«Soleil cou coupé»: chronique d'une mort annoncée en Haïti

Comment l'Etat Français gère-t-il la situation de ses ressortissants expatriés en Haïti ? En leur assénant des communiqués déshumanisés dénués de toute empathie et de toute solidarité, par le silence, l'indifférence, le mépris parfois

Jeudi 19 Mars 2020. Journée.
Je suis Française, je vis et je travaille en Haïti.

Jusqu’à hier, et dans ce contexte de pandémie, une seule phrase répétée par tous : « il n’y a aucun cas avéré en Haïti », une seule phrase martelée par les représentations diplomatiques françaises pour justifier leur inertie : « Il n’y a aucun cas avéré en Haïti ».

Et la phrase est brandie par tous comme un talisman, certains y voient un « cadeau de Dieu », c’est le pouvoir de la magie, et puis Dieu ne peut pas infliger cela à un peuple qui a déjà tant souffert, qui souffre déjà tant. Alors chacun de s’enorgueillir de cette exception.

Ne bougeons pas, ne faisons pas trop de bruit, et le virus nous oubliera. Haïti est si souvent oubliée. Pourquoi, pour une fois, ne serait-ce pas un bien ? On veut y croire.

Malgré cela, l’angoisse sourd et l’on se met à vivre au rythme des annonces de réalisation de tests par untel ou untel, aussitôt révélés comme négatifs. Le miracle a donc lieu.

Pourtant autour de nous dans la Caraïbe, des malades sont déclarés: en République dominicaine, notre voisin, à Cuba, en Jamaïque, aux Bahamas…

Le gouvernement haïtien déclare la fermeture des frontières aériennes avec tous les pays sauf les Etats-Unis. Pourquoi pas les Etats-Unis ? …

Moi, depuis plusieurs jours déjà j’ai peur. Je connais la situation sanitaire ici.

Le docteur Pascale Yola, pédiatre oncologue dresse aujourd’hui un état des lieux glaçant: « HB Mevs : 20 ventilateurs mécaniques. Hôpital Sacré Cœur de Milot : 4 ventilateurs invasifs et 6 non invasifs, HUM : 6 ventilateurs mécaniques. St Luc : 5. HSD/Pédiatrie : 4 ventilateurs mécaniques. HUEH 2 non officiels. Au total 47 ».

Manque cruel de personnel qualifié.

12 millions de personnes : Haïti, pays le « plus densément peuplé de la Caraïbe ».

« Nous n’avons pas de soins intensifs : pour 12 millions d’habitants, nous ne pouvons compter que 5 centres à pouvoir admettre quelques patients (…) Nous n’avons pas plus de 50 lits pour toute la superficie du pays et toute la population haïtienne » (Renée Alcé, unique médecin en soins intensifs pédiatriques d’Haïti dans Le Journal de Montréal du 18/03)

Naïvement, je me persuade que les propos du président de la République ont un sens : « nos compatriotes Français vivant à l’étranger seront rapatriés s’ils le souhaitent ». Mais très vite, l’ambassade me lance à la figure le communiqué de Mr Le Drian : « S’agissant des Français qui ont leur résidence habituelle en dehors de cet espace européen, nous leur recommandons, dans les 30 jours à venir, d’éviter autant que possible les déplacements internationaux, même pour revenir sur le territoire national, à moins que des raisons impératives ne les y contraignent ».

Le refus de mourir est-il une raison impérative ?

Et je me sens comme Nawal dans la pièce Incendies de Wajdi Mouawad qui hurle aux miliciens incendiant un bus dans lequel vont brûler des vieux, des femmes, des enfants : « Je suis comme vous ». Tout sauf mourir. Peut-être suis-je lâche. Egoïste certainement. Que je reste ici empêchera-t-il la catastrophe à venir ? Non, je ne suis ni médecin, ni infirmière.

Ce qui m’angoisse, ce n’est pas uniquement cette situation sanitaire délabrée, ce sont tous les autres dangers auxquels nous sommes confrontés.

Depuis plusieurs mois déjà, les gangs armés font régner la terreur dans le pays, en particulier à Port au Prince. Les principaux axes routiers sont bloqués par leurs hommes, les kidnappings se multiplient. Alors en cas d’urgence médicale, comment se déplacer ? Mourir asphyxié ou prendre une balle?

À cela s’ajoutent les réactions irrationnelles de certains.

« Le professeur Bellamy Nelson qui s’est mis en quarantaine a failli perdre la vie à Limonade quand des gens armés de machettes voulaient intercepter l’ambulance dans laquelle il se trouvait. Pwofesè a nan kache jodia, il ne peut plus rentrer chez lui ni recevoir de soins » (tweet de Robenson Geffrard, journaliste au Nouvelliste, 19/03)

Jeudi 19 Mars. Soirée.
Le président haïtien, Jovenel Moïse, prend la parole et annonce que 2 cas de coronavirus sont enregistrés. L’état d’urgence sanitaire est déclaré. Nous sommes directement au stade 2.

Il annonce un certain nombre de mesures : fermeture des écoles, couvre-feu de 20h à 5h, renforcement des contrôles et sanctions afin d’empêcher le marché noir notamment avec les médicaments et les produits d’hygiène, fermeture des aéroports et des ports sauf pour les marchandises.

Nous sommes faits comme des rats.

Immédiatement après son allocution, les supermarchés encore ouverts ont été pris d’assaut. Les bonbonnes de gaz s’arrachent, les galons d’eau aussi. Plus d’internet à la maison. L’électricité est déjà rare habituellement, qu’en sera-t-il tout à l’heure ?

Quant à nous, nous avons été destinataires d’un mail de l’ambassade : « nous vous recommandons fortement, par mesure de précaution de ne pas vous déplacer demain. De nouvelles consignes vous parviendront demain en fin de journée en fonction de l’évolution de la situation ».

C’est donc ainsi qu’on meurt ?

« Soleil cou coupé »  

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