Assassinat des derniers espoirs de paix en Irak sur fond d'impérialisme latent

L’assassinat matinal de Qassem Soleimani sonne comme un sombre présage qui enterre un peu plus les espoirs fragiles d’un apaisement régional. Alors que le Président Trump se félicite d’avoir abattu l'homme fort de l’exportation politique du modèle théocratique iranien, le Président américain vient de fournir à Téhéran une cartouche idéologique inestimable.

La stratégie de Washington ne manque en tout cas pas de cohérence. Après avoir quitté le prometteur accord de Vienne en mai 2018, coulant ainsi les grands espoirs d’ouverture économique et culturelle en Iran, Donald Trump termine d’anéantir la crédibilité politique des libéraux en Iran. Élu en 2017 sur un programme de réconciliation commerciale et stratégique avec l’Occident, Hassan Rohani ne peut plus soutenir une telle position d’ouverture, ruinée par la violence des méthodes américaines et l’impuissance européenne.

En assassinant Qassem Soleimani, Washington a provoqué la colère de l’Ayatollah Khameini qui a annoncé trois jours de deuil en Iran. Personnage largement mis en avant depuis quelques temps et érigé au stade d’héros national par la propagande du régime, Qassem Soleimani bénéficiait aussi d’un soutien réel au sein de la population. Vétéran de la guerre Iran-Irak, dont le souvenir douloureux résonne encore largement en Iran, Qassem Soleimani était apprécié par le peuple iranien dans sa tentative de constituer un glacis défensif à l’Ouest de son pays. Sa mort sera célébrée par le régime comme celle d’un martyre, comme le symbole de la cruauté de l’Occident et alimentera le discours idéologique des conservateurs pour la présidentielle 2021 en Iran.

L’idéologie belliqueuse, inique et d’une pauvreté intellectuelle certaine qui guide l’action américaine au Moyen-Orient depuis 2001 écrit aujourd’hui une nouvelle page de sa tragique histoire. Afin d’expliquer ce positionnement idéologique américain, qui n’est pas seulement déterminé par la protection des réserves d’or noir, il faut interroger la représentation extrêmement simpliste de la République islamique dans les media occidentaux.

L’image de l’Iran, pays dépeint comme une dictature sanguinaire, où le peuple est soumis à un pouvoir unique, arbitraire et cruel, emprunte beaucoup à l’imaginaire du despotisme oriental. Loin de chercher à disculper le Gouvernement iranien, dont les méthodes de répression du peuple comme des intellectuels sont extrêmement violentes, les media doivent étoffer leur analyse du régime de Téhéran dont l’étude de la complexité politique seule peut permettre d’appréhender les enjeux et les tensions qui l’animent.

Institué dès la révolution constitutionnaliste du début du XXème siècle, le Majlis (Parlement iranien) présente un premier contre-pouvoir, et les dissensions au sein de l’exécutif bien que contrôlées sont réelles. Si l’ayatollah valide des candidatures aux présidentielles, le choix entre le camp conservateur et « libéral » revient aux Iraniens. C’est la victoire de Hassan Rohani en 2013 et le soutien fervent de l’opinion publique (et l’accord de l’Ayatollah) qui avait permis l’élaboration de l’accord de Vienne. La catastrophique gestion des relations entre Téhéran et Washington par Donald Trump depuis son élection a enterré ces deux conditions nécessaires à la paix. De même, la répression orchestrée de novembre dernier suite à l’augmentation de la taxe carburant résultait par exemple d’un accord multi-pouvoirs en Iran, qui actait la faillite d’une politique économique datant d’une dizaine d’année. La complexité du régime politique iranien, notamment inspiré par la République de Platon via l’étude des thèses d’Al-Fârâbî par Khomeiny, échappe semble-t-il tant aux media qu’aux experts américains.

Le traitement de Qassem Soleimani, le matin de sa mort, dans les média traduit bien cette incompréhension profonde des dynamiques iraniennes et le manque de déconstruction des thèmes impérialistes dans notre société.

Je prends pour exemple l’avis, largement relayé ce matin dans la presse, de l'ancien analyste de la CIA, Kenneth Pollack, qui l’avait écrit pour son portrait de Soleimani dans le numéro du magazine américain Time consacré aux 100 personnalités les plus influentes du monde en 2017. Expert en politique et en affaires militaires au Moyen-Orient, Kenneth Pollack explique ainsi l’engouement provoqué par Qassem Soleimani au Moyen-Orient : « Pour les chiites du Moyen-Orient, c'est un mélange de James Bond, Erwin Rommel et Lady Gaga ».

Venant d’un grand partisan de l’intervention américaine de 2004 en Irak, cette affirmation souffre d’un nombre de contradictions certain. Kenneth Pollack s’exprime donc au nom des « chiites du Moyen-Orient » pour comparer Qassem Soleimani à une chanteuse pop, un agent secret britannique et un général nazi. Subtil message qu’essaie de nous faire passer cet expert américain en prenant comme exemple un vilain général qui lui aussi est connu pour s’être battu dans le désert. De plus, il ne prend que des référentiels occidentaux pour définir Qassem Soleimani selon le point de vue des « chiites du Moyen-Orient », méthode dont la validité scientifique m’échappe je dois l’avouer. Il est plus logique de penser que Qassem Soleimani renvoie à des figures de la martyrologie chiite pour les habitants du dénommé arc chiite, en tout cas c’est ainsi qu’il sera commémoré par le régime de Téhéran, afin d'éventuellement nourrir les feux de la guerre. 

Lire ce matin, cet avis bancal repris par de nombreux journaux, afin d’expliquer qui était Qassem Soleimani du point de vue des « chiites du Moyen-Orient », démontre du manque de connaissance et de vision criant de tout journaliste qui irait relayer une vision impérialiste si peu déconstruite de l’action américaine en Moyen-Orient, action qui se dirige une nouvelle fois vers une guerre asymétrique, inique et meurtrière.

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