Emploi, salaire et subordination : réponse à Danièle Linhart

Dans le numéro de juillet 2017 du Monde Diplomatique, la sociologue du travail Danièle Linhart a publié un article intitulé « Imaginer un salariat sans subordination » : http://www.monde-diplomatique.fr/2017/07/LINHART/57684. Tout en partageant son diagnostic je discute ses conclusions. Libérer le salariat de la subordination n'est pas une utopie.

Subordination Subordination
 Comment ne pas partager et déplorer le constat que pose la sociologue du travail sur la tyrannie qu’exerce la subordination à la hiérarchie qu’impose, il est vrai, le contrat de travail dans le rapport salarial à l’employeur ? Nul besoin de paraphraser l’excellent article de Danièle Linhart pour souligner la pression croissante qu’exerce le « management » sur les salariés par l’individualisation des « objectifs », les entretiens annuels d’évaluation et le chantage permanent à l’emploi et donc à l’employabilité. Tandis que prospère un discours patronal sur le bien-être au travail, la réalisation de soi et le développement personnel, il est clair que la souffrance dans l'emploi est une réalité croissante et que la subordination est de plus en plus mal vécue par les salariés.

Mais de là à considérer que la subordination est la contrepartie contractuelle au droit du travail et à la protection sociale qu’implique le statut de salarié et que, de ce fait, elle serait vécue comme «avantageuse et même désirable », en particulier vis-à-vis du statut d’autoentrepreneur, l'auteure fait un raccourci un peu rapide.

Certes, en un siècle de conquêtes ouvrières, le droit du travail et la protection sociale se sont construits pour soulager les salariés des aléas de la vie au travail, mais ils n'ont pas été conquis comme contrepartie à une subordination à l'employeur qui aurait été vécue comme "une sorte de fatalité...le sacrifice qu'il faut consentir pour s'assurer d'un minimum de garanties sur l'avenir". Le code du travail, comme les conventions collectives ont permis une distanciation du rapport de subordination en enlevant à l'employeur le pouvoir de définir un grand nombre de modalités d'exercice du travail : durée légale hebdomadaire et rémunération des heures supplémentaires, définition des salaires en référence aux grilles de qualification des conventions collectives, règles de sécurité et de santé, qualification des motifs de licenciement, création des prud'hommes, etc. Le régime général de sécurité social quant à lui, et les travaux de l'économiste Bernard Friot le montrent bien, a permis de socialiser une partie croissante du salaire (par les cotisations sociales) pour assurer sa continuation (au moins partielle) dans les situations de hors emploi : éducation des enfants, maladie et accidents du travail, chômage et retraite. En rappelant que "il n'y a pas si longtemps encore, cette condition salariée était rejetée par ceux qui révaient d'une société du travail émancipatrice", Danièle Linhart fait référence à tous ceux qui, dans les rangs de la gauche (et parmi lesquels elle se compte peut être) rèvent encore "d'abolition du salariat" en figeant le statut de salarié dans ce qu'il était à la fin du 19ème siècle. Or, ce rève est aujourd'hui plutôt celui du patronat qui, ayant bien compris, lui, ce que le salariat a de radicalement révolutionnaire et anticapitaliste, veut s'en défaire et ramener le rapport salarial à une relation client-fournisseur. C'est précisément ce qui se passe avec l'autoentrepreneuriat et le développement des "prestataires de services indépendants" qui, au motif des nouvelles technologies de l'Internet (on n'arrête pas le progrès...) s'attaquent frontalement au statut de salarié. Dans un pays où "87% des travailleurs en emploi sont salariés" il n'est pas surprenant que ceux-ci réagissent ainsi que leurs institutions comme l'URSSAF pour requalifier comme salariés les "prestataires" d'Uber ou Deliveroo.

Dans ce contexte, on ne peut qu'encourager Danièle Linhart à "imaginer un salariat sans subordination" mais en lui précisant que, contrairement à ce qu'elle affirme dans son article, il existe bien "un modèle alternatif sur lequel se fonder pour avancer". Il n'est même pas besoin de l'inventer puisqu'existe le levier sur lequel s'appuyer pour émanciper le travail. Il suffit de pousser plus loin ce qu'ont construit nos valeureux fondateurs du CNR et du régime général de Sécurité sociale. Imaginons qu'un jour prochain, les salaires soient exclusivement définis par les conventions collectives comme le sont les grades de la fonction publique et qu'ils ne puissent en aucun cas régresser car les salariés seraient dotés d'un droit de carrière. Imaginons encore que les frais médicaux et d'hospitalisation soient pris en charge à 100% par la Sécurité sociale et que le salaire des salariés malades soit maintenu sans limitation de durée. Révons encore et imaginons que les chômeurs soient payés à 100% de leur ancien salaire même en cas de démission (avec une faible dégréssivité au-delà d'une certaine durée). Imaginons enfin, que les salariés aient droit à une retraire à taux plein dès 55 ans avec maintien de leur salaire de fin de carrière à vie. Dans cette hypothèse il y a fort à parier que la subordination à une hierarchie serait ramenée dans des limites raisonnables (il en faut dans toute organisation humaine) et surtout qu'elle perdrait son caractère tyranique de chantage économique.

Celà n'est ni chimérique ni utopiste puisqu'il s'agit d'étendre ce qui est déjà là. Il nous faut juste avoir "le courage du pragmatisme" et revendiquer une augmentation substantielle des cotisations sociales (part employeur évidemment) jusqu'à ce qu'un droit au salaire vienne compléter (voire remplacer) le droit du travail.

C'est à celà que militent les adhérents de l'association Réseau Salariat dont j'ai eu la chance et le plaisir d'être un des membres fondateurs. C'est "légitime, possible et urgent".

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