Confiance, pouvoir & (in)visibilité

Cher Journal, L'an denier, j’ai rencontré une étudiante (appelons la Julia) qui m’a expliqué certains de ses déboires ... les abus de pouvoir, la peur, l'invisibilité... Je me suis dit aujourd'hui que ça valait le coup de rendre cela un peu plus "visible". Pour que le monde "d'après", post-2020, ressemble moins au monde "d'avant", celui de 2019.

19.06.2019, 23h23

Cher Journal,

Aujourd’hui, j’ai rencontré une étudiante (appelons la Julia). Julia est en L3 et m’a expliqué ses déboires d’étudiante, et précisément d’étudiante inscrite au relais handicap…. Avec un tiers-temps … des conditions d’examen particulières….
Avant, Julia composait ses examens dans une pièce du Relais Handicap mais la loi a changé semble-t-il, et on lui demande aujourd’hui de composer dans les amphis avec tout le monde. Par souci d’inclusion des personnes handicapées.L’intention est louable mais pour le moment, de nombreux professionnels ne sont pas encore (bien ?) informés, les plannings n’ont pas été prévus correctement et elle se retrouve en fond d’amphi, avec les étudiants d’un nouvel examen qui s’installent quand elle n’a pas encore terminé le sien…etc…
Et surtout, depuis son collège, Julia composait seule dans une pièce à part…et elle se retrouve brutalement dans un ampli archi bruyant ! En terme de focus attentionnel, je peux te dire que pour elle c’est la merde. Quand tous les étudiants se lèvent, font la queue pour rendre leur copie et qu’elle doit rester concentré sur son sujet d’examen alors que ça braille à tout va dans l’amphi (« sortez vos cartes d’étudiants, de I à Z restez assis, de A à H mettez vous en ligne à gauche de l’amphi).
Elle a « remonté » son expérience au service du Relais Handicap mais est-ce que ce sera pris en compte ? Elle est « bien peu de chose ». Elle a fait ses retours à l’oral en plus. Je lui ai dis « Julia, les mails ! laisser une trace visible bon sang ! et les mails avec plusieurs personnes en copie… pour que personne ne puisse t’ignorer, et que tu sois visible ».

Julia m’a aussi raconté ceci. Récemment, en amphi, elle s’est faite engueulé par une enseignante sous couvert d’une « mise au point ». Julia enregistrait par dictaphone. Elle en a l’autorisation officielle délivrée par le relais handicap ET elle avait prévenu la prof lors du premier cours. Sauf que, pendant les 2 semaines qui ont suivi ce premier cours, la prof n’a pas assuré ses enseignements donc elle avait zappé et a engueulé Julia devant tout l’amphi en lui expliquant qu’elle « faisait des cycles de conférences durant ces deux dernières semaines », qu’elle « était une personne importante » (sous entendu, pas l’étudiante), qu’elle « ne pouvait pas se souvenir d’une info pareille », et qu’elle « ne voulait pas entendre parler d’un enregistrement ».
Bon tu imagines Julia, qui essaye de faire dans les règles etc… qui se fait aboyer dessus d’une part, et du fait de son handicap, prend double dose !!!
Tu te rends compte à quel point la lutte peut être de tous les instants pour les personnes avec un handicap ? d’autant que le sien est invisible, et ça n’aide pas !
[Je passe rapidement sur l’anecdote d’un autre prof qui, à chaque cours, lui demande de fermer son ordinateur parce qu’il veut une prise de note manuelle … alors qu’elle ne peut pas prendre de notes sans ordi… Devoir répéter à chaque cours à tout le monde que tu as un handicap et que tu as des conditions particulières de vie/de fonctionnement, c’est à te donner envie de ne plus aller en cours, ou si tu y vas, de taire ton handicap, puisqu’il est invisible. On y revient tu vois ? J’ai les boules, pas toi ?]

Je reviens à la prof « importante »…parce que ça a vraiment fait écho en moi… et tu sais qu’en ce moment, j’essaye de m’écouter davantage !!
J’ai dit à l’étudiante qu’elle pouvait faire un signalement pour comportement inapproprié, que ce n’était pas normal de se faire traiter de la sorte, qu’il fallait mettre fin à ces (certains) comportements de ces (certains) profs « manipulateurs, toxiques » & « j’me la pète »…
Personne n’est parfait OK mais là ça dépasse les bornes des limites selon moi. T’es pas d’accord ? J’imagine Julia dans son amphi. Dans l’affaire, 1. son droit n’est pas respecté, et 2. en passant la prof lui laisse entendre qu’elle vaut moins qu’elle. Et bam, un coup à l’estime de soi … Le pompon !!!

Et tu sais c’que Julia m’a dit ? en toute sincérité ? Qu’elle avait PEUR de faire un signalement, car la prof en question est dans les commissions de Master, qu’elle participe aux sélections. Et Julia ne veut pas se griller une chance de rentrer en master. Financièrement, changer d’université serait trop coûteux pour elle… Elle a PEUR…peur de quoi ? manifestement du pouvoir éventuel de la prof.

Le pouvoir … le pouvoir… pas toujours celui que les gens ont forcément en réalité, mais celui qui leur est attribué ou projeter par les autres. Le pouvoir de la connaissance, le pouvoir du charisme, le pouvoir de la séduction.

Or là, si tu veux mon avis, ici ce n’est pas le pouvoir, c’est de la prise de pouvoir, de l’abus de pouvoir plutôt.

A ce stade de notre discussion, ça m’a fait un gros coup au cœur, parce que c’est exactement pour « ça » que je vois certains étudiant.e.s faire des études, parce que leur manque de confiance est flatté que des gens « prestigieux » les en croit capables (ou/et qu’ils veulent se prouver un truc), pour « ça » aussi que certains étudiant.e.s sont séduits par des enseignant.e.s, qui franchissent des limites sans même le(s) voir.

L’aveuglement des uns, la prise de pouvoir des autres. (Ou est-ce l’aveuglement des autres ? croire qu’on manque de pouvoir / de confiance chez les uns ?... je ne sais plus.)

Ce ne sont pas des coups mais « juste » une mise au point. Ce n’est pas de l’agression sexuelle (je sais que ça existe bien sûr, ne me prends pas pour une truffe !) mais « juste » de la séduction. Ce ne semble pas vraiment violent mais ça l’est énormément « en vrai ». C’est insidieux, malin et terriblement invisible là encore.

Et ça perdure, et ça continue… parce que ceux qui abusent de leur pouvoir n’ont pas du tout intérêt à le perdre et que ça s’arrête… et que les autres ont peur (CQFD ! tu notes la profondeur de mes propos à 23h32 !).

Je crois profondément que les deux personnes ont un rôle à jouer dans l’interaction, mais reconnais quand même que le plus âgé, le plus « mature », le plus « responsable » normalement, devrait avoir réglé ses problématiques par rapport au pouvoir. Et ben non !
Elle.il se croit plus important, plus fort, plus intelligent. Elle.il croit que c’est OK de dénigrer un(e) étudiante, ou en séduire un(e) de temps en temps. Tu notes que dans les deux cas, le mouvement est inverse, mais que ça se joue sur la même corde : confiance-estime de l’étudiant, soit rabaissé, soit valorisé, et en face confiance-estime de l’enseignant, soit « aligné » soit nocif…. dans tous les cas, on a un bon potentiel « malsain ».

Et l’étudiant(e), en construction encore (oui, oui je sais ce que tu vas me dire, on est en construction toute la vie, mais tu vois ce que je veux dire…fais pas ton relou), en quête de reconnaissance et de validation, par peur (inconsciente ou pas) d’être exclu, rejeté, pas pris en master (ou toute autre peur, peu importe) ne va pas faire de signalement et (potentiellement) perd un morceau d’estime de lui/elle-même au passage.

Cher journal, ça m’a fendu le cœur ce qu’elle m’a raconté… parce que c’est ce qui se passe pour les étudiant(e)s et par extension pour toutes les personnes qui, à un moment ou un autre, de leur vie sont "fragilisées"... par un handicap, un deuil, des blessures d’enfances, peu importe l'évènement. Ce rouage de prise de pouvoir et de manque de confiance en soi est partout, subtil. On voit bien qu’il y a des bouquins sur la confiance en soi / l’estime en soi dans toutes les librairies. Pour moi, c’est l’enjeu psy du 21ème siècle !

Julia n’ose pas « dire » parce qu’elle a peur de ne pas être pris en master, d’autres ont peur de ne pas avoir une promotion, ou de se faire virer, d’être ostraciser, mis au placard… On n’ose pas dire parce qu’on n’a pas confiance en nous, et qu’en face, il y a un patron, une prof qui, parce qu’il.elle n’a pas non plus réglé ses problématiques de confiance en soi, et parce qu’il.elle a du pouvoir / de l’autorité, va en abuser.

Le mécanisme est le même, et « ça » ne se voit pas, parce que la prise de pouvoir fait taire. Est-ce partout « pareil » ? J’espère que non mon Dieu. Cela peut-il changer ? S’il te plaît, j’ai envie de croire que oui. Je crois que oui.

Alors, dans cette perspective de grand changement, plusieurs choses :

1/ En disant « au revoir » à cette étudiante, je lui ai dit « Allez Julia, hauts les cœurs, on ne se laisse pas marcher sur les pieds et abuser psychiquement, il faut libérer la parole, tu n’es pas seule… ».
2/ En rentrant chez moi dans ma voiture, je me disais que je ferai bien de m’appliquer ce conseil à moi-même, de me rendre compte que je ne suis pas seule (y a au moins cette étudiante, ça fait 2 !) & de l’ouvrir aussi, de rendre ce choses visible… Même si c’est maladroit, mal compris ou mal perçu, même si je suis mise au placard…
3/ En me couchant ce soir, cher journal, j’ai pris mon bouquin du moment : « Le chœur des femmes ». Dedans, un des personnages, médecin, critique le système hospitalier et certains collègues. Il se fait taxer de manque de loyauté envers ses confrères, et il répond qu’il a à cœur de privilégier la loyauté envers ses patients… Et ben (en toute modestie) TOUT PAREIL !!! La loyauté c’est envers Julia que je veux l’avoir. La loyauté, c’est envers les invisibles que je veux l’avoir, ceux que l’on harcèle à petites doses, dont on maltraite la confiance/l’estime d’eux même, par petits coups, l’air de rien, mais avec potentiellement des conséquences dramatiques à long terme sur la construction d’eux-mêmes et sur leur rapport à l’autorité et au pouvoir. D’autant que, tu en conviendras, un gros risque, avec quelqu’un de harcelé ou brimé, c’est qu’il harcèle ou brime à son tour quand il en a l’occas. L’enseignant(e) « super importante », elle a dû en prendre plein la gueule à un moment de sa vie … j’en suis quasi sûre. C’est peut être une raison, mais ça ne doit pas devenir une excuse.

Cher Journal, je vais me coucher. Suis complètement naze. Ca fait beaucoup de prises de consciences, de chamboulements, de questionnements. On verra plus tard si je l’ouvre vraiment, à d’autres que toi, et si je dépasse toutes mes peurs. Bonne nuit à toi & que l’invisible nous tende les bras cette nuit.

PS. 4/ et pour finir, 1 an après, je "poste" ce texte, parce que post-2020 ne sera pas pré-2019.

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