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Billet de blog 2 août 2015

Première partie : Izmir. Destination : Grèce. 2/2

Les passeurs et la traversée.Le bateau est le moyen le plus commun pour passer de la Turquie à la Grèce. Il y a plusieurs îles grecques à seulement quelques kilomètres du continent. Les destinations principales sont les îles de Chios, Samos, Kos (ces dernières sont situées à moins de 10 km de la côte turque) et l'île de Lesbos. Il existe également d'autres petites îles utilisées comme alternatives.

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Les passeurs et la traversée.

Le bateau est le moyen le plus commun pour passer de la Turquie à la Grèce. Il y a plusieurs îles grecques à seulement quelques kilomètres du continent. Les destinations principales sont les îles de Chios, Samos, Kos (ces dernières sont situées à moins de 10 km de la côte turque) et l'île de Lesbos. Il existe également d'autres petites îles utilisées comme alternatives.

Deux d'entre nous se sont chargés de la question des passeurs. Ils ont contacté en priorité les passeurs qui nous avait été "recommandés" par des ami-e-s ayant déjà effectué la traversée. Au total, ils ont parlé avec une trentaine de passeurs au téléphone et en ont rencontré quinze. Les passeurs utilisent systématiquement des pseudonymes : le tunisien, le palestinien, Abu Ali (le père d'Ali), etc. Ils font partie d'un système très hiérarchisé composé d'énormément d'intermédiaires.

 Quand nous sommes arrivé-e-s à Izmir, le prix moyen pour la traversée était de 1000 dollars par personne. Six jours plus tard, on nous demandait plutôt aux alentours de 1200/1300 dollars. Une telle augmentation peut s'expliquer par l'afflux grandissant de migrants ces dernières semaines ou par l'augmentation de la fréquence des interventions de la police turque.

 Pour choisir un passeur, nos critères reposaient principalement sur :

 - tenter d'en trouver un à qui nous pourrions faire confiance ne serait-ce qu'un minimum. Évidemment, ils mentent tous mais certains mensonges sont vraiment trop gros. Nous avons par exemple rencontré Abu S., un gangster mafieux typique directement sortie du film Le Parrain. D'après ses dires, il envoie toujours un bateau à vide en Grèce qui revient juste pour vérifier que la route est sûre, il ne laisserait jamais le bateau partir s'il y avait la moindre vague et, mieux encore, un autre bateau transportant un plongeur suivrait le premier pour le réparer en cas de casse ou transférer les migrant-e-s sur son embarcation en cas de plus gros problème. Comme nous le disions, tous les passeurs mentent mais certains encore plus que d'autres...

 - le choix de l'île. Pour prendre le moins de risque possible, nous voulions aller sur une île qui ne serait pas à plus de 15 km du rivage. Nos premiers choix étaient donc Chios et Kos. Certaines îles sont des bases militaires, d'autres ne possèdent aucune structure d'accueil pour les immigré-e-s, ce qui aurait rendu les démarches légales beaucoup plus longues et compliquées une fois arrivé-e-s en Grèce.

 - le nombre de personnes qui voyageraient avec nous à bord. La taille des bateaux pneumatiques (balem en arabe) va de 6 à 9 mètres de long et environ 1,5 mètre de large. Habituellement, dans les plus gros ce sont entre 35 et 55 personnes qui voyagent (parfois une soixantaine).

Finalement, malgré tous nos critères et nos efforts de recherche, nous avons embarqué dans un bateau qui était supposé nous amener à Chios mais qui nous a mené-e-s à Lesbos (l'île la plus éloignée). Nous étions 33 personnes dans une petite embarcation de seulement 6,5 mètres de long...

 Celui qui conduit le bateau est toujours l'un des passagers. Il traverse gratuitement mais prend plus de risques. Si la police l'arrête, il risque jusqu'à 8 ans de prison.

Si vous voulez traverser, voici la procédure habituelle pour traverser :

 Après avoir choisi et accepté les conditions d'un passeur, vous obtenez un point de rendez-vous et une heure de départ. Pour payer, vous avez deux options. La plus répandue est de déposer l'argent dans une agence non-officielle. Vous payer une commission de 50 dollars par personne et si vous ne pouvez finalement pas passer comme prévu, vous reprenez votre argent. Si vous passez, le passeur le récupère. Bien évidemment, vous ne pouvez jamais vraiment faire confiance à ces agences et être sûr-e que vous allez récupérer votre argent mais la plupart du temps vous n'avez pas d'autres choix. La deuxième possibilité est de laisser votre argent à quelqu'un en qui vous avez confiance et qui reste avec le passeur pendant tout le temps de la traversée. C'est la meilleure option mais elle n'est pas sans danger pour la personne de confiance qui reste avec le passeur. On avait compris qu'ils sont loin d'être des anges.

Dès lors que la question de l'argent est réglée, que vos sacs sont faits le plus petit possible et enroulés de film plastique (pour les protéger de l'eau) et que vous avez suffisamment d'eau et de nourriture pour survivre pendant les prochaines heures ou les prochains jours, vous rencontrez vos nouveaux compagnons de voyage et vous vous rendez en taxi ou en bus vers un endroit caché dans la forêt pour aller jusqu'au bateau. Une fois là-bas, les passeurs arabes qui se sont occupés de vendre la traversée laissent place aux passeurs turcs. Ils peuvent être très violents et il n'est pas rare qu'ils forcent les gens qui veulent annuler au dernier moment à monter sur les bateaux en les menaçants avec une arme à feu. Parfois, c'est aussi à cet endroit que la police arrête les passeurs turcs et laissent généralement les passagers sur place ou les arrêtent pendant deux jours. Si la police n'intervient pas, vous embarquez sur un bateau surchargé de monde et naviguez vers votre destination en espérant que la mer soit calme et que la police ne vous intercepte pas en mer et ne vous force à retourner en Turquie.

L'histoire de notre traversée :

 Nous sommes resté-e-s 6 jours à Izmir et nous nous sommes préparé-e-s plusieurs fois pour traverser mais au dernier moment nous avons dû annuler (soit l'île était trop éloignée, soit le passeur demandait une partie de l'argent avant de traverser ou encore le bateau était trop plein) quand ce n'était pas le passeur lui-même qui annulait. En cette période de stress et de canicule, ces échecs ont été très difficiles psychologiquement. Nous avons été déçu-e-s, déprimé-e-s, en colère, fatigué-e-s et l'idée de laisser tomber nous est passée par la tête, du moins à certain-e-s d'entre nous.

Après deux jours à Izmir, nous avons choisi un "voyage". Le passeur nous avait assuré-e-s qu'il n'y aurait pas plus de 40 personnes à bord du bateau. En dépit de la fatigue, nous étions enthousiastes et nous espérions être en Grèce dès le lendemain. La française parmi nous devait rester à Izmir pendant la traversée et attendre des nouvelles du groupe. Nous nous sommes rendu-e-s en taxi dans une forêt à l'extérieur de la ville. Quand nous sommes arrivé-e-s, rien n'était éclairé et c'est dans le noir complet que nous avons tenté de nous rassembler. Il y avait une centaine de migrants dans cette forêt, y compris des familles avec enfants (le passeur nous avait expliqué que deux enfants comptent pour un adulte). C'était le lieu de rendez-vous de deux groupes différents. Là, les passeurs ont organisé le départ en van pour aller jusqu'au rivage. Les 50 premières personnes sont entrées dans le van comme des sardines en boite. Nous pouvions tous les entendre crier et les enfants pleuraient alors que les passeurs les forçaient à tous rentrer à l'intérieur. Finalement, les portes se sont refermées et le silence fût total. Nous avons décidé d'annuler car notre groupe semblait compter 48 personnes et non pas 40. Quand nous l'avons dit au passeur, il a commencé à crier et a même voulu battre l'un d'entre nous. Ce dernier avait un téléphone dans la main et a montré au passeur violent qu'il été prêt à appeler la police. Nous avons finalement pu nous échapper mais nous étions terrifié-e-s car l'un des passeurs nous suivait. Un car de police est passé près de nous et le passeur a couru retrouver le premier groupe. L'un d'entre nous est tombé et s'est blessé à la jambe pendant sa course. A cause de la police, nous avons jeté et laissé derrière nous nos gilets de sauvetage. La nuit suivante fût particulièrement difficile psychologiquement et physiquement mais nous avons tenté de nous calmer et de nous reposer.

Il nous a fallu attendre 4 autres jours pour faire une nouvelle tentative. Quatre jours très difficiles à Izmir avec l'unique espoir de traverser au plus vite. Nous avons finalement rediscuté avec un passeur et une fois de plus, la française parmi nous est restée sur place pendant que les nafarat prenaient le bus. On nous a dit qu'on allait à Chios, une île très proche d'Izmir. Dans le bus, quand nous avons vérifié sur le GPS, nous avons réalisé que nous n'allions pas dans la bonne direction et que nous allions être envoyé-e-s vers Lesbos, une île beaucoup plus grande mais aussi beaucoup plus éloignée en mer. Le dernier groupe de migrants mort en mer quelques semaines auparavant avaient aussi essayé de traverser jusqu'à Lesbos. Nous ne voulions pas prendre ce chemin. Nous en avons parlé au passeur qui nous a convaincu d'aller jusqu'au rivage et de là, si nous ne pouvions pas apercevoir Lesbos, nous pourrions annuler. Notre volonté d'atteindre la Grèce était tellement forte que nous avons accepté. Après le bus, nous sommes monté-e-s dans un taxi et avons réussi à éviter tous les barrages de police sur le chemin. Quand nous sommes arrivé-e-s à l'endroit prévu, tout s'est passé très vite. Les premiers passagers étaient déjà sur le bateau et nous avons également embarqué en moins de 5 minutes même si nous ne pouvions pas apercevoir l'île. Nous étions 33 personnes dans un petit bateau de 6,5 mètres de long et personne ne pouvait bouger d'un pouce. Après une demie heure de traversée, le moteur s'est arrêté. Nous avons essayé de le réparer. Avec nous, un homme aveugle était terrifié par la situation. Nous avons tous eu très peur de devoir retourner en Turquie mais après avoir essayé de réparer le moteur pendant une demie heure nous avons finalement décidé d'appeler les garde-côtes et avons demandé à notre amie restée à Izmir d'appeler la police et de lui donner notre position. Elle était paniquée car nous ne pouvions pas lui donner plus de précision que "Au secours! Appelle la police!". Elle a finalement réussi à contacter la police et les garde-côtes étaient en chemin quand nous avons informé notre amie que nous étions parvenu-e-s à réparer le moteur et que nous poursuivions la traversée. Nous avons pu apercevoir la police nous rechercher. S'il nous ont vu, ils n'ont pas essayé de nous suivre. Notre capitaine était plein d'énergie et nous a énormément encouragé-e-s. Nous avons même fini par tous chanter ensemble. Après 4 heures en mer, nous étions épuisé-e-s, trempé-e-s jusqu'aux os et angoissé-e-s mais nous étions arrivé-e-s à destination. Difficile à croire. ça y est les gars, on est à Lesbos, on est en Europe!

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