7éme anniversaire du départ de Ben Ali : Quid d’un retour du refoulé ?

Est-ce un hasard que le gouvernement veille ressusciter l’ATCE, la tristement célèbre agence de communication de l’ancien régime, au moment où des manifestations contre la politique d’austérité sont criminalisées et des journalistes de la presse internationale pris à partie par les autorités ?

Sous la dictature de Ben Ali, l’une des missions de l’ATCE consistait à encadrer les journalistes étrangers, quand elle ne les corrompait pas, en les escortant dans leurs déplacements professionnels. Cela étant rappelé, on comprend mieux que le correspondant de RFI ait été interpelé par la Garde nationale qui lui a demandé pourquoi « il était non accompagné », lorsqu'il couvrait la visite de Béji Caid Essebsi à la Cité Ettadhamen, ce 15 janvier. Ou encore que le correspondant de Libération ait été sommé « de divulguer l’identité de ses sources », au lendemain d’un reportage à Tebourba, où Khomsi Yeferni, un chômeur de 41 ans, est mort étouffé par une bombe lacrymogène. Deux autres journalistes ont été également amenés à montrer des photographies, prises lors du 99ème anniversaire de l’Espérance Sportive de Tunis, à la police qui les a effacé. Samedi dernier, le Syndicat National des Journalistes Tunisiens a dénoncé "le retour des pratiques répressives du ministère de l’Intérieur". Dans un communiqué virulent, le deuxième du genre en quinze jours, le président du syndicat, Néji Bghouri, s’est dit inquiet de "plaintes déposées par des journalistes" affirmant subir "des pressions et une surveillance" qui est allée jusqu’à la "mise sur écoute téléphonique".

Décidément, en ce mois de janvier fatidique, le zèle policier a pris des allures de mot d’ordre, avec pour résultat de chahuter le débat sur le sujet du jour qui s’avère être le bilan de sept années d'oubli de la question sociale. Le sujet du jour étant le mouvement de contestation contre les nouvelles dispositions fiscales et la hausse des prix décidées par le gouvernement. A l’origine de la mobilisation, une campagne intitulée Fech Nestannew (Qu’est-ce qu’on attend ?) lancée par des activistes de la société civile dont plusieurs figures des campagnes « Manich Msamah » (Je ne pardonne pas), contre la loi sur la réconciliation économique, et “Hassibhom” (Demande leur des comptes) contre le projet de loi de répression des atteintes aux forces armées. Ce collectif de jeunes a choisi le 3 janvier 2018 pour lancer le mouvement. Un repère hautement symbolique dans l’histoire des luttes sociales du pays, quand on sait que le 3 janvier 1984 marque l’embrasement des « émeutes du pain » déclenchées, sous le règne de Bourguiba, par une augmentation du prix des produits de base, à la demande du Fonds monétaire international.

A l’époque, Mohamed Charfi, militant des droits de l'homme et ancien ministre de l’Éducation, avait donné cet étonnant témoignage qui sonne aujourd’hui comme un oracle : « les transformations sociales n’ont pas été accompagnées de transformations politiques [...] d’où la rupture entre les transformations sociales permanentes et le gel politique qui est à l’origine des problèmes de la crise du régime ». Plus de trente ans après, la banque internationale revient à la charge réclamant des mesures d’austérité qui touchent les pauvres et la classe moyenne, alors même que le gouvernement a montré son incapacité à « lutter contre la fraude et l'évasion fiscales, le niveau élevé de chômage et l'inégalité de la richesse dans le pays », comme le relève Jihéne Chandoul, co-fondatrice de l’Observatoire Tunisien de l’Économie. Il n’est donc pas étonnant que la dénonciation lancinante du FMI, symbole d’un libéralisme inquiétant, se soit instituée en formulation indépassable d’une injustice qui se perpétue.

Et pendant que l’Instance Vérité et Dignité auditionnait, le 4 janvier dernier, une vingtaine de victimes des "émeutes du pain", des manifestants ont subi des arrestations arbitraires, des passages à tabac et des gardes à vue sans avocat. La police leur ayant dénié ce droit. Dans un rapport sur les "brutalités policières lors des manifestations", Human Right Watch a demandé aux autorités d’ouvrir une « enquête sur les abus commis par la police et de cesser les poursuites judiciaires pour de simples critiques visant le gouvernement ».

 "Deux et deux font cinq de temps en temp"!

Face à ce retour de manivelle, les responsables politiques ont successivement renchéri les uns sur les autres par métastase, cette figure de la pensée qui permet de rejeter la responsabilité sur autrui, par syllogisme fallacieux ou par diversion. En somme, par des stratégies d’évitement du réel qui pourraient se résumer à cette équation qu’O’Brien inculque à Winston Smith, dans le roman "1984" de Georges Orwell : « Deux et deux auraient pu faire trois aussi bien que cinq, si cela avait été nécessaire ». D'abord le président de la République qui, dans son discours du 13 janvier,  affirmait que "le monde entier nous a nui", accusant des "parties" tunisiennes d’avoir utilisé la presse étrangère, laquelle a "exagéré" en "amplifiant" les faits, lors de sa couverture des manifestations. Même son de cloche chez le ministre des Affaires étrangères, Khemaies Jehinaoui, qui, profitant d’une interview accordée au journal "Le Maghreb", tançait "certains médias étrangers" pour leur "non-professionnalisme", leur imputant "les répercussions négatives" sur le "programme touristique de la saison".

Des propos qui réveillent les souvenirs mauvais d’un certain 28 décembre 2010, quand Ben Ali accusa, lui aussi, "certaines parties" d’instrumentalisation politique et les médias étrangers d’"exagération" et de "diffamation médiatique hostile à la Tunisie". A cette même époque, le SNJT avait dénoncé le "blocage médiatique" qui accompagna le début des événements de Sidi Bouzid, condamnant les "empêchements" et "entraves" auxquels se sont heurtés des journalistes, dont certains furent agressés durant l'exercice de leur métier.

Mais la riposte la plus décalée est venue du ministre des Domaines de l’État, Mabrouk Korchid, qui s’indignait, sur les ondes d’une radio privée, du fait que les pauvres protestent, alors que la hausse des prix ne concerne que les riches. « Le couffin du citoyen contient bien des légumes et de la viande ? Vous voulez qu’on y ajoute une bouteille de vin peut être ? » a fulminé le ministre. Et puis, ce lundi, lors d’une audition à l’Assemblée des représentants du peuple, le ministre de l'Intérieur reconnaissait la mise sur écoute d’un journaliste étranger, affirmant qu’on l’avait "intercepté" en train d'échanger avec des protestataires. Évidemment, aucun député n'a eu l'idée de le questionner sur la légalité de la procédure liée à cette surveillance. Sur le plateau d’Attasiaa TV, interpelé à propos de ce grave précédent qui remet en question la liberté de la presse, Mongi Harbaoui, député de Nidaa Tounes et chargé de la communication à l’Assemblée des représentants du peuple, a notamment soutenu que "la sécurité n’a pas de lignes rouges" et que "n’est pas journaliste quiconque se prétend comme tel". (sic)

De la dissonance cognitive

Avec ce retour en force de la répression et de la langue de bois, la majorité des médias locaux ont sombré dans la récidive. Du coup, les journaux d’information ont été saturés par les communiqués du ministère de l’Intérieur et des analyses qui n’ont rien à envier au «"double-pensée" de la novlangue orwelienne. Cette technique qui a l’avantage de "modifier la réalité" en gommant les nuances contenues dans le langage, annulant, du même coup, les divergences nécessaires au débat démocratique. En l’occurrence, la Haute Autorité Indépendante de la Communication Audiovisuelle a épinglé des abus de sens dans la terminologie des journalistes qui ont qualifié les protestataires, tour à tour, de "manifestants", d’"émeutiers ", de "casseurs" et de "voyous", indifférents à la connotation des points de vue assignés à ces emplois dans la manipulation de l’opinion. Et le régulateur d’exhorter les médias audiovisuels à « fournir une information plus précise et rigoureuse, au plus près de la réalité de terrain ». En vérité, les journalistes n’ont fait que reprendre le jargon officiel, à commencer par celui du Chef du gouvernement Youssef Chahed qui déclarait : « il n'y a pas de manifestations, mais bien des casseurs, qui volent et qui pillent les biens d’autrui », promettant de sévir contre ces criminels. Une affirmation catégorique qui sera reprise par son conseiller en communication, dans un communiqué laconique en langue française adressé aux correspondants étrangers.

La télévision publique, elle, a dépassé toutes les espérances du consentement en transformant, par exemple, l’émission politique "75 minutes" en "interrogatoire policier", auquel deux journalistes tenaces ont soumis Koussai Ben Fraj, porte-parole du mouvement Fech Nestannew. Dans un communiqué, le SNJT a rappelé la Wataniya à l’ordre déontologique et au "devoir de neutralité politique", soulignant que les droits d'exprimer son opinion et de manifester sont garantis par la constitution. Or, le président Caid Essebsi n’est pas de cet avis, lui qui louangea la presse locale pour son traitement "équilibrée" et "juste" des manifestations, face aux "dérives" de la presse étrangère. Un euphémisme qui en dit long sur la dissonance cognitive dans laquelle baigne la presse nationale, si l’on rappelle que, depuis 2011, les journalistes sont victimes d'agressions commises par les forces de sécurité, dans des circonstances liées à l'exercice de leur profession. Sans compter les invectives proférées, à maintes reprises, par les deux présidents Caid Essebsi et Marzouki, à leur encontre. Ironie de l’histoire, même le porte-parole du ministère de l'Intérieur a salué les médias locaux "pour avoir appelé les choses par leur nom". Ce triste bilan a été couronné par l’euphémisme du porte-parole du Fonds monétaire international qui a réagi aux critiques de son institution en déclarant que "le FMI ne préconise pas un plan d’austérité pour la Tunisie", mais des "réformes nécessaires" pour rééquilibrer son économie.

Contre-feux

Au temps de Ben Ali, les stratégies médiatiques de disqualification du discours de l’autre étaient gérées par les gourous de l’ATCE. Il suffisait alors d’un communiqué officiel dans la presse nationale, et d’un ou deux reportages publicitaires à l’étranger, pour que tout redevienne lisse et politiquement correct. Avec le retour annoncé de cette officine du pouvoir, est-on en train de siffler la fin de la récréation ? D’autant que s’ajoutent à cela, au nom de "la cohésion nationale", des signes clairs d'une mise au pas de la presse, des « contre-feux », dirait Chomsky, qui remettent en cause le rôle du droit et sapent les formes nouvelles de régulation. Ainsi en est-il du projet de loi organique relatif à l’instance de l’audiovisuel, élaborée par le Ministère chargé des Relations avec les instances constitutionnelles et la société civile, qui vient amender le décret-loi 116. Tout récemment, la Haica et le SNJT ont rejeté la version préliminaire de ce projet, la jugeant dangereuse pour la liberté de la presse. Il y a quelques mois déjà, dans une lettre ouverte à Beji Caid Essebsi, Youssef Chahed et Mohamed Ennacer, seize organisations nationales et internationales de défense des droits de l’Homme estimaient que ce projet de loi met en péril les acquis constitutionnels en matière de liberté d’expression et d’information et l’autonomie de l’autorité constitutionnelle.

A la veille du quatrième anniversaire de l'entrée en vigueur de la Constitution tunisienne, le ministre de l'Intérieur Lotfi Brahem s’est attaqué, lui, à la liberté d’expression sur les réseaux sociaux, menaçant de « déposer plainte auprès du représentant du contentieux de L’État contre tout blogueur qui nuirait au moral des forces de sécurité de manière à provoquer l’opinion publique et à susciter la polémique ». Une déclaration qui rappelle que des poursuites judiciaires viennent d'être engagées par deux tribunaux militaires contre le blogueur Yassine Ayari  pour avoir critiqué l’armée sur Facebook. Récemment élu député, Ayari s’était présenté comme candidat indépendant aux élections législatives partielles de la circonscription d’Allemagne, contre le fils du président de la République Hafedh Caid Essebsi. Et cerise sur le gâteau, des campagnes d'intimidation, d'insultes et de menaces menées, sur les réseaux sociaux, par des policiers contre les journalistes, auxquelles le SNJT a réagi en décrétant une "journée de la colère", le vendredi 2 février 2018, ainsi qu'un boycott médiatique des activités du ministère de l'Intérieur et des syndicats des forces de l'ordre.

 

 

 

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