Aux enfants de la patrie

Au nom d’une identité nationale fantasmatique et d’une laïcité retrouvée, le temps de désigner l’ennemi commun de la nation, à l’unanimité ou presque, un seul mot d'ordre est adopté : l’immigration, thème phare des pyromanes de la pensée obscure, naviguant sur les vagues des extrêmes, initiant même les plus retenus de la droite traditionnelle, des centristes et creusant jusque dans les contingents d’une gauche mise à mal par ces divisions internes et ses contradictions idéologiques perpétuelles. À la guerre comme à la guerre, le coupable, l’ennemi juré est tout désigné, il est la cause de tous les maux de cette France « suicidaire » qui ne doit son salut que par le rejet et l’aliénation de cette maladie qui la gangrène.

Le coupable est toujours le même: l’immigré, avec, à chaque fois des variantes concernant sa provenance et son appartenance à travers les différentes périodes de l’histoire, ces variantes désormais désignent le maghrébin, l’arabe ou le musulman, selon le contexte du moment, « Les coupables sont à portée de main », il faudra donc agir vite et d’une manière efficace, sauf qu’avant d’arriver à cette conclusion, il faudra d’abord emprunter des stratagèmes et des artifices bien pensés pour entraîner le plus grand nombre d’adeptes et de suiveurs ! Quoi de mieux qu’une vieille recette qui a toujours bien fonctionné, une recette miracle qui renverse tout sur son passage et qui de surcroît sert de diversion pour camoufler et cacher tout ce qui ne va pas : la manipulation des masses par le biais de la propagation de la peur. Libérant ainsi toute forme de racisme refoulé, en la faisant passer de l’état de l’inconscient à celui du conscient, en passant par le racisme primitif à un racisme plus subtil et intellectuel qu’on sert souvent à la sauce exquise de la liberté d’expression et de la laïcité.

De cette peur fabriquée et entretenue résulte une psychose établie entre les différentes composantes du tissu social et une schizophrénie permanente entre les communautés, développant des reflexes communautaires qu’on est censé combattre, ces reflexes de replis communautaires n’étaient certainement pas aussi présents il y a encore quelques années. Les «communautés connues» se regardent en chiens de faïence, les unes se méfiant des autres, à chacune ses représentations le CRIF, l’UEJF ou encore la LDJ pour les juifs, le CFCM ou l’UOIF pour les musulmans, le CRAN pour les noirs, la LGBT pour les homosexuels, les bi et les transsexuels,  la Fédération Nationale Solidarité Femmes ou les Chiennes de garde pour les féministes, etc.

Chacune de ses communautés étant sur la défensive, prétend combattre le racisme au nom d’une communauté réelle ou supposée en prenant cette dernière en otage et la désintégrant ainsi du tissu social dans lequel toutes les différences socioculturelles, ethniques, politiques ou religieuses devraient se côtoyer et s’entremêler et non se décomposer en se mettant à l’écart de la société. La dernière « communauté » réelle ou supposée qu’on appelle communément « communauté musulmane » qui fait notamment référence aux maghrébins et tous les français d’origine maghrébine, qu’ils soient d’ailleurs musulmans ou non, pratiquants ou non.

On veut faire de cette communauté, un groupe  homogène de personnes alors qu’elle ne l’est pas du tout, elle est aussi différente que l’est la communauté européenne, il y a autant de différences au sein de cette communauté qu’en Europe, et puis, quand bien même cette communauté serait homogène, cela ne pourrait en aucun cas donner à ces détracteurs la possibilité de la mettre sur le banc des accusés à chaque malheureux incident commis par un de ces « supposés » membres.

C’est pourtant le cas aujourd’hui, nous sommes en permanence, stimulés, tentés et même harcelés par les images et des slogans créant des amalgames qui façonnent et conditionnent notre comportement et altèrent notre capacité d’analyse et de jugement; il est donc inutile d’avancer des arguments rationnels et tangibles, il suffit de toucher la partie émotionnelle. Les hommes politiques entourés de gourous déguisés en conseillers en communication, élaborent des éléments de langage, des formules choc, pour chaque fait divers ou évènement sensationnel, surmédiatisé afin de récupérer des voix « égarées » notamment , pendant les compagnes électorales qui commencent ces dernières années bien avant les échéances fixées par la loi,  chacun va de sa formule,  les formules se bousculent : « la France, tu l’aimes ou tu la quittes », « la France profonde », ou encore dernièrement l’ex-futur  candidat à la présidence sur son « très probable » retour: «Je veux pas que mon pays soit condamné entre le spectacle un peu humiliant que nous avons aujourd'hui ou la perspective d'un isolement total qui serait la perspective du FN» -on peut facilement deviner ses intentions sur le thème préféré de la droite « décomplexée » : l'immigration, ou alors : «J'aurais du aller plus loin, j'aurai du le dire: Schengen (libre circulation des personne en Europe, ndlr), c'est pas possible!», « La France aux français » etc, toujours sur l’immigration, bien sûr, .

Quelques procédés de Neuromarketing, utilisant les techniques de vente les plus agressives, les messages et les images subliminaux, en bref, on sort la grosse artillerie pour arriver à une inflation de l’imagination, on a peur de l’immigré qu’on n’a jamais rencontré, sans parler des mélanges de genres et des amalgames volontairement servis pour amplifier davantage ce sentiment de peur : l’amalgame entre l’immigré, le sans papier, l’étranger et notamment les Français éternellement d’origine : immigré d’un jour, immigré toujours ! Eric Zemmour  ou Azemmour qui signifie olive en Berbère ne cesse de nous mener en bateau avec ces déclarations et ses chiffres erronés sur l’immigration et/ou la délinquance qui seraient une constante et donc la marque déposée chez les Maghrébins ou les immigrés, enfin les musulmans ou les eternels Français « d’origine », on finit par se mélanger les pinceaux à force du flou et de l’impact des mots, enfin, ces français d’origine qui ne seront apparemment jamais français à part entière , même si leurs parents étaient là bien avant l’arrivée des parents de Zemmour, lui parmi les plus royalistes que le roi. 

L’évolution sémantique visant toujours le même client privilégié: le Français d’origine, la racaille, les sauvageons, les jeunes de cité ou les jeunes, tout court, en passant par les immigrés, jusqu’aux musulmans et par ricochet les islamistes, salafistes, djihadistes et, bien entendu, les terroristes, d’ailleurs, bizarrement, le mot terroriste est aujourd’hui exclusivement réservé aux musulmans, ainsi Anders Behring Breivik qui a fait 77 morts et 151 blessés en Norvège en 2011 n’a pas été annoncé comme terroriste, mais plutôt comme un forcené ou un tueur. Rien d’anormal, là dedans, il n’était pas musulman. On y va donc à bras-le-corps, chacun de son raccourci, tous les chemins mènent à Ben Laden ou plutôt à Daech puisque Ben Laden est mort et avec lui El Quaida.

Le fait de prononcer les mots: cité ou jeunes aujourd’hui, nous projette, inconsciemment, dans la plupart des cas, vers l’immigration, l’islamisation, le voile ou la Burqa ainsi que d’autres images « négatives » qui sont bien ancrées dans les esprits des français, d’autant plus que ces raccourcis sont amplifiés par les différents médias formels : la presse écrite, la presse radiophonique et la presse télévisuelle ainsi que par cette nouvelle forme de « presse informelle » représentée par les réseaux sociaux, tous, en quête permanente de faire dans le sensationnel, mais pas seulement, il y a aussi les hommes politiques, aujourd’hui plus que jamais, pris dans cette spirale du « prêt à penser » , du consensus politico-médiatique, fabriqué et taillé sur mesure pour aller toujours plus loin et dans le bon timing dans le sens de l’extrême droite, quitte à reprendre ses thèses, qui forment son terreau et son fond de commerce, les valoriser et pousser jusqu’à même les développer en inventant de nouveaux concepts à faire envier les derniers sympathisants du Nazisme.

Les hommes politiques et pseudo-intellectuels, adeptes de la politique de caniveaux et des réactions à chaud pour chaque fait divers au gout du jour, usant de techniques islamophobes bien huilées, utilisées jadis pour combattre le communisme ou pour déporter et exterminer les français de confession juive, en utilisant les « grands » médias, n’hésitent plus à tirer à boulets rouges sur tout ce qui s’apparente au teint basané. Ils ne se contentent plus du rôle de courroie de transmission de la pensée extrémiste, raciste et xénophobe, ils sont désormais son moteur. Ils ne se limitent plus à condamner les actes de violence commis la plupart du temps par des fous, de dieu ou d’esprit, mais vont même jusqu’à demander aux membres de cette « communauté » de se lever et de se désolidariser de ces actes «commis en leur nom» leur portant ainsi la double responsabilité, celle de l’acte en lui-même et celle de leur appartenance, réelle ou supposée, à cette communauté du « mal », on leur fait donc porter le chapeau au nom du mal causé par leurs semblables! On appelle ça en psychologie les injections paradoxales ou la double contrainte. Nous sommes bien dans la théorie de l’axe du bien contre celui du mal.

Dans cette islamophobie facile et délétère, on rationalise : (il est plus cher, donc forcement meilleur), il est maghrébin, donc forcement islamiste et donc djihadiste, terroriste. Dans l’affaire Omar Raddad qui a fait couler beaucoup d’encre, à l’ouverture du procès sur l'analyse de la personnalité de l'accusé. Omar Raddad est décrit par son épouse comme un « bon père de famille » sans histoire. Un incident de séance a lieu pendant le témoignage de Latifa Raddad qui affirme que « son mari est si gentil qu'il ne pourrait faire de mal à une mouche », ce à quoi le président de la cour d'assises Armand Djian, faisant référence à la fête de l’Aïd, lui répondra « mais il égorge le mouton », une réalisation de prophétie ! Des histoires comme ça, y en a tous les jours, le délit de faciès, les contrôles abusifs, les discriminations à l’embauche et au droit au logement, etc. Et pour mieux défendre et asseoir ces thèses nauséabondes , on nous sort de nulle part des hurluberlus, engoncés dans des costards de républicains laïques saupoudrés au parfum d’orient et du Maghreb leur servant d’alibi dans leur sale besogne, se relayant sur les plateaux de chaines de télévision, ce ne sont pas les exemples qui manquent tout de même, les arabes de service, les idiots utiles, sont et seront toujours là pour servir la patrie et sévir les français de seconde zone, sans oublier les pseudo-spécialistes « du monde arabe » qui viennent nous décortiquer l’actualité nationale et internationale quand il s’agit de sécurité nationale et donc de lutte contre le terrorisme. .          

Il va sans dire que ce ne sont certainement pas la création d’un ministère de l’émigration et de l’identité nationale ou alors une loi interdisant les signes religieux ostentatoires, d’ailleurs, communément appelée, par la loi du port du voile islamique, pour ne citer que ces deux exemples, qui viendraient contredire cette démarche malicieuse. Quelle idée que celle de lancer le débat de l’identité nationale avec tout ce que cela pouvait impliquer en terme de tensions et de divisions alors que les français avaient plus besoin de rapprochement et de thèmes qui abondaient dans le sens du « vivre ensemble », sous le couvert d’une cause nationale et d’une liberté d’expression, on a divisé encore plus les français, on les a dressés les uns contre les autres. Quand à l’interdiction du port du voile, il serait vraiment intéressant de voir les résultats de cette loi après quelques années de sa mise en application, quel est le bilan ? Y a-t-il moins de femmes voilées en France ? Ont-elles vraiment porté atteinte à la liberté et la sécurité d’autrui ? il ne s’agit pas ici de débattre de la question du voile en lui-même ou de savoir si on est pour ou contre son port, la question est portée sur la motivation même de cette loi, sa crédibilité juridique, son champs d’application  et son efficacité.  

Un vrai combat contre l’obscurantisme et le fanatisme ne doit aucunement être entaché d’actes et de faits d’amalgames et de stigmatisation d’une frange de la population, sinon ceci ne pourra que produire l’effet inverse du résultat escompté.

Ces obus d’amalgames et de raccourcis sont devenus si banals que même les enfants ne peuvent y échapper pour dire leur impact énorme sur les esprits.

Dans la soirée du mardi au mercredi 26 novembre 2014, France 2 a diffusé un documentaire intitulé « Immigration et délinquance – La fabrique des préjugés » . Le journaliste, John Paul Lepers a essayé de rencontrer des personnes un peu partout en France pour combattre des stéréotypes et préjugés que l’on véhicule dans notre société. Un passage très intéressant est particulièrement à retenir, dans lequel un narrateur raconte l’histoire de Richard qui va à l’école et rencontre en chemin deux camarades Ahmed et Thomas. Cette expérience de psychologie sociale montre la réaction des enfants sur une situation qui arrive assez fréquemment. La trousse de Richard a disparu, le narrateur demande alors aux enfants qui a volé la trousse ?… Thomas ou Ahmed ?

Ne donnez pas votre réponse, on peut facilement la deviner !

La conclusion est conforme aux résultats observés lors des précédentes expériences menées  par le laboratoire de psychologie sociale de l’Université de psychologie de Clermont-Ferrand sur des enfants : 87% des enfants ont désigné « l’arabe » comme étant le voleur de la trousse. Est-ce que les enfants seraient racistes pour autant ? bien sûr que non, ils véhiculent seulement un stéréotype imprégné dans la société. Ce stéréotype est malheureusement entretenu au quotidien par certains médias et marchants de la haine qui prennent un malheureux fait divers isolé, dans la plupart des cas, et le passe et repasse en boucle jusqu’à ce qu’il devienne la norme en matière de délinquance. On ne parlera jamais des milliers de Mohamed qui aident la vieille dame à faire et à porter ses courses ou des dizaines de milliers de Docteurs qui soignent et sauvent des vies humaines tous les jours, à contrario, on se bouscule pour mettre en exergue Mohamed ou Mamadou quand ils sont présumés coupables lors d’un fait divers aussi anodin, soit-il. Et dans ce cas, bien entendu, la présomption d’innocence n’a plus lieu d’être, ils sont coupables de facto, on ne prend aucune précaution pour eux.       

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.