La débâcle prévisible et retentissante de la stratégie de Donald Trump en Iran

Alors que les critiques à l'encontre de l'Iran suite à la déclaration du Président iranien Hassan Rohani de remettre en cause l'accord de Vienne fusent, ce faible essai propose de revenir sur l'efficacité pour le moins médiocre de la stratégie américaine actuelle en l'Iran.

« Le futur de l’Iran appartient à ses habitants. Ils sont les héritiers légitimes d’une riche culture et d’une terre ancienne, et ils méritent une nation qui rend justice à leur rêves, à l’honneur de leur histoire et à la gloire de Dieu » arguait lyriquement Donald Trump lors de son discours du 8 mai 2018 justifiant la sortie des Etats-Unis de l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien, et de facto le rétablissement des sanctions économiques internationales. Derrière le masque de libérateur d’une nation injustement opprimée, se cache en réalité la légitimation d’une politique extérieure agressive doublée d’un mépris impérialiste à peine dissimulé envers les Iraniens. La politique du Big Stick brandie par M. Donald Trump se place dans le plein héritage de la politique idéologique et néo-conservatiste pratiquée sous le règne de George Bush fils.

Fidèle à elle-même, la stratégie américaine comptait alors sur l’aggravation d’une crise économique et sociale en Iran qui mènerait à l’acceptation d’un nouvel accord encore plus contraignant par l’Iran, ou mieux encore à la chute d’une République islamique honnie et son remplacement par une démocratie libérale, docile et inféodée aux Etats-Unis. Cette politique du recours opportuniste à l’unilatéralisme est ainsi caractérisée dans la célèbre formule du démocrate John Kerry : « multilatéralisme si possible, unilatéraliste quand nécessaire ». Elle se place à cet égard en contradiction totale avec celle de Barack Obama dont les efforts de conciliation avaient mené au plan d’action conjoint établi en 2015.

Force est de constater plus d’un an après, que l’Iran ne s’est pas plié à l’impérialisme américain et ce malgré l’absence remarquée de soutien de la part des Européens. Jusqu’à cette semaine, l’Agence internationale de l’énergie atomique indiquait que l’Iran respectait bel et bien ses engagements en dépit des accusations hasardeuses proférées par le gouvernement américain. Seulement, le Président Hassan Rohani a émis ce jour un ultimatum pour le 7 juillet avant de reprendre le projet de réacteur à eau lourde. Loin d’être une expression de bellicisme, il s’agit pour l’Iran de forcer les signataires de l’accord de Vienne à respecter leur part du marché qu’ils ignorent depuis bientôt un an.

Mais comment est-on arrivé à une situation de tensions géopolitiques si exacerbées que la guerre ne semble plus si loin ? Pourquoi la stratégie d’étouffement économique du pays voulue par Donald Trump n’a-t-elle pas mené au renversement du gouvernement autocratique de Téhéran ?

Nous pourrions limiter notre réponse au manque criant de connaissance sur le Moyen-Orient de l’entourage du Président américain, mais tentons cependant de donner quelques clés d’analyse plus fournies.

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Pour comprendre une telle réaction en chaine prévisible en Iran, il est nécessaire de réfléchir à la relation de confiance qu’entretient le peuple iranien avec le gouvernement des Etats-Unis. John Kerry, ancien secrétaire d’Etat pendant la présidence d’Obama met précisément le doigt sur cette question cruciale dans une interview récente donnée au journal suisse Neue Zürcher Zeitung : « C'est la faute du président Trump qui a déclenché tout cela. Il a eu toutes les chances d'entamer des négociations avec l'Iran. Maintenant, les Iraniens ne le feront plus, parce que Trump a prouvé devant leurs yeux que l'Amérique n’est pas digne de confiance » . L’artisan principal de l’accord de Vienne y dénonce ce qu’il considère comme l’une des plus grandes erreurs stratégiques de l’histoire états-unienne et la ruine du travail de paix et de stabilisation qu’il a mené au Moyen-Orient pendant quatre ans. En effet, la décision unilatérale du Président Trump d’abattre un accord diplomatique multilatéral négocié et signé par les cinq puissances du Conseil de l’ONU, ainsi que l’Allemagne, marque une nouvelle rupture historique dans la relation des Etats-Unis avec l’Iran.

Les nombreuses controverses autour du respect ou non des exigences de l’accord de Vienne depuis sa signature par l’Iran en 2015 sont aujourd’hui source d’une interrogation fantôme. Lors d’une mise en scène théâtrale, qui ne rappelle que trop l’intervention de Colin Powell à l’ONU du 5 Février 2003 pour justifier le recours à la force militaire contre l’Irak, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu avait affirmé la dissimulation iranienne sur la question du nucléaire. Lors d’une conférence de presse tenue à Jérusalem le 30 avril 2018, il soutient que « l’Iran a continué de préserver et de développer sa connaissance des armes nucléaires pour un usage futur » . Outre l’inexactitude criante de ces informations, ce que le politicien conservateur israélien omet de rappeler, c’est que son pays, un des très rares alliés de l’Iran pendant la guerre contre l’Irak, avait incité l’Iran à se doter de l’arme nucléaire dès 1985.

Brandir l’habituel spectre de la peur, en affirmant que « l’Iran a menti » peut apparaître comme une manœuvre éprouvée. L’information apportée, elle, n’en reste pas moins fausse. En effet, le rapport l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) en date du 22 Février 2018 est limpide : l’Iran respectait alors ses engagements pris lors du plan d’action conjoint de 2015. Dans le point 18 dudit rapport, l’organisation internationale, sous égide de l’ONU, atteste de l’expertise suivante sur la question capitale de l’uranium : « Aucun uranium enrichi n'a été accumulé grâce à des activités de R&D d'enrichissement, l’enrichissement iranien en R&D avec et sans uranium a été réalisé en utilisant des centrifugeuses dans les limites définies dans le JCPOA » . Le retrait de Donald Trump du plan d’action, officiellement motivé par la dénonciation d’un accord, pourtant extrêmement contraignant, comme étant faible et inadéquat, est une source générale d’incompréhension et de colère en Iran. Outre le problème évident du non-respect des conseils et des résolutions de l’ONU par les Etats-Unis qui pose un véritable problème de droit international, la position états-unienne est encore plus difficile à accepter en Iran, en raison de l’histoire diplomatique pour le moins troublée qu’ont connue les deux Etats.

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Rarement prise en compte dans l’analyse de l’impact que la récente remise en cause de l’accord de Vienne peut produire en Iran, la perspective historique est cependant cruciale. Dans cette perspective, les Etats-Unis se placent dans l’héritage historique direct de l’impérialisme anglais et russe en Iran, le Grand Jeu, qui remonte au début du XIXème siècle .

Lors de la crise irano-soviétique de 1945-1946 qui bouleverse le pouvoir politique en Iran, les Etats-Unis de Truman s’opposent de fait au colonialisme européen dans un mouvement très similaire à celui de la crise de Suez en Egypte de 1956 . Loin d’être une action motivée par de nobles sentiments de protection des peuples, l’enjeu est bien celui du contrôle des richesses pétrolifères et de la position stratégique qu’occupe l’Iran, pays à la croisée des continents. Les Etats-Unis propulsent alors sur le trône un nouveau Shah, Mohammad Reza, avec qui ils s’empressent de signer plusieurs accords militaires. Mais l’ascension politique du docteur Mohammad Mossadegh menant une politique anti-impérialiste de nationalisation des ressources en Iran contrarie les ambitions énergétiques états-uniennes. Lors de l’opération AJAX de 1953, orchestrée par la CIA, qui ne reconnaitra son rôle dans cette triste affaire que 60 ans plus tard , le Premier ministre Mossadegh fut destitué ce qui permit l’émergence politique de Shah Mohammad Reza, gouvernant plus proche des intérêts américains.

Cet évènement signe le préambule de la politique dite des deux piliers, que sont l’Iran et l’Arabie Saoudite, grâce auxquels les Etats-Unis tentent d’imposer leurs vues au Moyen-Orient. Ce sont les Américains qui soutiennent alors l’aurore du programme nucléaire en Iran dès 1953 alors même que le taux de dépense militaire culmine à 11,4% du PIB sous Mohammad Shah. En comparaison celui de la République Islamique n’excède pas 3,3% du PIB depuis 1990 . Il est ainsi aisé de remarquer que la peur de la menace militaire iranienne clamée aujourd’hui par Donald Trump n’est qu’un frêle leurre éclipsant un changement d’alignement géopolitique états-unien au Moyen-Orient. En effet, la prise d’otage des employés de l’ambassade américaine du 4 Novembre 1979 à Téhéran conclut la fin de l’alliance entre les deux Etats, mais marque pour les Iraniens un retour de violence symbolique face à l’impérialisme américain. Tout comme les Britanniques et les Russes avant eux, les Etats-Unis ont soutenu un régime autoritaire en Iran pour mieux faire valoir leurs intérêts, épisode qui reste une source d’humiliation dans la mémoire politique iranienne.

Depuis la Révolution de 1979, l’Iran est donc devenu une cible pour le régime Nord-Américain qui met en place une politique de sanctions économiques dès 1995. Lors du fameux discours de l’Axe du mal du 29 janvier 2002, le Président Bush dénonce plusieurs pays dont l’Irak et l’Iran comme des Etats ennemis à abattre, et prévient le monde de la mise en place d’une stratégie d’intervention unilatérale systématisée : « Et toutes les nations devraient le savoir : l'Amérique fera ce qui est nécessaire pour assurer la sécurité de notre nation. Nous serons réfléchis, mais le temps n'est pas de notre côté. Je n'attendrai pas les événements, alors que les dangers se rassemblent » . Ainsi, la politique déployée aujourd’hui par Donald Trump, loin d’être novatrice, est déjà largement éprouvée et a prouvé son inefficacité et son pouvoir destructeur. La trahison que constitue, pour les Iraniens, la rupture discrétionnaire de l’accord le 8 mai 2018 doit donc se comprendre dans cette perspective de l’Iran comme victime de l’impérialisme latent des Etats-Unis.

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Ainsi, le schéma sur lequel s’articule la nouvelle stratégie américaine des sanctions « les plus fortes de l'histoire » dont l’efficacité est vantée par l’ancien directeur de la CIA et actuel secrétaire d’Etat, Mike Pompeo, semble obéir à une logique plus idéologique que réaliste. Loin de mener à un nouvel accord sur le nucléaire, le blocus économique renouvelé sur la nation iranienne n’a fait que renforcer le pouvoir conservateur en Iran, favoriser un durcissement des relations entre les deux pays et aboutir à la crise que nous connaissons aujourd’hui.

La fragile relation de confiance qui se tissait lentement entre l’Iran et les Etats-Unis suite à l’effort conjoint de Hassan Rohani et de Barack Obama a donc été ruiné par la décision de Donald Trump. Il ne s’agit pas seulement d’un arrêt de la collaboration diplomatique entre les deux Etats mais bien d’un retour en arrière auquel nous assistons aujourd’hui. Clément Therme, spécialiste des relations internationales de l’Iran, écrit en 2016 à propos de l’accord de Vienne : « il ne faut pas néanmoins sous-estimer la portée historique de l’ouverture d’un dialogue diplomatique direct entre les représentants américains et iraniens. Il s’agit d’une rupture historique réelle que l’on peut mesurer à l’aune des réactions négatives des principaux alliés américains de la zone : Israël et l’Arabie Saoudite » . Deux leçons peuvent être tirées de cette analyse. Le plan d’action conjoint de 2015 permettait effectivement la renaissance d’une coopération internationale entre l’Iran et les Etats-Unis, et la ruine de cet accord est bien la conséquence d’un changement d’alignement géopolitique américain. Pour satisfaire ses alliés et ses intérêts économiques au Moyen-Orient, le Président Trump a donc choisi de torpiller un long et laborieux travail diplomatique dont la clef était le compromis.

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