Pourquoi on arrête de réfléchir dès qu’on voit une femme voilée

Ça me fascine de voir à quel point certaines personnes en France, des gens intelligents, arrêtent manifestement de réfléchir dès qu'ils voient un voile noir. Pourquoi ? Comment ça se passe ? Quelles sont les questions qu’on arrête de se poser ? Et pourquoi il est urgent de remettre nos cerveaux en route.

Ca me fascine. Je vis dans le Golfe, je suis revenue en France pour les vacances et ça m’a fascinée.

Vraiment, ça m’a fascinée de voir à quel point une partie de la population française arrête visiblement de réfléchir normalement dès qu’ils voient une femme voilée. Des cerveaux qui se grippent. Des cerveaux de gens intelligents qui se crispent, se raidissent et finalement s’arrêtent.

A Paris, je les ai bien regardées, les femmes voilées dont on parle. Je n’en ai pas vu tellement à vrai dire. A vrai dire, j’ai surtout vu des boubous africains, beaucoup de boubous africains. Peut-être que c’est la couleur qui a accroché mon œil. Ou alors c’est parce que vivant dans le Golfe, je ne remarque plus vraiment les femmes voilées. Je ne m’y arrête plus parce que mon œil s’est habitué. Sauf évidemment quand elles dégagent une énergie particulière.

Bon, en fait, en 3 jours à Paris, en logeant dans le 19e, j’en ai vues quelques-unes et j’en ai vraiment remarquées deux.

Une jeune mère de famille dans le métro avec son fils, une amie et la poussette. Elle portait la « bâche » noire, comme j’entends parfois. Le voile noir des Saoudiennes, presque la totale. Mais moi je n’ai vu que son visage, un visage rond plein de douceur, un visage qui disait la joie simple, l’enthousiasme, pour ne pas dire le bonheur.

Je me suis mise à jouer avec son fils, je lui ai demandé comment il s’appelait. Uwais. Elle me souriait d’un regard lumineux, presque enfantin. Je lui ai demandé de me l’épeler. Mm, lui glissai-je, je vis à Dubaï alors les prénoms arabes, j’ai un peu l’habitude, mais celui-là, je ne connaissais pas. Cette femme me rappelait celle que j’avais croisée une fois dans un centre commercial a Dubaï il y a quelques années qui avec la même simplicité, m’avait répondu que son fils s’appelait Oussama. Uwais, c’était moins connu comme prénom. La femme du métro me répondit dans un rire que même sa mère avait encore du mal à s’habituer à ce prénom original. Elle avait parlé autant pour moi que pour son amie, je faisais désormais partie du petit groupe. Nous avons passé un agréable petit moment-là, à discuter, le temps de deux stations.

Pendant que je lui parlais, je dois avouer, à un moment j’ai regardé les autres passagers. Et cette idée m’a traversé l’esprit « Changer les préjugés d’au moins une personne dans cette rame. » Qu’au moins une personne de cette rame rentre chez elle ce soir en n’ayant plus l’absolue certitude que ces femmes sont des esprits affaiblis et soumis, servant une religion mortifère. Qu’au moins une personne soit bien obligée de s’avouer que cette femme avec qui je discutais n’avait rien d’un zombie à qui on aurait lavé le cerveau.

Mais déjà, j’arrivais. En sortant, j’ai dit au revoir à la femme et j’ai fait un sourire à Uwais. La femme m’a répondu avec un grand sourire « Au revoir, bonne journée. »

Et puis le lendemain, j’en ai vu une autre. African Queen. J’avais à peine mis le pied dans la rame que je dus bien constater que l’endroit lui appartenait. Sa copine qui se tenait à coté d’elle, stylée à la Kristen Stewart, lui servait de faire-valoir. Mais la reine c’était elle. La Khaleesi noire de la ligne 2. J’ai dû m’y prendre en plusieurs fois pour voir exactement ce qu’elle portait car on ne croise pas impunément le regard d’une reine. Elle était stylée dans sa tenue de noir, de gris foncé et de blanc, sa tenue de fluide et de dentelle. J’aurais voulu lui dire qu'elle était stylée, mais on ne parle pas impunément à une reine. J’aurais voulu lui dire de ne pas écouter les emmerdeurs, jamais, mais ça, sans doute, cette fille le savait-elle déjà.

En réalité, tout ça n’était que façade.

Cette fille, 16 ans, 18 ans peut-être, testait son pouvoir. C’était une phase. Un rodage. Le voile en faisait partie. Et je peux vous dire que lorsque cette fille va comprendre son pouvoir, messieurs, planquez-vous, ça va secouer. 100 balles et un Nuts que cette fille ne porterait pas le voile toute sa vie.

Alors quoi, ce sont elles la menace islamiste ?

Je suis fascinée.

Pourquoi, dès qu’on parle d’Islam, les gens s’arrêtent de réfléchir, de penser à ces femmes comme si elles étaient une autre version de nous-même ?

Moi, à 16 ans, je portais des bottes militaires et une jupe longue en jacquard de laine noir et blanc, et je trouvais ça beau. Autant vous dire que ce n’était ni beau, ni confortable. Mais c’était la mode, le grunge, et Kurt Cobain était notre héros. Peu importe qu’en réalité Kurt Cobain aurait sans doute détesté mes bottes militaires, ce genre de considérations me dépassait a l’époque. Et puis, un peu avant, j’avais aussi traversé une brève phase mystique où j’ai pensé me convertir au judaïsme, sauf qu’à l’époque je ne connaissais aucun juif pour demander éventuellement comment ca se passait. Et puis, le temps d’en trouver un, ça m’est passé.

On me parle de ces jeunes filles, voilées tout en noir. C’est surtout ca qui gêne, je me rends compte, la « bâche » noire.

Pourquoi, aujourd’hui en France, dès qu’on parle d’Islam, les gens s’arrêtent de réfléchir ? Pourquoi on ne peut pas imaginer que peut-être ces filles, certaines d’entre elles, se cherchent ? Pourquoi on ne peut pas imaginer que certaines portent ce voile intégral pour voir si elles s’y sentent à leur place, pour voir si en le portant, elles trouvent une place qu’elles se cherchent encore dans la société ?

Pourquoi on ne peut pas imaginer que peut-être ces filles ont vu des mères, des grand-mères, des tantes porter des voiles bariolés ou marronnasses, et qu’elles ont choisi le voile noir par réaction ? Pourquoi on ne peut pas imaginer qu’il y a des modes pour le voile, des modes qui sont indépendantes des phénomènes religieux dont peut-être ces filles se foutent royalement ? Pourquoi on ne peut pas imaginer que ces filles se disent comme le reste d’entre nous que (attention spoiler) le noir ca amincit. Pourquoi on ne peut pas imaginer qu’elles portent du noir pour être stylées comme tant de Parisiennes ? Pourquoi on ne peut pas imaginer que ce voile noir, ce soit une forme de rébellion contre la société ou contre leur entourage, comme mes bottes militaires et mon look de grunge, et que ca leur passera ?

Pourquoi ? Pourquoi ?

Parce que choqués par les attentats, conditionnés par certains de nos medias, confortés par les pompiers pyromanes que sont certains de nos politiques, nous voyons désormais la réalité à travers un prisme, celui de la peur. Les islamistes sont à nos portes. Et pour ceux qui ont dans leurs vies effectivement eu les islamistes à leurs portes, la peur de voir tout ça une deuxième fois est encore plus grande.

Mais cette peur déforme la réalité et surtout, elle n’évite pas le danger. Au contraire, c’est la peur excessive d’être victime qui fait parfois de gens normaux des agresseurs.

Mais ce qui m’a le plus fascinée pendant mon séjour en France, c'est cette épisode pendant la canicule. Des gens qui considéraient qu’il s’agissait d’une provocation manifeste que d’aller s’installer par un jour de canicule sur une plage de Nice, habillée et voilée.

Je ne sais pas si ces gens ont des enfants. Moi j’en ai un. Alors je me suis mise à la place de ces femmes à Nice.

Alors voilà, je suis une mère, j’habite à Nice dans un appartement pas bien isolé dans un quartier populaire. Je ne connais pas bien Nice, mais j’imagine que les quartiers populaires sont loin de la mer et que quand il fait chaud, l’air doit vite devenir irrespirable. Peut-être que je suis une mère célibataire, ou peut-être que ce jour-là, mon mari travaille. Toujours est-il, je suis là, seule, avec les enfants. Il fait chaud, très chaud et les enfants deviennent insupportables. Je fais quoi ?

Ben, je vais à la plage.

Et parce que je suis une bonne musulmane et qu’on m’a appris que les bonnes musulmanes se couvrent, ben j’y vais habillée. Je veux que mes enfants soient bien, je veux qu’ils puissent profiter de la mer en ce jour de canicule et moi je suis une bonne musulmane, alors je les emmène et j’y vais toute habillée.

Je ne suis pas cette femme, je ne crois pas que l’Islam exige même des femmes qu’elles se couvrent comme ça. Et pourtant, sur la base de ma propre vie et d’un minimum d’empathie, ça m’a pris une minute de me mettre à la place de ces femmes qui vont habillées a la plage, à Nice un jour de canicule. Un minute pour imaginer un scenario dans lequel ce ne serait pas nécessairement une provocation.

Mon histoire est-elle la vérité ? Je n’en sais rien, sans doute pas exactement, je n’ai fait aucune recherche, mais ça importe peu.

Là où certains voient une provocation manifeste, moi je regarde ma propre vie, et en dehors de la pratique religieuse, je ne suis pas si différente de ces femmes. On a des enfants et on s’en occupe du mieux qu’on peut. Et si mes convictions religieuses me faisaient penser que je devais aller sur une plage tout habillée un jour de canicule pour que mon fils puisse passer une belle journée malgré cette canicule, aucun doute, je le ferais.

Mais encore une fois, on ne réfléchit plus comme ça, on a renoncé à l’empathie. Les islamistes sont partout, un point c’est tout.

Non, les islamistes ne sont pas partout.

Mais ils sont là, et notre intolérance vis-à-vis de ces mères qui veulent le bien de leurs enfants, vis-à-vis de ces jeunes filles qui se cherchent, est sans doute leur meilleure campagne de recrutement.

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