« Si par un matin de printemps… »

Haïti, la France et le kidnapping

Aujourd’hui 17 avril, c’est jour d’anniversaire, un anniversaire de la honte.

Le 1er janvier 1804, Jean-Jacques Dessalines, ancien esclave noir, proclame l’indépendance : Haïti devient la première république noire au monde. Elle change de nom, se fait la belle. Haïti devient un symbole puissant en même temps qu’un exemple : un peuple noir peut vivre libre et heureux !

Le symbole et l’exemple ne dureront pas longtemps.

Pour le comprendre, il faut revenir à la révolte des esclaves de 1791, à cette nuit du 22 au 23 août à Bois-Caïman, à un homme, Toussaint Louverture, esclave parmi les esclaves qui conduira à leur émancipation proclamée le 29 août 1793, quelques mois avant que ne soit déclarée en 1794 l’abolition générale de l’esclavage dans les colonies françaises.

L’idée est belle de penser que les fruits de la Révolution française ont favorisé cette libération. L’idée est belle et simple de croire que la Déclaration universelle des droits de l’homme est universelle.

La France apparaît alors comme « La Société des amis des Noirs ».

Toussaint Louverture y croit. Il rétablit l’ordre et la paix.

Il chassera tour à tour les Espagnols et les Anglais de ce bout de terre autonome, rattaché à la France certes mais autonome. 40 000 affranchis, 500 000 esclaves.

L’idée est belle et elle est incarnée par un homme dont Aimé Césaire disait : « Il y a un bon moyen d'apprécier son rôle, et sa valeur. C'est de lui appliquer le critère cher à Péguy : de mesurer de quel étiage il a fait monter le niveau de son pays, le niveau de conscience de son peuple. On lui avait légué des bandes. Il en avait fait une armée. On lui avait laissé une jacquerie. Il en avait fait une révolution ; une population, il en avait fait un peuple. Une colonie, il en avait fait un état ; mieux, une nation. Qu'on le veuille ou non : tout dans ce pays, converge vers Toussaint, et de nouveau irradie de lui. »

C’était sans compter sur Napoléon Bonaparte. Le même qui devant le Conseil d’Etat en 1799 affirmait : « Je suis pour les Blancs, parce que je suis blanc, je n’ai pas d’autre raison, et celle-là est la bonne. Comment a-t-on pu accorder la liberté à des Africains, à des hommes qui n’avaient aucune civilisation. »

Celui dont la France s’apprête à célébrer cette année en grande pompe le bicentenaire de la mort.

Il rétablit l’esclavage en 1802, envoie à Saint-Domingue son beau-frère le Général Leclerc avec un corps expéditionnaire constitué de 25000 hommes.

En Haïti, quand il s’agit de défendre ses biens, c’est souvent une affaire de famille. 

Objectif : démettre Toussaint Louverture et rétablir l’esclavage.

Le 7 juin, Toussaint Louverture est piégé, trahi par ce gouvernement français auprès duquel il se rendait seul et sans arme afin de discuter de la trêve à venir. Il est accusé de trahison, déporté en France, interné par décret par Bonaparte toujours. Et il meurt.

L’idée, elle, ne meurt pas. Elle continue d’être belle.

Dessalines, esclave affranchi, lieutenant de Toussaint Louverture, poursuivra la lutte. De façon sanglante et meurtrière. Pouvait-il en être autrement ?

« Il faut enfin vivre indépendants ou mourir. Indépendance ou la mort... 

Nous avons osé être libres, osons l'être par nous-mêmes et pour nous-mêmes »

(Extrait de la Proclamation de la République, 1er janvier 1804)

La France n’accepte pas l’idée. La France ne supporte pas l’affront. L’idée est pourtant encore belle.

Le 17 avril 1825, un décret de Charles X contraint Haïti à payer à la France 150 millions de francs-or (soit 1/12è du budget annuel de la France de l’époque) destinés à « indemniser » les anciens colons expropriés, en échange de la reconnaissance de son existence en tant qu’État-nation.

C’est peut-être là le kidnapping originel : l’Etat français « kidnappe » la Nation haïtienne en échange d’une rançon imposée sous la menace d’une invasion militaire : le 17 avril 1825, "une flotte de 14 navires de guerre était massée dans la rade de Port-au-Prince, prête à intervenir, laissant entrevoir une possible restauration de l’esclavage en cas d’insoumission".

En 1838, un « Traité de la paix et de l’amitié » vient réduire cette rançon à 90 millions. De quelle sorte d’amitié parle-t-on ?

Cette liberté, le peuple haïtien ne veut la devoir à personne qu’à lui-même.

De 1825 à 1883, Haïti paiera jusqu’au dernier centime la rançon à ses anciens colons. Franc après franc, de dos courbés en vies brisées, avec dignité. Comme le font aujourd’hui ces père, mère, enfant, pour sauver la vie de leur père, mère, enfant aux mains des gangs armés. Avec dignité.

Cette dette, cette rançon extorquée au peuple haïtien pour prix de sa liberté est aussi illégitime et scandaleuse que le rançonnage qui a cours actuellement en Haïti. Elle en a dessiné les contours, défini les codes.

La France est effectivement devenue un modèle. Triste modèle.

« Il faut enfin vivre indépendants ou mourir. Indépendance ou la mort... » 

Thomas Piketty estime aujourd’hui à 30 milliards d’euros la dette française vis-à-vis d’Haïti.

L’idée serait belle qui consisterait pour la France à reconnaître cette dette et à l’honorer en ce jour anniversaire. En ce 17 avril 2021. Comme un symbole et pour l’exemple.

 

 

 

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