Une vie extra-ordinaire

Aujourd'hui, on a fait 3 écoles d'équitation pour essayer de m'inscrire. Les deux premières m'ont refusée. Les monos m'ont juste regardée et puis elles ont dit qu'elles pouvaient pas, qu'elles étaient pas spécialisées. Pourtant, je sais monter. Et j'adore les chevaux. Dans la troisième école, ils m'ont prise « à l'essai ». Partout où je veux aller, les gens commencent toujours par m'essayer.

Aujourd'hui, on a fait 3 écoles d'équitation pour essayer de m'inscrire. Les deux premières m'ont refusée. Les monos m'ont juste regardée et puis elles ont dit qu'elles pouvaient pas, qu'elles étaient pas spécialisées. Pourtant, je sais monter. Et j'adore les chevaux. Dans la troisième école, ils m'ont prise « à l'essai ». Partout où je veux aller, les gens commencent toujours par m'essayer.

Par exemple, je voulais aller au lycée professionnel. Pour apprendre à travailler dans la restauration, faire le service. Je fais déjà un stage avec le collège qui se passe super bien. Mais dans le lycée où on a fait une demande d'inscription, je suis tombée sur une instit', je vous raconte pas. On m'a « essayée » pendant 3 jours. Là, pourtant, je croyais qu'on avait trouvé une école d'élite. J'étais contente, parce qu'au collège, ça fait un peu garderie. Ils ont bien compris qu'aucun de nous ne serait énarque. Je me disais qu'au lycée, ça devait être génial, puisqu'ils nous testaient avant qu'on rentre : stage de trois jours, enquêtes sociale et psychologique, commissions...

C'est pas pour me faire rentrer en CLISS* ou en UPI** collège qu'ils auraient fait tout ça! Non, là, au lycée, c'est le handicap haut de gamme. Je voudrais vraiment que ça marche. Sinon, c'est tout droit au lycée pour handicapés, et après, entreprise pour handicapés, jusqu'à la retraite. J'en peux plus des gens comme moi. En même temps je suis fatiguée des gens normaux, qui arrêtent pas de me parler comme à une demeurée. C'est parce qu'ils comprennent même pas ce qu'ils disent. Ils sont trop normaux.

Pourtant, moi, je veux quand même aller dans leur asile normal, parce qu'à la clef, y a du boulot dans la restauration. Et là, l'élite, c'est moi. Dans tous les stages ils sont tombés sous le charme. Eux c'est pas des gens normaux. C'est Sylvie, du bistrot des routiers, avec elle faut pas chômer. Et il y a ceux qui tiennent la maison de retraite. Le rythme est plus tranquille, et j'ai la majorité des vieux dans ma poche depuis le premier jour. Tout ça, c'est pas des gens normaux, loin de là. Eux, c'est des vraies gens. Comme moi. Avec une vie. Mais, pour donner des assiettes de frites à des gros routiers et des poireaux vapeur à des vieilles gens, faut en passer par la maîtresse de l'UPI lycée. D'un côté, j'ai bien senti que j'aurais du mal à la supporter pendant 3 ans. De l'autre, 3 ans avec les gens normaux, c'est un sacrifice qui roule.

 

Sauf qu'apparemment, j'ai cru comprendre que cette maîtresse ne voulait pas de moi. Tu m'étonnes en même temps, j'ai été malade toute la journée et elle m'a même pas crue. Y'a que le médecin qui m'a crue. Elle, elle m'a prise pour une petite nature, visiblement.C'est vrai que je suis petite, et nature, mais apparemment c'était pas un compliment. J'ai croisé les doigts toute la semaine : il y a encore des places vides à l'UPI, pour la rentrée. Mais les lycées d'élite, ça marche pas comme ça. Les places, y'en a, mais c'est parce que pour les remplir, faut du mérite. Moi apparemment j'en ai pas assez.

Il faudrait probablement que je sois plus handicapée, pour avoir du mérite. Ou moins handicapée, pour avoir du talent. Ou arrêter d'avoir des projets professionnels. Au début, je me disais qu'elle devait être gentille, cette maîtresse, parce que grâce à elle, j'aurais peut-être un métier, plus tard, dans la société. Mais en même temps, je ne l'aimais pas trop. Elle, elle trouvait ça normal, que je voie des médecins pour savoir si je pouvais venir dans son lycée. J'ai dû voir le psychologue, ensuite le psychiatre. L'un qui m'a demandé si j'avais des amis, l'autre si j'étais consciente de mon handicap. Ils sont gentils. C'est pas des génies, hein, faut tout leur expliquer. Mais ils sont très gentils. Celui qui a l'air méchant, c'est l'assistant social. Je le connais pas, mais à chaque fois que mes parents parlent avec lui ils sont en colère après. Ils disent qu'il est indiscret. Moi ça m'est un peu égal, je sais pas ce que c'est l'indiscrétion. Alors, en attendant, je les console d'essayer de me trouver un lycée.

 

C'est trop tard. Ma mère vient de me l'annoncer : j'irai en institut. « Toute ma vie ». Elle avait l'air triste. C'est que je viens d'avoir 17 ans et le problème, c'est que plus personne dans l'Éducation Nationale ne se battra pour me faire une place quelque part. De toute façon, j'en ai marre de me battre envers et contre tout. Surtout contre le système. J'en ai marre que les gens me regardent fixement dès que je passe quelque part. J'en ai marre qu'on parle de moi mais que personne ne me parle. J'en ai marre qu'on m'ait mise dans une case à ma naissance et que ça scandalise tout le monde dès que j'essaye d'en sortir.

Pourtant, de quoi ont-ils peur? Sarkozy, il l'a dit pendant sa campagne : « le handicapé se définit par sa gentillesse ». Je suis sûre que plein de gens ont pensé que du coup il était gentil, lui aussi. Mais moi, je suis indéfinissable : je ne suis ni gentille, ni conciliante. Peut-être que je ne suis pas aussi handicapée que ce qu'on dit ! Et puis, si vous saviez ce que je pense, de vous et de la société en général, vous seriez peut-être moins condescendants à mon égard. Et surtout, si je dois payer chaque jour le tribut de ma différence, sachez que je préfère ça que de risquer de vous ressembler.

 

Timothée Guérin et Naïs Boucain

 

 

*CLISS : Classe d'IntégrationScolaire.

**UPI : Unité Pédagogiqued'Intégration.

N.B: -Les parents d'un enfant handicapé doivent déclarer le handicap de leur enfant tous les deux ans (y compris les handicaps non évolutifs tels que la trisomie...).

-Dans les UPI de lycées privés sous contrat, l'établissement n'est pas tenu de remplir toutes les places de la classe spécialisée et le Rectorat n'a aucun droit de regard... alors que 13 000 enfants handicapés sont encore exclus du système scolaire par manque de places.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.