Vis ma vie de cheminot

Parce que j'en ai assez de voir les gens parler alors qu'ils n'y connaissent rien. Parce que j'en ai assez de voir les fantasmes de nos dirigeants largement relayé par les médias, je voulais vous raconter ma VRAIE vie de cheminote.

Parce que j'en ai assez de voir les gens parler alors qu'ils n'y connaissent rien. Parce que j'en ai assez de voir les fantasmes de nos dirigeants largement relayé par les médias, je voulais vous raconter ma VRAIE vie de cheminote.

A 20 ans, j'ai choisi de rentrer à la SNCF. Choix assez évident pour moi puisque je suis issue du "sérail".
Et alors? Est-ce tellement étonnant que les enfants fassent le même métier que leurs parents? On voit ça couramment dans bon nombre de corporations et ça ne choque personne.

J'ai donc envoyé un CV et une lettre de motivation au service recrutement. Puis, comme beaucoup de monde, j'ai été convoquée pour passer des tests.
Pendant ces phases de recrutement, nous avons eu droit à un exposé sur les conditions d'embauche et de travail. Moi, forcément, je connaissais tout ça.
Visiblement, j'étais une des rares. C'est simple, à l'issue de l'exposé la moitié des personnes n'est pas revenue.
Comme quoi gagner 1300 euros par mois pour travailler en 2 ou 3x8, bien souvent dehors quelque soit le temps, les week-ends et les jours fériés inclus, ça ne fait pas vraiment rêver, malgré le "Statut".

Vous l'aurez compris, je suis allée au bout des phases de recrutement.
J'ai donc eu accès à une formation spécifique de 4 mois, durant lesquels on nous retourne la tête pour nous faire comprendre que la sécurité repose sur nos épaules.
Quatre mois durant lesquels je n'avais aucune idée de l'endroit où j'allais atterrir une fois l'examen réussi.
J'ai fini par intégrer un poste d'aiguillage coincé entre une départementale, la voie ferrée et une nationale. Ça fait rêver n'est-ce pas? Est-ce que vous vous voyez passer 8h seul dans une boite de 4m par 3? Oui? Alors vous êtes fait pour bosser à la SNCF!
Le petit plus du poste? Pas d'isolation et un toit en tôle, l’hiver on gèle, l'été c'est la canicule.

Au bout d'un an, j'ai enfin été un membre à part entière de la SNCF ( oui, oui, au statut la période d'essai c'est 1an).
J'ai aussi changé de poste. J'étais plutôt contente, j'augmentais mes compétences, mais clairement je n'avais pas le choix. Je n'avais plus pour seules perspectives les routes où la voie ferrée, mais toujours seule pendant 8h.
J'ai passé un peu plus d'un an dans ce poste. J'ai eu le temps de faire des attelages, d’empêcher des gens de passer sous le train, de profiter d'arrêts imprévus de trains pour faire monter des gens qui s'étaient trompés de trains et ainsi leur éviter une attente de plus de 3h...
J'ai aussi vu des gens qui ne respectent pas les consignes de sécurité - en gare et aux passages à niveau-... J'ai eu , j'ai toujours, droit aux insultes parce que le train est l’heure/en retard/en avance.
J'ai passé 10 ans à remplacer mes collègues (vacances, repos, maladie...). Durant ces 10 ans, bien souvent je ne savais pas comment j'allais travailler du jour au lendemain. J'ai vécu deux fermetures de ligne (suppression de poste). Alors effectivement j'ai la "garantie de l'emploi", oui sauf que l'emploi peut être à 400km (et plus).

Aujourd'hui, je suis maman, j'exerce toujours le même métier. Je ne suis pas là quand ma fille se lève, quand elle se couche. J'ai passé 2 ans à ne carrément pas être là pour elle alors qu'elle avait 1an et demi à cause du travail.
J'ai vu mon champs de compétence diminuer sous prétexte de rentabilité. J'ai vu des gens se rendre malades car on ne leur donnait pas les moyens de faire correctement leur travail.

J'aime mon travail. Je sais que plein de gens ont des métiers tout aussi difficiles que le mien. J'aimerai juste qu'on arrête de me dire que je suis une "nantie", que je suis une "feignante". Qu'on arrête de m'insulter à cause des choix qu'on m'impose.

J'ai bientôt 35 ans, j'ai encore 30 ans de travail devant moi. Je gagne 1700 euros par mois en ayant la responsabilité de centaines (milliers) de personnes qui prennent le train.

Je veux qu'on me donne les moyens de faire correctement mon métier.

Je veux que les gens puissent prendre le train même dans les endroits les plus reculés.

Voici la vraie vie de milliers de cheminots qui se battent au quotidien pour faire fonctionner la SNCF, pour le service public.
Malgré les campagnes de dénigrements et la sape orchestrée depuis des décennies.

Merci à ceux qui auront pris la peine de me lire jusqu'au bout.

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