Le Paon et les poussins

Qu'est-ce qui fait que nous, les ânes rouges, nous, les ingouvernables, nous secouons les oreilles? c'est parce que nous restons attachés aux idées d'Ésope et de Socrate, idées qui sont plus vieilles que les rues. Alain, (Propos,1936, p. 1301)

De pauvres poussins jaunes, hagards et désabusés,
Se désespéraient d’être enfin médiatisés.
Un jeune paon, rusé et brillant orateur,
De la basse-cour fut bien vite admis comme Seigneur.
Et de même que tous ses illustres prédécesseurs,
Il y fit sans traînasser régner la terreur.

Détresse de fin de mois, angoisse de fin du monde,
Richesses obscènes, surpuissances immondes,
Harcelaient le moral des poussins résignés,
Méprisés, saignés, écrasés et dédaignés,
Par la morgue abyssale du poseur infatué,
Obsédé par la dette et la modernité.

Asphyxiés de taxes et d’harassantes besognes,
Tandis que le fat s’empiffrait sans vergogne,
Privés de parole, trimant du matin au soir,
Sans accès au saloir ni bien sûr au pressoir,
Pendant que le prétentieux tenait le crachoir,
Les poussins exténués occupèrent les perchoirs.

Rameutant avec eux dindons, cailles et pintades,
Édifiant de leur bec d’immenses barricades,
Bâties de brindilles, de cailloux et de sable,
Les gallinacés fiers autant que misérables,
Mirent par erreur le feu au plumage du tyran,
Dont le lustre assurément alla empirant.

L’ire du Prince ne tarda pas à irradier
La basse-cour aussitôt convoquée : brigadiers,
Courtisans, gazetiers et juges obligés
Fustigèrent en écho l’audace des insurgés,
Dénonçant la terrible et brutale cruauté
De ces volatiles arrogants et culottés.

Mais l’assemblée par ces mouvements stimulée,
Exigea à son tour de librement circuler,
Un regard sur les lois, abondante pitance,
Puis, n’en pouvant plus de sa nouvelle importance,
Quatre jours de congé, une paye augmentée,
De la brioche et des lendemains enchantés.

Les chroniqueurs blâmèrent, les juges condamnèrent,
Les courtisans rappelèrent les bonnes manières.
Le Prince invoque le calme, l’harmonie requise,
Et en tous lieux de son empire, autorise
Des conférences réglées dans des salons feutrés.
Ainsi, il triompha de ses administrés.

Selon que tu es puissant ou misérable,
Dore les maillons et renouvelle le collier,
Ou bien hurle ta colère considérable !
Le peuple hait le chaos et préfère plier,
Le monarque craint que ne l’abandonnent les chiens,
Prompts à servir, autant qu’à trahir dès demain.

Nafissatou

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.