« Qatar papers » : la montagne des accusations et la souris de la réalité

Le livre que viennent de publier Christian Chesnot et Georges Malbrunot sur le financement de l'islam de France par le Qatar est ambivalent. Malgré la révélation de données jusqu’alors mal connues sur le Soft power religieux de l'émirat, le récit global tend à exagérer délibérément l’influence d’un État dont l’épreuve des faits montre qu’elle reste minime dans l’islam hexagonal.

Avec leur dernier ouvrage, Christian Chesnot et Georges Malbrunot apportent une contribution utile à la connaissance des rouages du financement de la deuxième religion de France et d'Europe. Au travers d’une enquête dûment documentée sur la puissante ONG Qatar Charity, ils pensent pouvoir affirmer qu’est à l’oeuvre au sein de l’islam de France une vaste entreprise de conquête des esprits.

Malgré des qualités indéniables, l’ouvrage pâtit toutefois d’un penchant structurel qui affaiblit la portée de sa démonstration. Sur ce terrain sensible dans la conjoncture hexagonale, le récit global des auteurs est moins fondé sur l’évaluation objective que sur l’exagération de la participation de l’émirat au financement de la deuxième religion du pays. Sur les 8 148 projets que finance Qatar Charity à travers le monde, il faut d’abord préciser que 140 concernent l’Europe et 22 seulement la France.

Quelle part réelle du marché pour l’islam “qatari” ?

La narration anxiogène, fil directeur de l’essai, en se refusant d’abord à contextualiser ces données, pêche ainsi d’un premier point de vue ; elle exagère la part réelle de Qatar Charity sur le marché de l’islam français. Qu’on en juge : le chiffre du montant total de l’engagement en France de l’ONG avancé par les auteurs est de 25 millions d’euros répartis sur 22 projets étalés sur plus d’une décennie. Autant dire que si on le compare avec le chiffre global des établissements cultuels gérés par les musulmans de France, il apparaît en fait comme minime pour ne pas dire marginal. Quand on sait que le culte musulman repose en France sur plus de 2 500 mosquées, comment peut-on affirmer que le Qatar puisse l’influencer de façon significative quand il ne contribue à financer que 22 édifices sur 2 500, soit moins d’1% d’entre eux ? D’autant que, lorsque l’ONG participe à un projet, elle ne prend jamais en charge la totalité du financement, celui-ci étant le plus souvent ventilé entre plusieurs contributions, la part des fidèles locaux représentant la plus décisive dans la grande majorité des cas.

Sur le terrain, l’ordre de grandeur de l’apport de Qatar Charity à certains projets est également si faible que l’on se demande comment elle pourrait avoir son mot à dire dans la “radicalisation” (puisque tel est le coeur de l’accusation portée par les auteurs) de leur  orientation. C’est le cas, par exemple, du Centre interculturel de Décines - auquel les auteurs consacrent plusieurs pages - pour lequel Qatar Charity a apporté 60 000 euros dans un budget culminant à près de 5 millions d’euros, soit là encore à peine 1%!

Le registre des insinuations douteuses est tout autant mobilisé dans d’autres cas comme au Havre, Marseille ou Nîmes : à chaque fois, la part de l’ONG dans le financement réel se révèle léger pour ne pas dire symbolique. On voit dès lors assez mal sur quelles réalités se fondent les accusations d’OPA et de mainmise sur l’islam de France? Ceci, alors que tous les observateurs plus proches d’exigences scientifiques de la communauté musulmane de France savent que cette dernière est d’abord phagocytée par les acteurs historiques de l’islam “consulaire” dont les poids lourds sont l’Algérie, le Maroc, la Turquie et l’Arabie Saoudite. Face à ces mastodontes, la part du Qatar est, comme l’a révélé une mission d’information du Sénat en 2016, factuellement résiduelle que ce soit en terme d’apport financier ou de réseau d’acteurs influents.

La preuve par... le silence

Si le Qatar avait vraiment réussi à se constituer une clientèle significative auprès des musulmans de l’Hexagone, on aurait vu plusieurs de ses responsables monter au créneau pour le défendre lors des crises successives et, notamment en juin 2017 lors de la brutale mise en oeuvre du blocus. Or dans cette conjoncture, “l’Islam qatari de France” a brillé par son absence. Aucune manifestation n’a été organisée par les responsables de ces mosquées ou d’établissements cités dont l'émirat est pourtant supposé avoir “pris le contrôle”. Voilà qui en dit long sur l’importance réelle du lien entretenu entre ces derniers et leur bailleur de fonds.

Comme l’agenda de l’anti-qatarisme est difficilement commercialisable en tant que tel en France, c’est dans l’inépuisable réservoir de la crainte de “l’islam frériste” que la nouvelle version du Qatar bashing vient puiser ses ressources. Les auteurs y cultivent ainsi la vieille criminalisation de toute orientation considérée comme “proche des Frères musulmans”. Alors que ce sont ses performances électorales qui inquiètent manifestement les monarchies rivales de l’émirat gazier, cette mouvance, sortie partout vainqueure des premiers scrutins post-printaniers, y est décrite (fort sommairement) comme monolithique et purement réactionnaire : “l’islam des Frères, c’est l’islam du berceau au tombeau” explique savamment Georges Malbrunot sur France Inter.

Pour documenter cette partie de leur démarche, les auteurs s’appuient significativement sur des références aussi marquées que celles de Joachim Veliocas, promoteur de l’abrupte thèse de “l’islamisation de la société française”. De la même façon, leurs cautions “islamologiques” viennent de personnages sulfureux tel le polémiste Mohamed Louizi, qui a cru devoir relayer sans sourire les accusations saugrenues d’implication des Frères musulmans dans le mouvement des Gilets jaunes. Récemment condamné pour diffamation par le tribunal de Lille, Mohamed Louizi  n’a pas hésité à englober dans la longue liste de ceux qu’il tente de discréditer comme autant d’”agents fréristes du Qatar”, Hakim El Karoui, conseiller de l’ombre d’Emmanuel Macron et auteur du très politiquement correct rapport sur l’islam de France publié l’automne dernier par l’institut Montaigne.

Avec les “Qatar papers”, les auteurs signent il est vrai pas moins que leur troisième ouvrage à charge contre le pays propriétaire du PSG. Cette ligne éditoriale d’une étonnante sélectivité révèle un alignement assez évident sur l’agenda des adversaires régionaux les moins nobles de Doha, en particulier des Émirats arabes unis dont la diplomatie belliciste au Yémen ou ailleurs dans la région demeure à l’abri de leurs critiques. En participant ces dernières années à plusieurs forums et manifestations organisés par les relais d’Abou Dhabi à Paris, les deux journalistes prêtent le flanc aux interrogations sur le statut exact de leur démarche. Que dire, par exemple, de leur présence l’an dernier à un exercice grossier de mise en scène télévisée, sur une chaîne cairote, en faveur du candidat al-Sissi à l’élection présidentielle ? Que dire, qui plus est, de les voir s'acoquiner avec le député égyptien Abderrahmane Ali, grand orchestrateur du réseau émirien à Paris dont ni les relents antisémites, ni l’éloge constante du régime putschiste du Caire, ni même l’hystérie complotiste n’avaient dissuadé Marine Le Pen de lui ouvrir les portes de l’Assemblée nationale ? A quand, est-on en droit de se demander, une “grande enquête” du duo - manifestement bien introduit dans les arcanes des réseaux du Golfe - sur les méthodes et relais de la diplomatie émiratie ?

Nabil Ennasri est docteur en science politique et auteur de « L’énigme du Qatar » (IRIS, 2013).

 

 

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