Portait d’un des visages du mouvement de protestation brésilien

L'article suivant a été écrit par mon ami tchèque Frantisek Kalenda, spécialisé dans les questions de l'Amérique Latine, et plus particulièrement du Brésil. Cet entretien m'a fait penser que du Qatar au Brésil, la Coupe du Monde n'en finit pas de soulever des questions ...

Portait d’un des visages du mouvement de protestation brésilien

Carla Toledo Dauden est tout sauf une jeune brésilienne ordinaire. Réalisatrice de talent, elle vit aujourd’hui à Los Angeles. Ses origines familiales remontent en partie jusqu’en Tchécoslovaquie, sa famille a d’ailleurs un credo en tchèque (S pomocí Boží) et elle-même s’est fait tatouée la phrase Láska vítězí, écrite à la main par sa grand-mère, née dans la communauté tchèque d’Argentine. Mais plus important encore, c’est que Carla est devenue un des visages de la révolte brésilienne. Une révolte qui, en juin, a mobilisé dans les rues des plus grandes villes du Brésil plus d’un million de personnes. Sa vidéo « Non, je n’irai pas à la coupe du monde »totalise 3,8 millions de vues sur Youtube, et circule, jusqu’à aujourd’hui, à tous les niveaux de la « Révolte du Vinaigre ». A certains égards cependant, elle incarne aussi parfaitement la figure du manifestant ordinaire de cette révolte, qui continue de transformer le Brésil actuel. L’entretien que j’ai eu avec Carla, m’a permis de comprendre à quel point elle était une parfaite illustration de la force mais aussi de la faiblesse de ce mouvement.

Bien sûr, Carla ne fait pas parti de la classe politique, tout comme la grande majorité des manifestants. En publiant sa vidéo sur la Coupe du monde, elle ne se doutait pas que celle-ci ferait écho à un sentiment largement partagé au sein de la société brésilienne. « C’était presque une coincidence que ma vidéo soit publiée au moment même où le mouvement s’intensifiait. » raconte-elle. Sa motivation était alors la même que celle de centaines de milliers d’autres : dénoncer la corruption et le gaspillage des ressources financières du pays pour un évènement sportif, alors qu’elles auraient pu être raisonnablement investies. Elle souhaitait aussi changer l’idée que se font les étrangers des Brésiliens, tous supposés se réjouir de la Coupe du Monde. « Sans exception, toutes les personnes que j’ai rencontrées me disaient « Oh, tu es brésilienne ! Tu adores la samba alors? Je suis sûre que tu vas à la Coupe du Monde ». Les milliards dépensés au profit de la Coupe des Confédérations et de la Coupe du Monde, ainsi que les allégations de corruption qui leur sont liées ont rendu bien moins supportable le cliché du brésilien dansant béatement la samba, et dont la passion ultime est de crier sur un écran de télévision durant un match de foot.

Tous ceux qui savent combien d’argent une famille normale doit dépenser pour payer un simple cours d’anglais pour leur enfant, tout ceux qui ont vu les files d’attente sans fin des hôpitaux brésiliens composés de malades attendant un traitement convenable, tous ceux-là savent que Carla a raison.
L’accès à l’éducation et aux traitements médicaux dépend encore en partie des ressources financières et peut-être encore plus du lieu d’habitation. Et bien que Bolsa Família et les programmes gouvernementaux ont réduit la pauvreté de manière significative, les milliards investis dans un stade alors que le salaire d’un grand nombre de brésiliens n’atteint même pas le seuil minimum apparaît comme une arrogance incroyable des élites dirigeantes. Le caractère social des revendications de la « Révolte du Vinaigre » était important. Et elles traversaient toutes les classes sociales. Carla est aussi un symbole de la diversité du mouvement de protestation. Sa première vidéo a été adoptée par de nombreux groupes avec qui elle est pourtant loin d’être affiliée, tels que les mouvements d’extrême droites appelant à un putsh militaire, ou bien plus récemment, telle l’initiative #NaoVaiTerCopa, proclamant qu’« il n’y aura pas de Coupe du Mode ». Ce mécontentement est certainement une force, poussant des millions de gens dans la rue à se révolter contre l’ordre établi. C’est d’ailleurs cette large portée qui lui a donné ce caractère social si unique. Mais de la même manière, cela peut aussi constituer une faiblesse, permettant aux extrémistes de récupérer le mécontentement populaire à des fins que le manifestant moyen ne pourrait accepter.
Mais pour lui, au contraire des groupes extrémistes, aucune bonne alternative n’apparaît clairement. Carla reste encore incertaine sur son vote pour les élections à venir. « J’attends d’avoir une idée plus claire après le lancement de la campagne électorale. Mais jusqu’à présent, honnêtement, je n’en sais rien. C’est triste à dire, mais je pense pas que nous ayons une bonne option. » Il semble que les manifestants n’aient pas vraiment le choix, étant donné que tous les candidats importants viennent des bons vieux partis politiques, représentant le même système, celui qui a apporté la Coupe du Monde en 2014 et les Jeux Olympiques en 2016. Ne pas voter pour Dilma, l’actuelle présidente, est une des options, mais est-elle suffisante?

Ces derniers jours au Brésil, les extrémistes semblent vraiment avoir la main haute : les manifestations violentes se propagent, le climat se chargent d’une paranoïa ambiante, tandis que gouvernement est accusé par de nombreux Brésiliens de provoquer des heurts avec des agents spéciaux pour faire monter la tension. Dans cette situation, que peuvent espérer les manifestants ordinaires comme Clara, ceux qui se situent au coeur de cette « Révolte du Vinaigre »? Mais pourtant, malgré cela, ils restent optimistes. « J’ai vu un changement dans l’engagement des gens en politique et dans leurs priorités », affirme la jeune réalisatrice. « Ils commencent à poser des questions, et non plus à suivre les ordres. Ils réalisent qu’ils sont partie intégrante de la solution. Et ce n’était pas le cas il y a seulement un an. ». Désormais, on ne peut plus parler d’une génération brésilienne du foot, qui serait seulement intéressée par le sport et le sexe. Depuis juin 2013, la politique est devenue un sujet important pour tous, débattue aussi bien dans les favelas qu’au sein d'une classe moyenne en plein développement.

Quel est donc le futur de ce mouvement de protestation original qu’est la « Révolte du Vinaigre »?. Je n’en ai pas la réponse. Pas plus que ses protagonistes principaux. Elle reprendra peut-être du souffle pendant la Coupe du Monde. Au contraire, les groupes radicaux seront les seuls peut-être qui perdureront. La fragilité que constitue la diversité du mouvement est bien présente, et beaucoup de ceux qui initièrent la révolte s’en sont maintenant éloignés en raison de sa violence. Mais, en changeant la manière dont les Brésiliens pensent leur rôle dans leur propre pays, des gens comme Carla ont déjà changé le Brésil.

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Traduit de l’anglais par Nada Maucourant.

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