Athènes et la route vers la Macédoine

                  Nous sommes arrivés le matin à Athènes. Au port de Pireus, le bus pour aller à la gare ferroviaire a littéralement été pris d'assaut par des centaines de migrants pour continuer le voyage. Nous avions un autre plan. La plupart d'entre nous voulait tenter d'aller à Bruxelles en avion. Grâce à des amis, nous avons pu être hébergés dans un bel appartement et nous reposer un peu. La température atteignait plus de 40 degrés, impossible de bouger.

                  Nous avons pris contact avec une personne capable de nous fournir de fausses cartes d'identité européennes dont nous avions besoin pour prendre l'avion. Deux d'entre nous sont allés rencontrer "La baleine" (son pseudonyme) au café dont il est le propriétaire. Il nous a recommandé les cartes d'identité thèques car les cartes italiennes et espagnoles avaient été trop souvent utilisées et attiraient par la même plus de soupçons. Nous avons pris des photos d'identité avec nos smartphones et donné 90 euros chacun. Les cartes étaient prêtes le soir même. C'est quand nous avons vu le résultat que nous nous sommes rendu compte à quel point elles étaient mal faites. Par exemple, le nom du pays, République Tchèque (česká republika) était écrit sans aucun accent, nous avions tous les mêmes noms de père et mère à savoir : SPECIMEN Jan et Anita... "La baleine" ne s'était de toute évidence pas foulée et avait tout simplement copié collé ce qu'il avait pu trouver sur internet. La police n'aurait eu besoin que d'un rapide coup d'oeil pour se rendre compte des faux. Cela dit, comme beaucoup d'autres avaient réussi à passer de cette façon, nous avons quand même décidé d'essayer.

Carte d'identité tchèque qu'on trouve sur internet Carte d'identité tchèque qu'on trouve sur internet

                  Le lendemain matin, trois d'entre nous ont acheté des billets pour Bruxelles et se sont rendus à l'aéroport. La Grèce faisant partie de l'espace Shengen, la police ne vérifie pas systématiquement les papiers. Il y a d'abord un contrôle des cartes d'embarquement où des policiers attendent et ils peuvent décider de vérifier les papiers de certains s'ils ont des doutes. Puis, à la porte d'embarquement, il y a un employé de la compagnie aérienne qui regarde si le nom inscrit sur la carte d'embarquement est le même que celui sur la carte d'identité. Un policier est également présent. Les trois amis ont passé ces contrôles sans aucun problème. Nous avons tous sauté de joie quand nous avons appris qu'ils étaient bien arrivés à Bruxelles et étaient déjà dans des trains pour l'Allemagne ou les Pays-Bas. 

                 Le lendemain, après avoir célébré la bonne nouvelle, 5 autres ont essayé de passer. Mais ce jour-là ne fut pas aussi chanceux que le précédent. Aucun ne réussit à passer. Certains furent pris au premier contrôle, les autres à la porte d'embarquement. En l'espace d'une heure, une vingtaine de syriens furent attrapés. Munis de cartes d'identité de nationalités diverses ils s'apprêtaient à voyager vers différentes destinations. L'un d'eux nous confia qu'il en était à sa huitième tentative. A l'aéroport, les policiers grecs étaient étonnement aimables avec nous tous. Ils plaisantaient même : "Vous êtes de France? Ok, si vous êtes français, moi je suis japonais!". Certains nous ont souhaité bonne chance pour la prochaine tentative ou se sont même excusé. Ils nous ont juste pris les faux papiers et nous ont relâchés. 

                  Ensuite, nous avons décidé de continuer par la route vers Thessalonique le soir même. Les trains étant tous pleins, nous avons opté pour le bus. La gare routière croulait de migrants de toutes nationalités ensemble cette fois (à la différence de Lesbos). Dans le bus, aucun grec. Nous sommes arrivés à Thessalonique le lendemain matin et nous voulions acheter un billet pour Evzonoi c'est-à-dire la dernière ville grecque avant la frontière macédonienne. 

                  La gare routière était presque vide, sauf devant le bureau de vente des billets pour Evzonoi. Là, des centaines de migrants attendaient leur tour dans le chaos et le stress. Les employés, assaillis par la foule qui essayait tant bien que mal d'atteindre le comptoir, perdaient leur sang-froid. Pour acheter un billet, il faut pouvoir montrer le document remis par les autorités grecques sur l'île. Alors que certains d'entre nous avaient effectivement le bon document en poche (c'est-à-dire officiellement une convocation à un rendez-vous pour déposer une demande d'asile à Athènes, le but premier étant de désengorger les bureaux d'accueil sur les îles), d'autres en avaient un qui leur interdisait de quitter le pays leur demande d'asile étant déjà en cours (ceci en fonction de l'île sur laquelle ils étaient arrivés). Avec ce dernier, ils ne peuvent pas prendre le bus en question. Les seules solutions dans ce cas là sont soit de payer un taxi qui vous emmène illégalement jusqu'à la frontière ou d'y aller à pied (15 heures de marche). Deux d'entre nous relevions de ce cas de figure. Ils ont chacun donné 50 euros au chauffeur qui les a complètement volé en les laissant à 50km de la frontière. Ils ont dû payer deux autres taxi pour atteindre le bon endroit. Le reste du groupe a pris le bus. 

                  Ironiquement, les employés du bureau de vente ont hésité à vendre un billet de bus à la française du groupe. Probablement, parce qu'ils avaient des doutes quant à l'authenticité de son passeport. ça nous a évidemment fait beaucoup rire que la seule personne du groupe avec un vrai passeport européen ait plus de difficulté que les autres à ce moment là. Après plusieurs contrôles, elle a finalement obtenu son billet.

                  Les chauffeurs de bus bataillaient pour faire le tri entre ceux qui pouvaient monter et les autres. Au risque d'avoir de gros problèmes, ils ont laissé monter une famille africaine avec trois enfants qui n'avait pas les bons papiers. Ce fut un très bel exemple d'humanisme.

                  Le bus était censé aller à Evzonoi. En fait, il allait directement jusqu'à la frontière macédonienne. 

La file d'attente pour obtenir un ticket de bus direction Evzonoi La file d'attente pour obtenir un ticket de bus direction Evzonoi

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