La Serbie

            Le train venant de la frontière gréco-macédonienne nous déposa à 10 minutes à pied de la frontière serbe. Dans l'obscurité, près de 500 personnes commencèrent ainsi leur marche silencieuse le long des rails du train. L'image de ces ombres avançant malgré la peur vers un but commun et l'atmosphère générale étaient presque irréelles. Avec un sentiment d'urgence, nous marchions à travers les mares d'eau et les buissons, chacun-e-s cherchant les autres membres de son groupe. Ceux/celles qui en avaient la force aidaient à porter les enfants. Certain-e-s étaient entièrement équipé-e-s tandis que d'autres suivaient en tongues ou avec des poussettes supportées à bout de bras. 

            30 minutes plus tard, nous pouvions apercevoir au loin de petites lueurs en mouvement. Nous avons continué à nous diriger vers elles parce que nous espérions atteindre la frontière et que nous n'avions plus vraiment d'autres choix. Ces lumières étaient en fait les lampes de policiers cagoulés qui sans dire un mot nous ont empêché de continuer et nous ont regroupé sur un terrain vague à côté des rails. Une centaine de personnes y avait déjà été installée depuis la veille. Autour de feux de camp ils nous ont expliqué que la police serbe menaçait de les renvoyer en Macédoine et qu'en attendant ils étaient bloqués là. Leur plan était de passer la nuit là et de quand même tenter de passer la frontière le lendemain.  

            Les passagers du train continuaient d'arriver et d'occupaient suffisamment les policiers pour faire diversion. C'est pourquoi, assez vite, nous avons décidé de profiter de cette confusion et de la nuit éclairée par la pleine lune pour traverser la frontière.

            Nous avons rebroussé chemin au milieu des voyageurs qui affluaient en masse, et avons commencé notre traversée. On s'est éloigné des rails pour passer 7 heures à marcher, courir, se cacher derrière des buissons en nous guidant grâce au GPS de nos téléphones.

            Si vous vous faites prendre dans les 5 km après la frontière, vous pouvez encore être reconduit-e en Macédoine. Après une nuit de marche et de stress, nous voulions à tout prix éviter cette éventualité. Nous avons donc continué jusqu'au premier village de Presevo où nous espérions pouvoir nous faire enregistrer auprès des autorités.

            Il existe une page Facebook  dont les 75.000 membres (majoritairement syriens, mais également égyptiens, palestiniens ou iraquiens) expliquent toutes les étapes du voyage. On y trouve toutes sortes d'informations sur les passeurs, la police, les hôtels, les endroits à éviter, le prix de tel ou tel bus, etc. On y trouve également des indications sur les conditions météorologiques en mer et le nombre de décès sur la route ou encore les conditions d'asile dans chaque pays européen. Et aussi des photos et selfies de personnes sur le chemin. Cette page est le reflet du mouvement massif de migration actuel et d'une véritable révolution numérique. Là où il y a à peine un an, les migrant-e-s se cachaient, ne parlaient pas de leur voyage à venir même à leurs proches et communiquaient par codes au téléphone, aujourd'hui il existe même des pages Facebook sur lesquelles les passeurs présentent leurs différentes offres, les photos des migrant-e-s font le tour des réseaux sociaux et les détails sont discutés ouvertement par téléphone. C'est grâce à cette page Facebook que nous savions vers quel village nous diriger.

            Sur le dernier kilomètre avant la gare de Presevo, un jeune serbe nous a proposé une course en taxi, 50 euros par personne pour nous amener à la prochaine gare, argumentant que si nous nous faisions arrêter par la police ici nous serions directement renvoyé-e-s en Macédoine. Nous n'y avons pas cru et effectivement 15 minutes plus tard nous étions aux portes du camp où nous devions attendre notre tour pour nous faire enregistrer par la police et recevoir un document nous permettant de continuer notre périple.

            Il nous aura fallu attendre 2 jours à faire la queue sur le trottoir, à dormir à même le sol et à manger des sandwichs hors de prix et fades au possible, les seuls que nous pouvions nous procurer sans quitter notre poste. Toute la jeunesse du village semble gagner sa vie grâce au marché noir et à la situation actuelle. Ils vendent des cartes SIM à tout va, proposent leurs voitures comme taxi pour ceux qui ne veulent pas attendre 2 ou 3 jours dans ces conditions et qui veulent rejoindre au plus vite la Hongrie, etc.

            En Serbie, la police délivre un document aux migrants leur permettant de rester pendant 72h sur le territoire. Sans ce document, il n'est pas possible de prendre le train ou de réserver une chambre d'hôtel en ville. C'est pourquoi nous avions décidé d'attendre malgré les conditions déplorables de traitement. Par chance il y avait une mosquée près du camp où nous pouvions nous "doucher", laver quelques affaires et remplir nos bouteilles d'eau. 

            Après deux jours d'attente, nous pouvions enfin rentrer dans le camp. Une fois à l'intérieur, impossible de sortir. Il s'agit clairement d'une prison militarisée au grand air. Nous avons été intégralement fouillé-e-s puis avons été soumis-e-s à un examen médical avant d'attendre plusieurs heures pour obtenir le fameux document sans lequel nous ne pouvions pas continuer notre route. A l'intérieur du camp les toilettes sont encore une fois dans un état exécrable et la nourriture distribuée aux femmes et aux enfants est périmée. Dans ces conditions la tension monte, chacun-e essaie de passer devant l'autre et le racisme intercommunautaire explose : "Mais qu'est-ce qu'ils foutent là les africains, nous on sort de la guerre!", "Ces syriens, c'est leur faute si on est traité comme ça!", chaque nationalité accusant les autres et l'atmosphère n'en est que plus pesante.

            Une fois le bon document en main, nous avons été libéré-e-s et de nouveau nous nous sommes retrouvé-e-s à attendre un train, celui pour Belgrade. De jeunes serbes continuaient d'essayer de nous vendre ceux qu'ils pouvaient et le bruit courait que des gangs parcouraient les bois alentours pour attaquer les petits groupes de migrants et les détrousser.

            Vers 2h du matin nous sommes enfin monté-e-s dans un train, encore un "spécial nafarat" (migrants) à bord duquel les contrôleurs ont encore une fois essayé de nous faire banquer le double du prix du billet en gare (qu'une fois de plus nous n'avions pas eu le droit d'acheter). Mais cette fois, fort-e-s de notre précédente expérience dans le train macédonien, nous sommes prêt-e-s et faisons notre petite révolution. Nous savions que le prix normal était de 12 euros et sommes donc passé-e-s dans chaque compartiment pour dire à chaque groupe de refuser de payer les 20 euros demandé à bord. Les contrôleurs étaient sur les nerfs mais ne pouvaient absolument rien faire contre cette mini rébellion organisée. Nous avions le sourire! Au milieu de la nuit, ils réessaieront de nous demander 30 euros de plus, menaçant d'appeler la police. Aucun doute que cet argument a dû fonctionner plus d'une fois sur les passagers en permanence terrorisés. Nous avons de nouveau refusé de payer et averti tout le monde d'en faire de même. Qu'ils appellent la police! Le temps d'arriver à Belgrade nous ne les avons plus revus.

            Dans la capitale, nous avons séjourné deux jours dans un hôtel le temps de nous reposer et de recouvrer nos forces. L'un d'entre nous était tombé malade. Nous prévoyions également d'acheter des vêtements noirs pour le passage de la prochaine étape, la plus redoutée, celle de la frontière entre la Serbie et la Hongrie.

L'aube après le passage de la frontière serbe L'aube après le passage de la frontière serbe

Passé la frontière serbe, au milieu de nulle part Passé la frontière serbe, au milieu de nulle part

Le GPS du smartphone pour s'orienter Le GPS du smartphone pour s'orienter

File d'attente de sacs à dos devant le camp File d'attente de sacs à dos devant le camp

"douche" à la mosquée "douche" à la mosquée

Dans le train Dans le train

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.