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Billet de blog 22 avr. 2022

Elections : l’espoir antiraciste suscité en France

Si le face-à-face entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen pour le second tour des élections françaises était attendu d’avance, un troisième acteur politique, l'électorat mobilisé autour de Jean-Luc Mélenchon, est venu perturber le jeu de l'échiquier politique français.

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Si le face-à-face entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen pour le second tour des élections françaises était attendu d’avance, un troisième acteur politique, l'électorat mobilisé autour de Jean-Luc Mélenchon, est venu perturber le jeu de l'échiquier politique français. Plus qu’une surprise, cette nouvelle composante de la société française a le potentiel de bousculer durablement les rapports de force sur l’antiracisme. Décryptage.

Le leader d'un parti d'extrême droite est une fois de plus au second tour de la présidentielle française. Sans surprise…puisque les Présidentielles françaises 2022 semblaient se contenter de dérouler une histoire déjà écrite à l’avance. En effet, si plus de 30% des votes se sont portés à l'extrême droite, devrions-nous être surpris-e-s que la ligne la plus dure du racisme ait recueilli un tel soutien populaire ?  

Sans doute que non, lorsque les chaînes de télévision nationales ont aidé si facilement à "lisser" l’image de Marine Le Pen en la présentant comme une autre candidate "amie des chats". Non plus, alors que Macron a repris à son compte des thématiques identitaires, et encore moins quand un candidat, condamné à deux reprises pour haine raciale, a bénéficié d'une aussi large couverture médiatique. 

Ce déja-vu du duel de 2017 reflète ainsi la mainmise de l'idéologie d'extrême-droite dans le paysage médiatique et politique français des cinq dernières années. 

L’exemple sans doute le plus frappant de l’aveu "d'échec" du barrage républicain promis par le gouvernement Macron en 2017 est un extrait d’un face-à-face télévisé entre le ministre de l'intérieur Gérald Darmanin et Marine Le Pen, datant du 11 février 2022:  on y voit le ministre de l'intérieur vanter les mérites de la loi contre le séparatisme au titre que son article 44 légiférant sur la fermeture des lieux de culte servait aussi à "faire plaisir aux représentants du Rassemblement Nationale”. Pas plus limpide.

Alors que tout semblait acculer l'électorat français autour de cette (seule) alternative Macron/Le Pen, un troisième acteur est pourtant venu bousculer la donne. 

La “surprise” Mélenchon

Résumer les résultats du premier tour par un lapidaire “sans surprise” serait passer à côté d’une “petite révolution” qui s’est produit ce dimanche 10 avril dans l'échiquier politique des forces progressistes françaises. Une “révolution” qui pourrait durablement changer la donne du paysage politique français en matière d’antiracisme. 

En effet, une composante politique inattendue s’est propulsée dans la dernière ligne droite de la course à la Présidentielle. Un bloc composé tout à la fois d’intellectuels, de la jeunesse (blanche) des grandes villes, des jeunes (racisé-e-s) des quartiers populaires et des territoires ultramarins et soutenu par plusieurs organismes de la société civile. Ensemble, ils se sont mobilisés pour dire leur refus de revivre le face-à-face de 2017 et faire place à une troisième aspiration: renouer avec les fondamentaux des valeurs de Fraternité, d'Égalité et de Liberté.

Ils ont créé la surprise non pas en faisant de Jean-Luc Mélenchon le troisième homme de la course aux Présidentielles, mais en le plaçant là avec un score de +5% par rapport à ce qu'annonçaient les derniers sondages. Ensemble, ils ont donné la victoire aux forces progressistes anti-racistes et sociales (revenu minimum a 1400 euros par mois, écologie, retraite a 60 ans et promesses d’égalité autour d’une ligne anti-raciste, de défense des minorités et de lutte contre l’islamophobie claire) au détriment des sociaux-démocrates et des socio-identitaires.

Un souffle d’espoir ?

La question du positionnement de ce bloc au second tour a occupé beaucoup des débats de l'entre-deux-tours.

Cependant la question n’est peut-être pas de savoir comment va voter cet électorat mais de constater qu’aucun des deux candidats finalistes pour le second tour n’a fait de gestes forts pour aller chercher ce réservoir de voix, pourtant non négligeable de 7,7 millions de voix

Cela révèle peut-être une incapacité réelle pour ces deux candidats à parler à cet électorat pour des raisons idéologiques. Peut-être que Macron lui-même, convaincu par ses politiques islamophobes et libérales, n'est pas capable de rejoindre cette composante. Il lui aurait suffit par exemple de promettre des mesures fortes comme un revenu minimum de 1400 euros par mois tout en assurant une ligne sans complaisance contre le racisme et l’islamophobie pour puiser dans ce réservoir de voix.

Cela illustre la difficulté démocratique dans laquelle sont pris les électeurs français dans ces Présidentielles. Mais cela dit tout aussi du potentiel suscité par les résultats du premier tour.

Il appartient dès lors à cette nouvelle composante politique de continuer à tracer une voie alternative en se mobilisant aux législatives autour de candidatures locales intransigeantes sur les questions d’islamophobie et de racisme, et en intelligence avec les acteurs locaux de la société civile, sans quoi tout écart serait interprété comme une ambivalence.

A l'échelle européenne, il nous appartiendra de tirer les leçons d’une stratégie électorale cynique face à l'extrême-droite et d’observer avec espoir l'élan provoqué par des forces progressistes intransigeantes face au racisme, à l'islamophobie, et à toute forme d’oppression à l'égard des minorités. Ce sont ces forces progressistes en dialogue avec les ONGs et la société civile, qui aujourd’hui représentent une alternative forte pour nous sortir par le haut de la tentation identitaire.

Ahmad Rahman, ex-membre du Black Panther Party disait que "la victoire est dans la lutte". Dimanche, malgré la perspective de ce second tour, une étoile d'espoir est née. Une victoire s’est enracinée. Une conscience politique s’est forgée. A nous tous de nous en saisir, en France, et par-delà ses frontières.

Auteur : Kim Smouter, Directeur chez ENAR – European Network Against Racism/Réseau Européen Contre le Racisme

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