Contre les violences sexistes et sexuelles dans l'enseignement supérieur

En décembre dernier, plus d'une centaine d'universitaires signait une tribune publiée dans le journal Médiapart et affirmait que, loin d’être des lieux préservés, "nos établissements sont des espaces où les circonstances aggravantes, d’abus d’autorité et de dépendance, sont au cœur même des fonctionnements institutionnels".

Université de Bordeaux, 8 mars 2019. 40% des étudiantes seront victimes de harcèlement ou d'agressions à l'université. Nous revendiquons : l'annulation du Gala montequieu, l'exclusion des profs agresseurs et harceleurs, des lumières sur le campus le soir. Université de Bordeaux, 8 mars 2019. 40% des étudiantes seront victimes de harcèlement ou d'agressions à l'université. Nous revendiquons : l'annulation du Gala montequieu, l'exclusion des profs agresseurs et harceleurs, des lumières sur le campus le soir.

Quelques semaines plus tard, le journal révélait que Fethi Benslama, président de l’Institut Humanités, Sciences et Sociétés de l’université Paris Diderot, membre du conseil scientifique sur les processus de radicalisation rattaché à Matignon, était accusé par plusieurs personnes de harcèlement sexuel (voir article). La justice est à ce jour saisie et une enquête interne est en cours.

Nous constatons cependant une tendance majeure de mise en doute de la parole des témoignantes. Il s’agit là d’un phénomène courant lorsqu’une femme accuse un homme de violences sexuelles et nous soutenons par cette tribune qu’il est dangereux de remettre en cause la parole des femmes qui se déclarent victimes. Ces nombreuses réactions, qui ne sont pas sans rappeler celles d’après le mouvement #MeToo, pointent essentiellement le manque de preuves matérielles, argument le plus employé pour discréditer les femmes qui témoignent. Nous condamnons ces démarches que nous qualifions de brutales, simplistes et qui nient la violence des faits dénoncés. Les fausses accusations représentent environ 5% des cas et, tandis que la loi protège les accusés contre la diffamation, les 95% de victimes avérées s’exposent à des attaques en justice, un risque qui, généralement, fait renoncer aux attaques calomnieuses. Les institutions, ici l’université, ne défendent visiblement pas les femmes qui parlent, en témoignent plusieurs e-mails des professeur-e-s elleux-mêmes qui, non loin de nier les accusations, omettent que le parcours entrepris par les diverses plaignantes relève d’un véritable combat. Ces mêmes institutions, incarnées par des agent-e-s soit-disant progressistes et féministes, culpabilisent, moquent et accusent des témoignantes. Ces actes s’avèrent davantage violents : remettre en cause une parole déjà honteuse à faire entendre relève d’un manque d’éthique épouvantable et d’une bienveillance visiblement enterrée. A Paris Diderot notamment, les plaignantes sont silencées et isolées par un acharnement universitaire qui inclut notamment la rédaction d’un mail de soutien à Fethi Benslama, signé par de nombreu-se-s enseignant-e-s tel-le-s que Thamy Ayouch et Laurie Laufer, pourtant représentant-e-s d'une psychanalyse féministe et inscrit-e-s sur la liste des psychologues safe et inclusifs. Tandis que les personnes ayant témoigné ont subi des pressions et des menaces, certaines se sont vu retirer des heures de cours pour le simple motif qu’elles avaient été reconnues comme des plaignantes. Les boîtes mail de certaines ont été piratées et les plaignantes ont fait l’objet d’insultes, menaces à leurs familles, renvois et pressions pour démissionner, en révèle un rapport d'expertise.

Nous rappelons donc avec fermeté que les femmes n’ont absolument rien à gagner à se faire passer pour victimes. S’il a été reproché aux personnes ayant témoigné de vouloir salir la réputation de certain-e-s, ou que les termes "calomnie", "contre-vérité" ou encore "chasse à l’homme" ont été régulièrement employés, il est essentiel de rappeler que la réputation qui a le plus à craindre dans ce genre d’affaire, c’est celle de la victime elle-même. Imputer aux femmes qui témoignent une volonté calomnieuse c’est, déjà, mettre en lumière un rapport de pouvoir prééminent dans la relation entre celle qui accuse et celui qui est accusé : celui qui est accusé reçoit du soutien tandis que celle qui se plaint est suspectée. L’université ne fait pas exception dans un système patriarcal construit sur la domination masculine et la culture du viol. Ainsi, les comportements et les attitudes socialement admises tendent à minimiser voire à encourager les comportements sexuels abusifs et les violences sexuelles et sexistes, et ce, dans toutes les institutions.

L’affaire de la « Ligue du LOL » rappelle que le sexisme et les violences qu’il induit n’épargnent aucun milieu. Nous constatons que plusieurs journalistes liés à l’affaire de la « Ligue du LOL » ont été suspendus à titre conservatoire par leur direction alors que les enquêtes internes n’ont pas encore démarré. Bizarrement, les universités concernées ne prononcent aucune suspension alors que, notamment à Paris Diderot, une enquête a démarré en novembre et que les témoins et plaignant-e-s sont nombreux-euses. A Paris Vincennes-Saint-Denis, un appel à témoignages a été lancé par des étudiant-e-s concerné-e-s. Les témoignages ont afflué sans que, pour autant, aucune mesure n’ait été à ce jour prise par la présidence. Les étudiant-e-s de l'université Paul Valéry à Montpellier connaissent la même politique d'omerta. En effet, suite à des plaintes pour harcèlement sexuel, la Mission Egalité de l'université parlait d' "instrumentalisation" et déclarait publiquement : "Il faut que les victimes sachent à quoi elles vont s’exposer. Nous vérifions leurs preuves, car c’est là tout le problème. Nous pouvons faire appel aussi à un médiateur académique, pour plus de neutralité" (voir article).

Nous voyons récemment apparaître de nombreux collectifs visant à lutter contre le sexisme dans l’enseignement supérieur, tels que Fracas.se à l’E.H.E.S.S., Glitter Guerilla à Paris Diderot, Fraap à l'E.N.S., La BAFFE à Paris 4, etc. Ces initiatives témoignent de la nécessité de s’organiser contre le sexisme activement perpétué par les institutions de l’enseignement supérieur. En effet, l’affaire  Benslama n’est que le symptôme d’un système patriarcal qui n’exclut évidemment ni les facultés ni les écoles. Des affaires similaires sont récurrentes, notamment à Descartes, Jussieu, Vincennes-Saint-Denis, Paul-Valéry, etc. Nous remarquons pourtant une dangereuse invisibilisation et minorisation des témoignages de personnes victimes de violences sexuelles et sexistes. Les représailles auxquelles sont soumises ces victimes incluent un harcèlement institutionnel et de potentielles impossibilités d’étudier, de poursuivre ses recherches ou bien même d’enseigner. L’enseignement supérieur est un milieu propice aux violences sexistes et sexuelles avec de réelles situations à risque qu'il s'agit de mettre urgemment en lumière. Il est temps de manifester notre soutien total aux plaignantes, et ce, dans toutes les institutions où règnent domination masculine, harcèlement et intimidation des personnes qui prennent la parole. Il s'agit là d'un phénomène généralisé et institutionnalisé, permis et induit par les institutions elles-mêmes. 

L'androcentrisme et l'européanocentrisme du contenu des enseignements révèlent également l'exclusion systématique que subissent les étudiant-e-s ne serait-ce qu'au niveau de ce qui leur est enseigné. La tribune "Combien de philosophEs ?", publiée par le journal Libération le 16 octobre 2018 et signée par plus de 60 enseignant-e-s, dénonce l'invisibilisation et la minorisation des femmes à l'université et dans les manuels scolaires. Ces enseignant-e-s soulignent également la division sexuelle du travail intellectuel "et la reproduction sociale d’une élite dont les déterminations en termes de genre ne sont pas le seul impensé. L’entre-soi des philosophes, comme le pré carré de leur bibliothèque, a un sexe, une classe, une couleur." Les nombreuses réformes de l'enseignement supérieur initiées par le plan étudiant ne visent qu'à exclure d'autant plus des étudiant-e-s précaires et/ou extra-européen-ne-s en instaurant des mesures toujours plus ouvertement discriminantes. L'enseignement supérieur, à l'image de son gouvernement, s'assume dans tout son racisme, son sexisme et son fonctionnement entrepreneurial. Les logiques de protection de certain-e-s et d'exclusion d'autres sont les mêmes que dans toutes les institutions mais prennent un caractère spécifique dans le cadre de l'enseignement supérieur et de la recherche dans la mesure où la domination exercée relève du pouvoir particulier que représente le savoir hégémonique. Il est donc, dans un tel cadre, compliqué pour les personnes victimes de violences de se sentir légitimes à dénoncer certains comportements ou bien même de s'extraire des logiques sexistes instaurées en toute impunité par certains enseignants. Ces modes de fonctionnement, à savoir ceux notamment du harcèlement sexuel, déterminent bien souvent la réussite des certain-e-s étudiant-e-s dans le cadre de l'enseignement supérieur et de la recherche. De plus et de manière récurrente, lorsqu'une victime prend la parole, elle est incriminée, silenciée, accusée de mentir, d'exagérer ou bien même encore d'être consentante. Les fameuses phrases telles que "elle a du passer sous le bureau" que certains professeurs répètent encore à l'heure actuelle à titre humoristique dans certains cours, témoignent de la culture du viol qui consiste à blâmer celle ou celui qui "passe sous le bureau" et non pas celui qui se tient audit bureau et utilise son statut social contre des faveurs sexuelles. Nous ne pouvons que constater la dangereuse normalisation de ce genre de comportements qui banalise les violences sexistes et sexuelles, culpabilise publiquement les victimes et protège les agresseurs. 

Nous tenons à souligner que les étudiant-e-s étrangèr-e-s sont parmi les plus exposé-e-s à ces violences. En effet, leurs conditions d'accueil précaires exacerbent les rapports de pouvoir déjà présents dans l'enseignement supérieur. Certaines bourses sont ainsi conditionnées aux notes obtenues et le renouvellement des titres de séjour peut également être une source d'angoisse et de pression. Le racisme qu'iels subissent les met particulièrement en situation de fragilité face à des oppressions multiples qui s'imbriquent et se co-contruisent, produisant ainsi une fragilité sociale spécifique. Les violences particulières exercées sur les étudiant-e-s étrangèr-e-s ne sont pas sans rappeler la règlementation annoncée le 19 novembre dernier concernant la hausse des frais d'inscription pour les étudiant-e-s extra-européen-ne-s, mesure raciste qui choisit quel-le-s étranger-e-s méritent ou non d'étudier en France, véritable incarnation du racisme d'Etat. Les étudiant-e-s femmes et/ou LGBTQI+ faisant partie des plus précarisé-e-s se retrouvent au coeur des violences sexistes et sexuelles exercées dans l'enseignement supérieur et courent le risque, dans ce contexte, de voir leurs candidatures rejetées.

Il est donc également essentiel de rappeler et de dénoncer une transphobie institutionnelle dont les administrations des facs ne sont, hélas, pas exemptes. En effet, les établissements de l'enseignement supérieur sont nombreux à ne pas accepter les prénoms d'usage des personnes concernées. Les logiciels sont pourtant habilités à prendre en considération le prénom d'usage et les administrations sont en capacité de réaliser des cartes étudiantes et de fournir des diplômes avec le prénom usuel demandé. Paris Vincennes-Saint-Denis fait, à ce jour, partie des rares institutions qui accordent la possibilité d’être désigné-e à l’université par un prénom d’usage sur les carte d’etudiant-es, les listes d’émargement et les relevés de notes. Les procédures de changement de prénom sur les documents  relèvent d'un véritable parcours du combattant, coûteux en termes de temps et d'énergie. A ce titre, nous rappelons que la demande de reconnaissance du prénom d'usage des personnes concernées est pourtant parfaitement en accord avec la décision d’octobre 2015 (voir Décision MLD-2015-228) qui recommande non seulement de permettre "l’usage du prénom usuel", mais également "la suppression des titres de civilité qui ne constituent pas un élément de l’état civil pour les personnes transgenres dont le sexe figurant à l’état civil n’a pas été judiciairement modifié." Le manque de mesures prises à ce sujet par les diverses administrations de l'enseignement supérieur relève une fois encore d'une discrimination systémique des étudiant-e-s transgenres et des collectifs luttant pour une meilleure prise en compte des prénoms d’usage.

On constate également le signalement permanent de cas de violences sexistes et sexuelles dans le cadre dévénements culturels et festifs organisés par les associations étudiantes telles que les BDE (Bureau des Etudiants). La composition de ces BDE est, sans grande surprise, majoritairement masculine. On assiste à la création officieuse de nombreux "sous groupes" organisés tel que "La salade" à Paris Diderot, constituant de véritables "boys club" qui mettent en concurrence les femmes par la fétichisation de leur corps et de leur genre. L’esthétique globale des événements organisés est empreinte d'une culture du viol pleinement assumée. Des soirées "Pipe Culture" ou encore "Oktoberfist" s'organisent notamment grâce à des financements accordés par les écoles et les universités. Les week-ends d'intégration sont bien connus pour être particulièrement violents, des étudiantes sont notées sur leur physique, vendues et monétisées afin de financer l'alcool des soirées. Celles jugées "moins attrayantes" sont tout simplement "offertes". De nombreux cas de viols et d'agressions sexuelles sont recueillis chaque année sans que pour autant aucune mesure ne soit prise pour réguler ces pratiques systématiques.

L’initiative de ce rassemblement est une initiative autonome. Forcé-e-s de constater que les institutions, dont l'existence repose sur une capacité à se défendre et se pérenniser, invisibilisent et silencient les témoignages, nous soulignons l'aspect structurel et politique de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles dans l'enseignement supérieur et la recherche qui ne peut s'envisager qu'à travers l'organisation autonome. Bien que le ministère de l'enseignement supérieur, de la recherche et de l'innovation soutienne diverses formations, guides et campagnes de sensibilisation,  les violences exercées restent foncièrement structurelles et perpétuées par ses propres institutions. Cette initiative témoigne de la nécessité de l'autonomie et de l'autodéfense féministe. Nous n'attendons rien des institutions étatiques patriarcales qui perpétuent activement tous les systèmes de dominations et nous affirmons l'urgente nécessité de nous rencontrer afin de nous organiser et de lutter de manière permanente. De ce fait, nous dénonçons les mesures policières et répressives prises par les institutions afin de nous garantir une supposée "sécurité" et qui ne nous exposent que toujours plus aux violences, à l'isolement et au silence.

Rendez-vous sur l’esplanade Pierre Vidal-Naquet (75013) le jeudi 28 mars 2019 à 14h ! (lien vers l'évènement)

Solidarité et soutien à toustes les plaignant-e-s !

 

Signataires (dans l’ordre alphabétique) :

  • AIFIA
  • La BAFFE
  • Les Étudiantes Kurdes de Paris - JXK Paris
  • Collectif Féministes Révolutionnaires
  • Fracas.se
  • Genre MobiliséEs
  • Glitter Guérilla
  • Gras Politique
  • Collectif Des Raciné·e·s
  • Représentation Solidaire EP (élu-e-s étudiant-e-s du département d'études psychanalytiques de Paris Diderot)
  • Syndicat de Combat Universitaire de Montpellier - SCUM
  • SIAMO Paris Antifa
  • Solidaires étudiant·e·s EHESS
  • Solidaires étudiant·e·s Saint-Denis
  • Solidaires étudiant·e·s IEP Bordeaux
  • TRANSGRRRLS
  • Union des Étudiant·e·s Kurdes de France UEKF
  • Witch Bloc Paname

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