait été rachetée par ma grosse entreprise : rentabilité qu'ils disaient. Déménagement oblige et incessants changements pour le bien de la société, N, N', N'', N''', et N'''', ... avait déserté les uns après les autres : fatigués, usés, d'autres horizons et d'autres chansons ...

 

Ma grosse entreprise avait décidé de mettre des intermédiaires pour parachever la logique : si N''''' n'était pas content, N+1 donnerait les ordres et prendrait les coups, N+2 regarderait ailleurs, N+3 aurait une grosse voiture et A+++ que personne ne semblait connaître toucherait les dividendes. D'ailleurs, des bruits couraient selon lesquels A+++ avait été remplacé par A++++ puis A+++++, ... pas de tueur à gage comme dans "Louise Michel", la communauté de N's s'entre-déchirant avec la communauté de N+1.

 

L'Inspection et la médecine du travail avaient été saisies pour tenter de régler les conflits afin de correspondre au cadre élaboré par le Règlement Intérieur.

 

Les N's tombaient les uns après les autres : les clans se formaient et se déformaient. Une épidémie de haine se développait, incontrôlable. "Diviser pour mieux rêgner" était devenu un concept désuet.

 

Pour ne pas sombrer, quelques N's restaient retranchés dans leurs bureaux, boules quiès à l'appui : ne pas avoir à prendre partie dans des querelles personnelles, refuser de choisir entre la Peste et le Choléra. Ce Règlement ils ne l'avaient pas choisi non plus. Ils voulaient bien l'appliquer même s'ils n'étaient pas maître du jeu ; ils avaient signé pour cela !

 

Les dés étaient pipés depuis longtemps mais le nouveau libéralisme avait même réussi à les rendre ronds. Quoiqu'il arrive il fallait participer avec tout le monde, sinon les N's étaient considérés comme mauvais joueurs. Les têtes tournaient, la folie s'installait sans que l'on puisse dire :

"Stop ! Je refuse de t'écouter si cela doit me détruire" ...

"Je veux pouvoir choisir avec qui j'ai envie de parler et de quoi j'ai envie de parler ..."

En attendant que les N', N+1, N+2, N+3, A+++ , ... acceptent ces deux banalités, trois N' faisaient leur mauvaise tête en refusant de sortir de leur bureau.

 

Peut-être qu'un jour le Règlement intègrerait ces deux banalités. Si seulement les N', N+1, ... se mettaient d'accord pour ces "toutes petites modifications".

 

Alors, les trois N' sortiraient tout simplement et tout naïvement à nouveau vers le monde extérieur pour voir de quoi il retourne. Peut-être même qu'ils prendraient plaisir à participer à nouveau ensemble et avec tous les autres N', N+1, ..., à dialoguer, à se disputer, à se mettre des beignes, à ...

Si seulement, on leur accordait le droit de choisir de participer. Cela paraissait tellement banal.

 

N. Boublitchki

(21/03/2011)

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.