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Billet de blog 4 janv. 2022

NDOLO BUKATE: Black Love

Dans la continuité du 1er recueil, Ndolo Bukate, je continue d'explorer le sentiment amoureux, cette fois ci dans le monde "Noir" ( Textes dont le droit d'auteur est protégé)

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Pap'Alpha

Le soleil donne de l’or intelligent, Le soleil donne la même couleur aux gens, gentiment.”

(Laurent Voulzy)

Avez-vous déjà vu un homme blanc devenir graduellement noir? 

Il n’est pas question de coloration d’épiderme ou de concentration de mélanine, mais de la façon de penser les choses et appréhender le monde.

C’est ce qui arriva a Craig dans sa 40éme année, une révolution bien plus kafkaïenne que copernicienne dans la profonde sidération qu’elle provoqua dans son monde intérieur.

Tout au long de l’histoire, on a fréquemment observé le mouvement inverse: Un homme noir, une femme noire, “devenant” blanc ou se faisant passer pour blanc. Le phénomène, appelé  “transpassing”, a d’ailleurs connu une certaine mode, dans les années 20 aux Etats-Unis. C’était l'une des façons les plus rapides, pour le peuple noir discriminé et ostracisé, d’accéder a une fulgurante, immédiate, mais aussi irréversible, ascension sociale. 

Cela valut probablement à certains, parmi leurs descendants, quelques accidents cardiovasculaires lorsqu’ils découvraient la fatidique goutte de sang noir faisant basculer leur patrimoine génétique, leur fierté, dans le mauvais groupe. Karma farceur! Mais ça…Craig ne le savait pas. 

En dehors du cas très médiatisé de la vraie militante, mais fausse noire, de la NAACP, peu de blancs faisaient stratégiquement le chemin opposé, abdiquant à un statut social qui leur offrait d’emblée un capital de privilèges auxquels un noir, a statut et compétence égales, n’avait pas accès sur un même territoire donné. Non, Craig n’avait jamais vraiment eu à se poser ce genre de questions jusqu’ici, ayant été élevé par une mère humaniste, ouverte aux autres cultures et pétrie d’universalisme pacifiste et de sagesse toute ayurvédique.

Bien qu’ayant fréquenté de nombreuses femmes noires, dont Jemmy, il n’avait jamais perçu le monde parallèle dans lequel évoluait la minorité noire, un monde se juxtaposant sur celui du commun des mortels, faits de petits dénis de droits, de gestes subrepticement déplacés, de regards et d’opinions ordinairement discriminants, vexations étouffées, humiliations obscènes dans leur normativité, acceptées de tous et immédiatement mises sur le compte l’hystérie ou la susceptibilité si on osait les confronter.

Du temps où Jemmy et lui étaient ensemble, ils avaient souvent deux appréciations différentes de la même situation. Lorsqu’ils se rendaient au restaurant indien du coin, il y était toujours accueilli avec plus de chaleur et d’effusion qu’elle.

- Tu trouves ça normal qu’ils servent ton plat avant le mien? ils font ca a tous les coups….

- T’exagères, la dernière fois ils t’ont servi avant moi

- Le type qui essaie de nous refourguer des roses défraîchies  ne compte pas.

- Ben, ca devrait. Je suis sure que c’est une filiale, Bombay flowers…Allez, tu devais gouter avant que ca ne refroidisse. Essayons de passer un bon moment, tu veux?

Lui et jemmy avaient essayé un temps de vivre ensemble; Et peut-être y seraient-ils parvenu avant la rupture, si chaque visite d’appartement a laquelle Jemmy était associée ne se soldait pas systématiquement par un cuisant échec. Une fois, une seule, ils avaient presque touché au but: Une contrainte professionnelle avait retenu Craig a l’autre bout de Paris. Jemmy avait été chargée d’apporter au propriétaire tous les documents relatifs à la finalisation du bail que Craig avait conclu seul, en amont. L’accueil chaleureux et  le sourire débonnaire du bailleur, lorsqu’elle lui remit le dossier, ne laissaient pas soupçonner l’issue de cette énième tentative.

- Ma chérie, expliqua précautionneusement Craig au téléphone, le bailleur met tout en œuvre pour nous trouver un autre logement dare-dare. Car celui-ci vient d'être attribué par un de ses collègues d’agence à un autre couple, qui nous a devancé de très peu. Nous avions sa préférence, il t’a trouvé tout à fait charmante. Mais l’autre couple a été plus rapide que nous. J’aurai dû écouter mon intuition et déposer le dossier la veille. La faute a pas de chance.  Mais on poursuit nos recherches mon cœur, on lâche rien.”

Jemmy ne releva même pas! Craig vivait dans l’illusion d’un monde post-moderne et progressiste, dans lequel le racisme était en passe d'être vaincu grâce au métissage croissant, l'éducation bienveillante et la coupe du monde  98, qui avait consacré la France Black-Blanc-Beur. Il ne voyait pas le groupe de touristes asiatiques se bouchant le nez lorsqu’elle entrait dans une rame de métro, les sourires narquois qui accueillaient son afro dans certains quartiers traditionnellement bourgeois, ou les remarques ostentatoirement moqueuses de l’épicier arabe sur le casque qu’elle avait sur la tête:

-C’est quoi ca, un bonnet? En tout cas, ça tient chaud, hein, c’est pratique!

- Ce sont de vrais cheveux!

- Ah super, je peux toucher?

- Non!!!

Craig, comme la plupart de ses amis bourgeois-bohème, ne voyait pas de quoi Jemmy voulait parler, dans sa virulente dénonciation du racisme systémique ayant tant imprégné les rouages de la doxa, et de sa perception de l’Autre, qu’il en était invisibilisé. Un bloc compact de déni commun lui faisait obstinément face. Une amie de Craig, Sabine, diplômée de la même fac de socio, avait même développé une théorie soulignant la dimension psychique, relevant donc de la sphère psychiatrique, du wokisme. Ce délire de persécution était une psychose hystérique et collective relevant de la paranoïa, un peu comme la peur du loup chez les enfants qu’ils se transmettent par contagion, même “ quand le loup n’y était pas”.

Sabine n’imaginait pas, ce faisant, faire basculer le poids de la responsabilité de l’agression sur la victime. Elle ne voyait tout simplement pas la tangibilité de l’agression. Ce qu’on ne voit pas ne peut être nommé et donc exister.  De même que de nombreux peuples antiques, de la Grèce à l'Inde, en passant par la Chine et l’Orient, ne percevaient pas le bleu, nuance alors associé au noir. L’expérience sociale du bleu était à cette époque quasi inexistante, contrairement aux autres couleurs, car il était peu présent dans la Nature environnante. Il est fort probable qu’un magnifique regard Azur soit déjà, à cette époque,  le sujet de nombreuses métaphores admiratives, mais il ne faisait pas l’objet d’une dénomination spécifique distinguant sa couleur comme trait particulier. Pas de masse critique lui permettant d’exister en tant que tel. C’était un non-événement, comme l’était le racisme ordinaire, non détecté des radars de sabine.  Ou des institutions, se privant volontairement d’outils de mesure efficaces, comme les statistiques ethniques.

Et même Craig, en devenant quelques années plus tôt, le beau-père de Yoan, fils de Jemmy, tissant avec lui des liens d’affection et de tendresse, transcendant les liens du sang, tout l’Amour qu’il porta immédiatement à ce fils de substitution, amour qui grandit au fur et à mesure des années, ne le rapprocha pas davantage de la véritable condition noire. Jemmy et lui, a l’occasion des échanges qui suivirent leur premier contact sur une plateforme numérique d’échange et de rencontres, avaient maintes fois abordé ces questions. Sans être un militant engagé, Craig avait toujours eu des positions fermement opposées au racisme et tout autre forme de discrimination. Lors de leur première rencontre physique, ils avaient prévu de se rendre au restaurant à la descente du train de Jemmy et de son fils, qu’ils devaient ensuite, par un bref détour, déposer dans la famille de Jemmy en banlieue.

Mais une soudaine montée de fièvre, suivie de plusieurs crises de vomissement, les avait conduit à changer leurs plans et conduire immédiatement Yoan aux urgences.

Craig s’était inquiété à l'unisson avec Jemmy. Il l’avait rassuré. Il s’était ému de l’amour inconditionnel qu’elle portait à Yoan. La candeur et le courage de ce dernier avait tracé un chemin sûr, à la trace indélébile, jusqu’à son cœur. Mais il ne s’était pas offusqué, lorsque le médecin examinant sommairement l’enfant, avait ensuite ébouriffé ses grosses boucles noires en lançant à son exclusive attention:

- Votre fils sera bientôt sur pied. Il pourra de nouveau jouer au foot.

Jemmy s’était passablement énervé. Qu’on l’ignore d’une part, et qu’on doute ensuite des capacités de son fils à réussir un swing au golf ou un lancer de balle au polo.

-Il ne joue pas au foot, dit-elle cinglante

- Ah bon, répliqua le médecin, déçu. 

Il ne se dégonfla pas, son embonpoint lui offrant de la marge et son esprit étroit, des remarques désobligeantes à foison.

- Bon, ben il pourra jouer a la trompette avec des poumons pareils , hein…J’adore Armstrong.

Puis il fila vers d’autres patients, content de son bon mot. 

D'une certaine façon, leur relation avait apaisé Jemmy, qui s’était mise aussi à relativiser, par mimétisme, ces micro-agressions. car plus grand étaient le bonheur et la fierté de marcher aux côtés de beau brun ténébreux qui aimait son fils comme le sien et faisait toujours l’économie d’explications fastidieuses en laissant planer sur leur trio le légitime doute d’une heureuse famille interraciale. 

La première fois que Craig fut confronté à la question raciale fut peut-être le jour de la naissance de sa fille, une fraîche soirée d’été. Il avait accompagné sa venue dans la salle d’accouchement. Il n’oublia jamais son visage fripé aux traits encore vagues et incertains, qui contrastaient avec la nette et franche force avec laquelle sa petite main blanche, limite bleutée, agrippait alors son auriculaire. C’était Anna. 

Son teint fonça progressivement, tout comme ses traits se dessinent à mesure qu’avancait dans leur première nuit, leur long tête à tête. Jemmy, épuisée par le travail et la première tétée, tomba dans les bras d’un bel inconnu, comme à l'accoutumée, nommée Morphée.   

Craig et sa fille se firent cette nuit-là, milles promesses silencieuses. Anna était tout en joues rondes, avec de grands yeux noirs en forme de cerises. L’arc supérieure de ses lèvres s’étiraient vers l’avant en tremblotant lorsque la faim la tiraillait et le calme olympien de son sommeil était contagieux, comme seul sait l'être un sommeil de bébé, sentant le coton propre, l’amande douce et l'Eden retrouvé, gorgé d’amour et d’endorphine. Il eut le sentiment vertigineux de la responsabilité qui lui incombait à présent, celle de veiller sur un cœur plus précieux que le sien, battant dans une autre poitrine que la sienne. 

Craig ne se posa finalement la question de la couleur de sa fille qu’au moment ou l'infirmière laissa poindre une inflexion moqueuse, sous le joli vernis de son accent antillais:

Elle a beaucoup foncé cette nuit. A ce compte la, elle aura ma couleur de peau sous 48 heures. Plutôt foncé pour une métisse…

Sa fille, Anna, était donc métisse. La citation de Virginie Despentes s’imposa a lui avec la même évidence que cette réalité simple, jusqu’ici ignorée: être blanc était aussi le privilège de ne pas avoir à y penser.

Et les autres? Lui aurait-on fait cette remarque si sa fille avait eu les joues roses et les mèches blondes, ou même brunes? C’est un voyage qu’il devait faire seul. Celui de la parentalité, mais plus encore de la parentalité noire. Black parenthood. Jemmy et lui se séparèrent peu de temps après la naissance d’Anna.

Anna était sa réplique en tout point: le même regard mélancolique aux yeux légèrement tombants, ombragé de longs cils. En plus des traits hiératiques, elle avait hérité de sa fine ossature, et de ses mouvements hâtifs et nerveux. Ainsi que de son pas pressé, même pour n’aller nulle part. Mais elle était son double d’un autre monde, aussi halée qu’il était pâle, avec de fines boucles serrées qui éclataient en cascade luxuriante s’il omettait de les tresser après le bain. Leur beauté n’avait d’égale que leur hermétique mystère. Il était reconnaissant a Jemmy de les coiffer la veille des Week-end ou il en avait la garde, et pendant les vacances, il faisait appel à la légendaire patience de sa mère qui prenait le temps de les démêler avec une pile de livres imagées à ses côtés, dont elle avaient fini par connaître toutes les histoires qu’elles réinventaient ensemble au gré de leur  imagination de troubadour.

La coiffure était invariablement la même, une Jasmine, longue tresse posée sur le côté. Mais les cheveux étaient propres, démêlés, sentaient bons et la Jasmine, a défaut d’une Tiana, lui donnait des airs épanouis de fleur des iles, tout compte fait.  

Anna plongea son père, la tête la première, dans un voyage vers le futur immédiat, sans transition, ni préparation. Il apprit tout sur le tas: les bons termes, les bons gestes, les bonnes représentations, en particulier lorsque les limites de la mimésis s’imposaient d'elles-mêmes. 

Et si Jemmy ne le vit jamais au bras d’autres compagnes noires, Craig, n’ayant jamais cessé de plaire et une enfant améliorant même son capital sympathie auprès de la gente féminine, en eut un certain nombre. Certaines, il devait aussi l’apprendre, entretenant un rapport complexe avec leur propre négritude.

Ainsi quand Anna eut 10 ans, ils embarquèrent dans le sud, la compagne du moment de son père, une belle fille d’Afrique de l’Ouest. Sa mère, Jemmy, l’avait depuis toujours, initié à la bienveillance et à la sororité noire. Le concept de famille relevant chez elle, bien plus du clan exogamique que des seuls liens du sang, incluait aussi les conjoints des parents, les cousins proches et éloignés, les amis de longue date , les profs généreux de leurs temps et leur affection, ou toute autre figure tutélaire. Aissé, la petite amie de Craig, avait acheté pour leurs vacances estivales dans le sud, chapeaux, crèmes solaires et ombrelles, sans la moindre considération pour l’image peu conventionnelle qu’elle renvoyait sur la plage. Elle insistait pour tartiner Anna d’indice SPF50 toutes les deux heures, certaine de remplir un devoir de solidarité dont Jemmy, la mère responsable et probablement consciente des implications de ce geste, lui saurait longtemps gré. Elle même aurait aimé qu’on agisse ainsi avec ses enfants, si elle en avait eu et qu’ils changeaient de carnation aussi vite qu’ Anna. 

- Le soleil va gâter ton teint! On dirait qu’il t’a fait un blackface, disait-elle parfois en riant seule de sa propre facétie.

- Euh….on n'est pas supposés ne pas rire de ça, demanda Craig suspicieux.

- Si, rétorqua sèchement Anna.

Depuis qu’Anna était en âge de parler, elle avait toujours vu sa mère impliquée dans les mouvements associatifs et cyber-activistes de défense de la cause Noire. 

Mais elle était encore sensible aux appels des codes d’intégration de la société blanche. Aussi, quelques jours plus tard, elle céda aux discrètes pressions d’Aissé, lui proposant de lisser ses cheveux chez le coiffeur chez lequel elle l’accompagna. A leur retour, Craig bondit tel un lion sorti, à travers les barreaux,  de sa cage. Il éructait:

- Mais bon sang! Demande la permission avant de lui imposer les coiffures dont tu t’affubles. Sa mère et moi sommes contre tout artifice visant à dénaturer sa peau et ses cheveux!

Aissé dont la couleur de peau changeait, suivant qu’on regarde son visage, la jointure de ses doigts ou ses pieds, tchipa longuement, insensible à la moindre remarque. 

Anna intervint, consciente de sa propre responsabilité:

- Papa, c’est passager. Ça partira à ma prochaine séance de natation. En attendant, regarde, je peux faire ça.

Elle tourna sur elle-même, sa longue chevelure lissée suivant son mouvement de derviche.

- Tu vois!!! Tu vois!!! Ta fille est contente. Vous avez les cheveux lisses et faciles à coiffer. Pourquoi devrait-elle, elle, souffrir?!

Aissé ne mesurait manifestement pas la gravité de la situation, et l’avoir échappé belle. Le répit fut de courte durée.

Attablés un soir devant l’émission de Pascal le grand frère, et témoins du comportement  particulièrement odieux d’un ado boutonneux à l'encontre de ses parents, Anna et Aissé s’écrièrent en choeur:

- Mais il faut le taper cet enfant!

- Non, mais une bonne petite baffe lui remettrait les idées en place.

Craig et sa mère se tournèrent vers elles, horrifiés. Aissé en prit en nouveau pour son grade. 

- Tu n’es pas sérieuse? Lui reprocha Craig

- Mais papa…., tenta timidement Anna qui avait rarement vu son père aussi énervé.

- Anna, je te conseille de ne pas t’en mêler, coupa adroitement sa grand-mère, et d’ailleurs, tu me suis. Il est l’heure d’aller se coucher.

Craig regarda Aissé en se demandant s’il la connaissait vraiment. Ce n’était plus un fossé culturel qui les séparait, mais une faille tectonique ou une  brèche spatio-temporelle, et cela ne tenait pas qu'à ses nombreuses et incroyables transformations, a coup de savants tissages, lace-wigs et autres artifices capillaires. Il avait appris que le cheveu ayant l’air naturel pouvait ne pas l'être, et qu’une peau sans fond de teint pouvait avoir subi des modifications encore plus invasives. Cela tenait au fait qu’elle ne lui avait jamais fait assez confiance pour se montrer à lui telle qu’elle était naturellement faite. L’avait-il jamais connu en fait? Il fut tenté un moment de tout envoyer bouler. Il avait toujours souhaité lui dire que ses prétendues racines allemandes, qu’elle partageait avec l’ensemble de ses copines décolorées, ne pouvaient expliquer ses fréquentes variations de teintes….

Mais il perdit toute contenance lorsqu'elle enroula ses douces lèvres charnues autour des siennes. Il avait toujours été sensible à une certaine forme de manipulation. Elle regagnait Paris le lendemain. Était- ce vraiment nécessaire de gâcher leur dernière soirée ensemble?

Le départ d’Aissé au matin, le soulagea encore plus que leurs ébats de la veille.

Il marqua surtout un nouveau tournant pour Anna qui put enfin laisser sa peau être librement étreinte par le soleil, et sa chevelure frisée s’étaler en volumineux afro, dégagée de toute contrainte esthétiquement inutile. Son père ne l'appréciait jamais autant qu’en ces instant où la Nature lui rappelait la part d’inconnu et de mystère dont recelait le prolongement de lui-même, son propre enfant. Son teint ambré passait quasiment d’une heure à l'autre, aux sous-tons cannelles. Seuls les deux traits laissés par son maillot, et qui lardaient ses épaules de part et d'autre, rappelaient sa couleur originelle. Et toutes cette gradation de teintes brunes, chaudes et vibrantes, étaient toujours l’expression de la versatilité naturelle d’une part à la fois infime et fondamentale de son identité, en devenir.

Un soir, attablés à la terrasse d’un restaurant sur pilotis, depuis laquelle le soleil déclinant prenait des reflets rougeâtres, se réverbérant sur toute la surface d’une eau ondoyante, huileuse à la manière d’une toile, ils goutaient à la simple joie d'être ensemble. Ce moment venait s’ajouter aux milliers d’autres qu’ils thésaurisaient depuis des années, et dans lesquels chacun pouvait venir puiser à foison dans les temps difficiles. 

Anaé, brune acajou comme à chaque fin d’été, se leva pour aller aux toilettes. Happés par la magie de la peinture aquatique qui les hypnotisait de ses multiples touches impressionnistes aux reflets argentés et mordorés, Craig et sa mère perdirent la notion du temps. De longues minutes s’égrenèrent, laissant le temps en suspens. Ce fut l’arrivée de leurs trois assiettes en l’absence d’Anna  qui les ramenèrent à la réalité. S’inquiétant de ne pas voir sa fille revenir, Craig partit a sa recherche. Il sut en l’apercevant de loin que quelque chose n’allait pas. Elle ne pleurait pas, mais le tremblement si significatif du haut de sa lèvre supérieure ne laissait planer aucun doute sur l’imminence de sanglots. Elle faisait des gestes désespérés et vains dans sa direction, mais ne l’avait pas encore vu, un homme imposant barrant son passage et sa vue. Lorsque Craig arriva enfin à leur hauteur, elle se jeta dans ses bras avec soulagement:

- Papa!!!!!

- C’est…C’est votre fille, monsieur? articula confusément  l’employé, je suis vraiment mortifié. Je ne l’avais absolument pas reconnue. Je vous présente toutes mes excuses, jeune fille…

- Vous laissez-moi, coupa Anna, vous venez de me traiter de menteuse, en disant que je ne faisais pas partie de votre clientèle!

- Qu’est ce que cela veut dire? Vous avez osé lui dire ça? A ma fille? Nous venons ici depuis que je suis moi-même enfant, bien avant que vous ne sachiez même rédiger un CV!

L’employé commençait a sentir la pression monter. Craig avait osé le ton et les clients les observaient. 

- Nous allons vous offrir les repas. Je suis vraiment navré, je n’ai pas reconnu votre fille. Elle a beaucoup grandi…

- Vous ne l’avez pas reconnu? Vous avez peut-être besoin d’une nouvelle paire de lunettes alors.

- Non, je vous assure monsieur, ne pas l’avoir reconnu avec ce bronzage, enfin…je…

L’employé regretta probablement aussitôt l’absence de maîtrise de son discours sous le poids de la nervosité, mais le mot avait été lâché, le révélant peut-être aussi tout simplement à lui-même. 

Craig ressentit dans sa chair, toute la détresse muette de sa fille. Il devint peut-être bien noir à ce moment là. Il alla prendre sa mère. Ils regagnèrent tous ensemble leur voiture, et se firent un modeste restaurant chinois en bordure d’autoroute. Le lendemain, il envoya par recommandé avec accusé de réception, une lettre incendiaire au prestigieux restaurant sur pilotis qui valut à l'employé raciste une lourde sanction disciplinaire. 

De retour à Paris, Anna fut ravie de retrouver son frère Yoan, revenu de chez son père,  et leur truculente mère qui s’activait autour de la préparation d’un nouveau séminaire. Chaque retrouvaille était l’occasion d’un nouvel engouement pour sa cause communautaire: Les zoos humains, le parfum de scandale des propos d’un grand dirigeant français au JT, l’esclavage en Lybie…

Son nouveau cheval de bataille était la défense du wokisme. Un mot qu’Anna avait déjà entendu et qui semblait irriter une bonne partie de la société française, sans qu’elle puisse déterminer s’il s’agissait du signifiant, l’anglicisme ou du signifié..qu’elle même ignorait. L’état d’éveil devait, selon, elle, concerner son seulement toutes les causes, mais aussi tout le monde. 

- Tu te rends compte, expliquait sa mère, ils ont OSÉ faire une réunion institutionnelle sur le wokisme sans inviter les principaux intéressés. C’est un colloque se déroulant dans les arcanes du pouvoir en plus, à l'Assemblée Nationale. Enfin, en marge, mais quand même le lieu est symbolique! Pas un seul noir présent! Ils ont quand même mis un maghrébin, cela dit…Mais pas de noir! Ca aussi, c’est un symbole.

Jemmy ne décolérait pas devant cet affront décomplexé. 

Anna retrouva a la rentrée, avec une joie encore plus grande, son groupe d’amies: Nina, Sabrina et Koro. Le groupe scolaire privé qu’elle fréquentait depuis son enfance avait beaucoup changé, mais Nina, Sabrina et Koro avaient toujours été là. Aussi immuables que leur précieuse amitié.

Aucune d’elles n'avait une conscience claire des évolutions sociologiques de leur ville, et encore moins de leur établissement.  Leurs réalités immédiates d’adolescentes consistaient en échanges réguliers de messages, ponctuées d’ intempestifs émojis, sur une multitudes de réseaux sociaux croisés, en selfies bouche-de-canards-et-les deux-doigts-en-V et en possibilités d’échanges qu'offraient leurs garde-robes respectives.

Et pourtant, entre leur entrée en primaire et leur passage au collège, avec un an d’avance pour la précoce Anna, la plupart des parents d’élèves blancs avaient déménagé, trouvé un emploi ailleurs ou jouant sur les subtilités de la carte scolaire, changé leur enfant d’établissement. Cette désertion communautaire avait profité à une autre, la nature ayant horreur du vide. Et le budget serré d’une école catholique privée, encore plus. Les mères voilées s’étaient peu a peu mêlées aux autres, aux sorties des classes et avaient progressivement pris place dans les conseils de classe et réunions de parents d’élèves. 

La minorité noire avait été exclue de cette ascension sociale, tant dans l’accès à l’éducation que dans la sphère patrimoniale, avalée par une nouvelle forme de gentrification qui ne la concernait pas. Dans cette petite ville de banlieue, les familles noires ayant accédé à la propriété se comptaient sur les doigts de la main.  Et la mixité sociale avait été reléguée au rang de mythe.

Anna, en vrai caméléon, familière du transpassing culturel, n’avait pas senti immédiatement les effets de cette exclusion. Elle était acceptée par ses amies et leur entourage: leur troublante ressemblance physique n’y était pas étrangère. Elle slalomait ainsi entre les tensions, en jouant sur cette ambiguïté. Elle ne remarqua pas que Koro, une des rares noires du collège, avait choisi de rester à l’écart.

Yoan avait une approche plus directe, assumant son africanité sans ostentatoirement l’exhiber non plus, à l'instar de son groupe d’amis, de grands métis arborant dreadlocks et coupe afro. Ils étaient très souvent pris pour cibles par l’équipe pédagogique du collège, majoritairement blancs, dont certains avaient probablement fait glissé leur crainte latente et intériorisée d’invasion, sur un segment de la population sur lequel pouvait être extériorisé toutes sortes de frustrations sans crainte de représailles excessives.   

Yoan, Dali et Franck qui en représentaient un échantillon dilué, en faisaient régulièrement les frais.

Du chahut dans la cour de récré? ils étaient aussitôt piochés au milieu d’élèves plus bruyants.

Un ou deux retards? Ils étaient sanctionnés sur la base d’absences, y compris quand cela leur portait préjudice dans la notation de devoirs sur table.

Ils furent même un jour, très arbitrairement punis pour "ne pas avoir signalé une bagarre", dont ils s’étaient, suivant les conseils de leurs parents, scrupuleusement tenus à l'écart.

Les professeurs, dans leur recherche de paix sociale, sympathisaient avec les éléments les plus perturbateurs du collège, doublement protégés par des parents investis dans les organes participatifs au sein de l’établissement, et par des communautés solidaires et soudées, devenues des forces politiques et économiques incontournables, à chaque échelles territoriales.

Peut-être que certains évacuaient leurs impuissantes frustrations sur Yoan, car ce dernier semblait concentrer toute la haine réfractaire de sa prof de français qui exigea son redoublement malgré une moyenne de 10, mollement atteinte, il est vrai.

Yoan n’avait pas choisi son camp. Il avait été choisi par un groupe d’amis qui se trouvait être composé d'Afro-descendants. Sa sensibilité aux problématiques touchant la population noire, en avait été accrue.

Il fut le premier à faire reconnaître à sa sœur, la mise à distance régulière de Koro par leur groupe de copines et la taquinait souvent à ce sujet en forçant intentionnellement le trait. 

- Bon, vous la rejetez parce qu’elle est noire, en fait, lança t-il à l’heure du dîner, et parce qu’elle a pas vos longs cheveux lisses ou bouclés qui peuvent bouger comme ça, shlack, shlack, shlack….

- N’importe quoi, l’interrompit Anna, agacée, Arrête de faire le mariole. Tu sais très bien qu’elle est externe. Le reste du temps, elle est avec nous.

- C’est vrai ça, s’enquit Jemmy sans suspendre la préparation du repas

- Mais pas du tout, s’énerva Anna, Pas du tout!!!! Je vois pas de quoi il parle!

Mais son frère était d’humeur badine ce soir. Il revint à la charge:

- Ah ouais? Et pourquoi je l’ai vu traîner seule dans le préau cet aprém au lieu d'être avec vous dans la cour?

- Elle avait des devoirs à rendre. C’est elle qui nous évite,si tu veux savoir!!!

Jemmy posa la salade d’avocats et de thons sur la table, près de la vinaigrette faite maison.

- Ça vaut peut-être le coup de t’en assurer ma chérie. Je vais appeler sa mère pour l’inviter ce week-end, trancha Jemmy, en se rappelant les regards circonspects de parents arrivés dans l’école bien après elle, mais qui formaient un clan serré et manifestement inquiets de l’influence que son look afro-folk assumé pouvait avoir sur leur progéniture. Elle ajouta: - Je verrai aussi avec les mères de Nina et Sabrina pour voir qui peut recevoir une soirée pyjama. Vous avez besoin de temps de socialisation en dehors des cours. C’est important. A présent, A TABLE!!!!!

 Elle s’installa la première, pensive. On parlait souvent de privilège blanc. Mais existait-il aussi un privilège arabe, asiatique, indien, voire même noir, suivant la répartition démographique d’un territoire donné? Puis son flux de pensée évacua rapidement cette idée saugrenue. Le privilège s’accompagnait toujours de pouvoir. Dans quel espace les noirs avaient-ils jamais eu assez de pouvoir pour ségréger une autre catégorie sociale, qui ne fut pas elle-même noire? Ils étaient sur leur propre continent les pions désarmés, se dressant les uns contres les autres, d’un échiquier dont la partie se jouait ailleurs. Leur manque de solidarité et de cohésion en étaient partiellement les causes.

La conférence que Jemmy préparait pour cette fin de semaine avait été organisée par plusieurs collectifs noirs parisiens, habituellement en désaccord sur tout, mais qui avait cette fois bondi de rage, comme un seul homme indigné, à la lecture de la tribune des organisateurs exclusivement blancs, du colloque “anti-wok”. Des obus sémantiques comme "Déclin de la pensée critique” et “approche psychiatrique du wokisme”  avaient provoqué des réactions en chaîne et de multiples déflagrations sur les réseaux sociaux. 

Perçu par la doxa intellectuelle comme un mouvement populiste opposant au racisme systémique, une réaction inappropriée car démesurément paranoïaque, doublé d’un narcissisme pusillanime et sectaire, le wokisme était communément rejeté et incompris.

 Dans la semaine qui s’écoula, plusieurs visioconférences, dont Jemmy manqua la moitié, furent coordonnées pour organiser la contre-attaque du camp black. Pour compenser son implication parcellaire, Jemmy créa à la hâte l’ensemble des outils de communication, du mini-site aux affiches de l'événement qu’elle placarda dans les métros et les gares les plus proches avec ses enfants afin de "leur enseigner par l’exemple, la solidarité”. 

Les intervenants choisis étaient tous noirs mais avaient des idéologies politiques, parfois diamétralement opposées. Certains se haïssaient tant et si bien qu’ils n’acceptaient de respirer l’air de la même pièce que parce qu’il était gratuit. 

Jemmy profita de l’excuse, pas si fictive, de sa singulière désorganisation pour envoyer son ex-conjoint Craig, infaillible partenaire familial, intercéder en la faveur de Yoan auprès de la direction du collège qui menaçait sans explication logique ni cohérente, autre que la vindicte, et au pire un racisme à peine voilé, de ne pas le réinscrire l’année suivante.  Anna, quant à elle, poursuivant son rite d’initiation avec entrain, accompagna sa mère au colloque “pro-wok”, comme elle se plaisait à le répéter. 

Le premier intervenant, un caraïbéen qui avait le rêve mythique d’un retour en Afrique, s’appuyant bien plus sur l’utopie d’un Fourier et ses phalanstères que sur celle d’un Garvey, aborda la question de l’intersectionnalité dans le wokisme, et l’absolu nécessité de l’inscrire dans l’Afrique wakandaise de son imaginaire ou les lois anti-LGBT seraient enfin proscrites. 

Le second intervenant, son rival de toujours, releva chaque approximation de son intervention, pour les tourner à son avantage, dans une diatribe assassine invitant clairement à la joute oratoire. La salve d'applaudissements déchainés qu’il reçut en dit moins sur la qualité de son allocution que sur l’absence manifeste de popularité du précédent intervenant.

Anna commençait à bailler, tandis que sa mère notait dans la liste interminable des intervenants, plus nombreux que l’auditoire, le nom de deux frères-ennemis, présidents honoraires de deux associations qui n’en avaient constitué qu'une seule des années durant. Les deux s’accusaient mutuellement d'être des agents des renseignements généraux, à la solde d’une police française infiltrée. Ils passaient heureusement à la toute fin, l’un à la suite de l’autre, sachant qu’ils en venaient régulièrement aux mains.

Une jolie jeune femme dans la fraiche vingtaine, se saisit du micro avec la grâce féline d’une chanteuse de jazz. Elle offrit à la salle un moment volontaire de suave légèreté à travers l’éclat de son sourire suspendu, avant de se lancer dans un solo, rythmé par une voix chaude:

Bonsoir, je crois que vous me connaissez tous…Je suis Sapphoblack. Je suis slasheuse: Poétesse et danseuse-effeuilleuse/Styliste et modèle/Chanteuse-slameuse et depuis quelque temps, chroniqueuse  dans l’émission en roue libre que vous suivez tous, j’espère (Rires travaillés).

Alors tout d'abord mes amis, qu’est ce que le wokisme, me direz-vous?  Le Wokisme? Tropisme ou exotisme? Je refuse qu’on lui affuble tout éro…tisme!

Mes sœurs-soeurs nées d’ autres mères-relevant des mêmes ….-ismes!

Donnons une voix forte pour lutter, taons contre talons, contre les cohortes de prédateurs,

dominant qui nous écrasent de telle sorte qu’un simple voile devient affront, insulte au front,

Impossible d’assumer à fond, cette I-DEN-TI-TÉ sans une noble TE-MÉ-RI-TE!

Le courage lie cœur et rage, nos cœurs endurcis par tant de rage contenue.

Nous crions, nous rions, nous pleurons, mais surtout nous luttons avec rage dans un combat où ne se ménage pas l'âge de…” 

 Anna était avachie, paupières baissées, dodelinant de la tête, qu'elle refusait de reposer sur le dossier de son siège. Elle était la seule enfant de l’assemblée. Jemmy n’avait d’ailleurs pas répondu lorsqu’un couple de vieux militants africains s’étaient offusqués de la présence d’une si jeune enfant à des débats dont sa génération n’aurait pas eu à s’occuper si les leurs avaient rempli leurs missions, mais elle ne poussa quand même pas l’hypocrisie jusqu’à surenchérir d’un: “Vous avez raison. Arff, les gens”. 

En revanche, le slam chaloupé de SapphoBlack la ramena immédiatement à ses réalités de mère. Elle alpagua sa voisine immédiate:

- Doris, Do’, s’il te plait…La petite commence a se fatiguer. Je dois la ramener à la casa. Tu crois que tu peux assurer la suite, s’il te plait? Voilà la liste des intervenants, il faut juste s’assurer du bon ordre de passage.

- Pas de problème, vas-y, rentre avec ta puce. Moi même, je ne comprends pas ce que la go là chante ou parle depuis à l’heure. Façon dont elle tient le micro comme si elle jouait à guichet fermé, je ne suis pas certaine qu’elle songe à le rendre un jour. Et elle n’a pas seulement braqué le micro, elle a aussi braqué l'événement! Tu ne vois pas son gendarme posté à l’entrée avec ses CD et ses posters dédicacés, à vendre! Pourquoi pas des pagnes en wax, des bijoux en cauris et une vente a emporter d’alocos aussi, tant qu’on y est…Hum, en tout cas!

Jemmy lutta de toute la force de son esprit contre sa propension naturelle au kongossa, mais elle ne pouvait pas prendre ce risque: Doris, impénitente bavarde, s’était dangereusement  rapprochée d’elle. Si elle la relancait, c’était une demi-heure minimum de commérages. 

- Merci beaucoup, ma Do’. Tu es un ange!

- Oui, vas vite coucher notre pupuce, pardon! Il ne faut pas décourager la relève avant l’heure.

Jemmy embrassa rapidement Doris, et elle et sa fille allèrent rejoindre Craig et Yoan qui les attendaient dans un fast-food, situé à l’angle de la sortie de métro. 

- Alors, demanda Jemmy impatiemment, comment s’est passé l’entretien avec le bahut?

Yoan et Craig se regardèrent, complices.

- Ben écoute, c’est simple: on retire les enfants du collège. S’ils ne réinscrivent pas Yoan, Anna non plus, n’a rien a y faire. Tanpis pour eux, ils viennent de perdre deux énormes potentiels.

- Et ils t’ont pas donné plus d’explications que ça? Ils se sont justifiés au moins ?

Jemmy les regardait alternativement en quête de réponses, mais Craig, 40 ans, et Yoan, 13 ans, faisaient front dans un silence endurci par la volonté commune d’épargner aux deux femmes noires de leur famille, qui avaient aussi leur lot quotidien d’injustice à gérer, les détails scabreux d’une confrontation stérile.

Jemmy n’insista pas. Elle avait appris à comprendre et respecter le point de vue de Craig, le pacifiste. Craig, l'humaniste.

L’organisation des rapports de force sociétaux était ainsi faite. Les tensions découlaient du refus de coopération, et de l'inévitable compétition communautaire que cela générait. Toute la difficulté à faire société autour de l’idée de nation commune était là:  Le refus obstiné de l’altérité, de l’Autre comme version à peine différente de soi-même. Si chacun avait une part de responsabilité dans ce fiasco, ils la portaient tous collectivement.

Jemmy regardait fièrement Craig. Son bronzage pelait encore par endroit, de très fines écailles se détachaient de l'arête de son nez. Yoan et Anna s’étaient à nouveau plongés, immobiles, dans le monde parallèle et invisibles des réseaux sociaux, via leurs portables.

Son regard se posa à nouveau sur Craig: il avait peut-être bien fini sa mue.

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Daniel, l’enfant des eaux 

“ You want my jazz, but you don’t want my blues”

( Anonymous)


 Lorsque Daniel descend dans les sombres profondeurs de l'océan, Muanja, son aînée, est toujours la première à l’accueillir, devançant a coup vigoureux de nageoires, ses nombreux frères et sœurs. Combien d’enfants a-t-il? Il ne saurait le dire lui même. Il lui semble qu’ils sont tous les répliques à l’infini,  des 10 premiers: Muanja, Manga, Tube, Itengu, Idolo, Edubu, Kunduwa, Japite, Iyo et Dipanga.

Leurs queues de poisson s’agitent frénétiquement à la vue de leur père. Certains ont la teinte ébène de leur mère, d’autres le teint clair de Daniel. D’autres encore, affichent des teintes intermédiaires. 

Jomba, la mère,  coupe leurs bancs d’enfants en deux et s’avance vers lui. Son regard, profond, est rendu encore plus mystérieux par le léger strabisme qui le voile et empêche quiconque la fixe de le sonder. C’est lui, au contraire, qui capture, soumet et emprisonne. Sa longue chevelure naturelle flotte dans les eaux et l’enlace avant que ses bras ne l’atteigne. Comme toujours, elle tient dans l’un d’eux, un nouveau-né. Elle le lui tend: - Celui-ci est Dikala….pour que tu te rappelles que tu nous appartiens. Nul n’échappe à son clan. Il définit notre destin commun. Sache-le.

La voix de Jomba est douce et envoûtante. Elle n’ordonne pas, elle est ordre. Cette voix, qui a égaré des milliers de pêcheurs à travers les âges, l’a toujours ramené fidèlement à elle, telle une fatale boussole aimantée.

Daniel avait encore fait le même rêve étrange et familier, le seul dont il se souvenait jamais. Il s’étira longuement. Il avait toujours eu l’impression d'être en mission sur terre, sans jamais avoir eu une conscience claire de ce que cette mission impliquait. Il avait juste le sentiment diffus d’avoir quelque chose d’important à réaliser, tout comme l'inconfortable impression que cela serait d’autant plus difficile qu’il ne se sentait pas appartenir à ce monde horizontal, soumis à la pesanteur.

La fortune, le hasard ou le guingois, au choix l’avait conduit de Douala, au Cameroun, jusqu’en occitanie dans le sud de la France. Il avait ensuite sillonné plusieurs pays d’Europe de l’Est, d’Asie et d'Amérique du Sud, a la recherche de sa destinée. Celle-ci lui avait toujours échappé par un malheureux concours de circonstances. Le jour ou , parvenant à la toucher du bout des doigts, il aurait dû signer un contrat de coach sportif d’un grand groupe bresilien, une terrible agression par arme à feu, le cloua un an durant, sur un lit d'hôpital.

Tous ses amis et ses proches lui avaient alors tourné le dos, l'abandonnant à la vie hermétiquement recluse des personnes hospitalisées sur une longue durée . Tous à l'exception de sa famille. La vraie, sa mère et ses sœurs. La fantasmée: La belle Jomba et leur flopée d’enfants, dont il ne se souvenait jamais des prénoms à l’état d'éveil.

Il rencontra Jemmy lors de cette longue traversée du désert par le biais d’une connaissance commune sur FaceBook. Il avait d’abord eu d'évidentes vues sur cette dernière, qui ne prêtait aucune attention aux nombreux likes et commentaires dont il gratifiait la plus anodine de ses publications. La photo d’une simple quiche aux saumon passablement réussie, suscitait des trésors de la langue française que lui-même ignorait posséder.

Les grands yeux noirs d’Hilda, beauté métissée à l'opulent décolleté et aux souples jambes de gazelles, étaient source d’inspiration chez de nombreux rivaux qui noyaient sa prose laborieuse sous un flood discontinu. La beauté métisse likait elle-même, assez souvent, les posts de Jemmy. Elles partageaient la même communauté d'idées post-révolutionnaires, allant de l’affirmation de la négritude à la revendication d’un retour en Afrique, afin d’y bâtir une économie réciprocitaire plus juste et équitable, sous fond d’hashtag. Des idéalistes du clavier dont FaceBook, tombeau des révolutions avortées, pullulaient. 

Jemmy était aussi lunaire qu’Hilda était solaire. Elle ne brillait pas, et ne scintillait pas de promesses de bonheur vaines dont beaucoup se brûlaient les doigts. Non, elle veillait au loin, ne brillant que pour elle-même dans un elitisme confidentiel. Ce désintérêt à plaire à quiconque, intrigua Daniel plus qu’il ne l’attira au départ.

 Et puis n’importe quel astronaute, homme sage ou philosophe du dimanche, avait une connaissance empirique du danger moindre qu’il y avait à approcher la lune, plutôt que l’ aveuglant soleil. C’est donc ainsi qu’il en vint s'intéresser à elle.

Daniel abordait toujours les filles, les femmes, les matrones entre deux âges ou les vieilles femmes sans âge, avec le même demi-mensonge:

Bonjour, je me présente, je suis Daniel. J’ai créé une marque de sneakers afro, et j'aurai aimé collaborer avec vous. J’ai été sur votre profil et j'apprécie énormément votre travail.”

Demi-mensonge, car son alitement ne l’avait pas empêché de travailler sur un projet de commercialisation de sneakers afro, qui commencait d’ailleurs à connaître un succès d’estime dans le sud-ouest.

Demi, car la plupart du temps, cela lui servait aussi de prétexte pour attirer à lui la personne qu’il convoitait alors.

Il fut surpris que cela fonctionne avec Jemmy qui lui répondit dans les 48 heures de sa première prise de contact. La réponse était carrée, professionnelle, sans ambiguïté. Ils commencèrent à échanger sur la base d’une future collaboration. Elle mettait en général, de quelques heures à quelques jours, pour lui répondre. Elle s’en excusait toujours, ignorante des codes de séduction sur les plateformes numériques. C’était une femme occupee: une conjointe , une mere de famille, une professionelle alors en pleine ascension.

Très vite, leurs discussions s’allongerent, en même temps qu’elles s’étendirent subrepticement sur les activités extra-professionnelles, leurs vies, ambitions et rêves respectifs.  Ils partageaient le même goût pour la musique, avec des inclinations différentes: la musique africaine pour lui. Jazz, blues et Hip-hop des 90’s pour elle. Leurs échanges elargissaient aussi leurs répertoires musicaux réciproques.

Jemmy lui ayant fait comprendre qu’elle était en couple, et fidèle, elle ne voyait aucune ambiguïté à échanger avec un jeune homme qu’elle considérait comme un peu perdu et isolé, et dont il n’y avait rien à craindre, aussi beau soit-il, puisqu’il vivait à l'autre bout de la France et qu’ils ne se rencontreraient jamais.

Pour tout dire, elle n’avait même pas l’impression qu’ils vivaient sur la même planète: créatif et fantasque, il passait d’une idée de projet à une autre sans jamais en finaliser aucune, alors qu’ il avait le talent pour toutes les mener successivement à terme,  avec le bon ancrage et la bonne méthodologie. C’était ce qu'elle voulait lui apporter, car cela faisait partie de sa conception de la réciprocité, de l’échange et du partage. De l'humanité, tout simplement.

A chaque fois que Daniel se retrouve dans cette voie sinueuse et étroite qui mène au repaire sous-marin des siens, son corps le premier reconnaît son appartenance à ce lieu: Ses poumons cèdent la place dans le processus de respiration a de soudaines branchies, ses yeux perçoivent l’horizon au delà de la sombre opacité des profondeurs; La densité de l’eau épouse  son corps sans l’alourdir ou le ralentir. Poissons de toutes tailles et invertébrés millénaires  saluent silencieusement sa course, se rapprochant vélocement  des roches sous marines ocres, brunes et rougeâtres afin de lui céder le passage. Jomba tient un nouveau-né, au teint brun et cheveux de laine rousse, exact copie de sa sœur Idolo dont le nez est tacheté de grain de rousseur.

Les enfants se sont  éloignés après les habituelles effusions des premières minutes de retrouvailles. Ils jouent gaiement dans l’epave d’un bateau, dont la carcasse a ete colonisee par de folles herbes spongieuses. Jomba, splendide et sentencieuse lui tend l’enfant:

- Voici ton nouveau fils. Comment l'appellerons- nous?

- Neptune!

- C’est lequel de tes ancêtres celui-là? On le trouve de quel côté de ta famille?

Il ne répond pas, et songe que c’est au moins la 4e ou 5e réplique d’Idolo. Qu’importe les prénoms, ils pourraient aussi bien leur attribuer des chifffres.

- Tu n’es pas seul, poursuit Jomba, tu as une famille. Nous te voyons de moins en moins. J'espère que tu ne tisses aucune attache la haut. Attention, n’attire pas à toi la colère des mers. Je t’aurai prevenu….

Daniel  blottit son fils contre son torse en lui fredonnant délicatement le beat de “knocked yourself out”, telle une comptine.

Le lendemain, Daniel se sentit imprégné d’une énergie nouvelle. Il avait quitté l'hôpital depuis quelques mois déjà et sa rééducation, progressant par pallier, avait après plusieurs mois de stagnation, atteint un niveau de récupération encore jamais atteint. Les ventes des sneakers afro s’envolaient à l'approche de l'été. Il parcourut son répertoire téléphonique, et appela plusieurs de ses conquêtes. Une suisse d’origine ivoirienne avec laquelle il avait passé jadis de bons moments, et qui s’était installée dans le département voisin avec son mari, lui répondit immédiatement. Elle passa le chercher à la sortie de sa séance de thérapie.  Il la baisa à même le capot de sa berline, dans un chemin de terre croisant une départementale peu fréquentée. Trois autres femmes mariées, originaires respectivement du Congo, du Cameroun et de Martinique, ainsi qu’une étudiante marocaine, mariée à ses études de médecine, le recontacterent la semaine suivante. Il coucha avec chacune d’entre elles. Plusieurs fois pour certaines. L'étudiante avait essayé de gratter un dîner. Il l’avait adroitement et élégamment éconduite. Il préférait les femmes mariées ou engagées dans une relation sérieuse,  car elles offraient la stabilité tranquille de l’amour impossible.

Finalement la seule relation longue relation suivie qui avait survécu à toutes les autres était celle qu’il entretenait en songe avec Jomba.

Daniel l’avait rencontré à 9 ans, en longeant une des nombreuses criques desertees des touristes qu’offre Kribi, station balnéaire du Cameroun. Alors qu’il s’amusait à lancer des projectiles au loin, en jouant avec le ressac des vagues surplombées d’une mousseuse ecume, il s’abstint a la dernière seconde de lancer le petit objet circulaire qu’il venait de ramasser. Une pièce ancienne, brunie par le temps.

Daniel fut un moment tentee de courir jusque chez sa tante pour lui montrer sa trouvaille, mais il se ravisa aussitot; La maratre n’était avide ni de coups, ni d’insultes. Il y’avait fort à parier qu’elle y trouve une parfaite justification à son exutoire, puisqu’il était formellement interdit aux enfants de jouer aux abords de la plage. De nombreux contes terrifiants et fantasmagories populaires alimentaient cet interdit séculaire, qu’il avait transgressé.

Il glissa la pièce dans la poche de son pantalon, et regagna son foyer.  Il commenca a rever de cette belle femme noire a la chevelure dense et epaisse, qui flottait dans l’eau comme les algues au milieu des coraux. 

Je t’ai longtemps attendu, lui dit-elle, mais je savais que tu viendrais un jour à moi. Lorsque ta mère a quitté le pays pour aller travailler a l’étranger et t’assurer un avenir, j’étais là. J’ai bu chacune de tes larmes, et j’ai apaisé ton coeur. Lorsque ta tante te noyait sous des taches menageres, qui aurait du etre la charge d’un adulte, j’étais la. Lorsque tu étais le premier a te lever et le dernier à te coucher, pour les assumer, j’étais là. Dans tes miraculeuses prouesses scolaires, seul privilège des pauvres bien nés, j’étais la. Lorsque la faim te tiraillait car tu n’avais fait qu’un repas, au milieu de l’opulence, j’étais là. Tu n’as jamais été seul, j’ai toujours été là. Je ne te quitterai plus, à présent. Je suis Jomba, ta femme de l’autre monde.” 

Daniel avait depuis gardé précieusement cette pièce sous le matelas sur lequel il dormait, le soir, à même le sol.  C’était devenu son bien le plus précieux et il lui accordait toutes les attentions en échange de ses excursions oniriques dans le monde marin, auprès de sa madone noire. 

Un jour, un de ses cousins lui chaparda la pièce et  refusa de la lui rendre, en dépit de l’empoignade qui suivit et pour lequel, il fut le seul à être puni sans que son bien ne lui soit restitué. Dans les jours qui suivirent, son cousin fut pris de violents maux de tête, puis de maux de ventre. Sa température augmenta considérablement. On fit venir le médecin, qui proposa de le transférer à l'hôpital. Sa tante, qui avait l’intuition face au calme olympien de Daniel contrastant avec la panique generale, qu’il y etait pour quelque chose, saisit violemment le frele corps du garconnet et le secoua comme un manguier coriace, retenant ses fruits.

  • Qu’est ce que tu as fait a mon fils , sorcier?! Tout ceci est ta faute, enfant du diable! Qu’est ce que tu lui as fait?!

Il darda  la femme enragee d’un regard noir et glacial.

  • Ma piece! lui répondit-il, en tendant sa paume vide.

L’heure n’était plus aux salamaleks et formules de courtoisie. Leur haine réciproque avait fini de les consumer, rien ne pouvait plus être sauvé de ce naufrage relationnel, en dehors de son mollusque de fils, peut-être. 

La tante se precipita au chevet de ce dernier et lui extirpa a coup de gifles, les aveux dont elle avait besoin pour le sauver. Lorsqu’elle lui rendit la pièce, elle lui intima l’ordre de ne plus laisser cet objet chez elle. Daniel la fit percer auprès du forgeron du coin, y glissa une fine chainette, et la porta désormais à son cou, sous ses débardeurs debrailles. 

Jomba tint parole. Elle ne le quitta jamais. Quand il eut 17 ans, bien avant la plantureuse prostituée de la rue de la joie, pour laquelle son cousin et lui avait cotisé afin de la monter à tour de rôle, ce fut Jomba qui le dépucela au milieu des poissons, cétacés et crustacés. Elle ne lui demandait aucune exclusivité charnelle, mais ne voulait pas partager son coeur.

Or l’attachement que Daniel portait, aujourd’hui, a Jemmy était réel. Elle était différente des autres. Leurs blessures secrètes entraient silencieusement en résonance, sans se heurter.

La première fois qu’il la vit, submergé par sa douceur naturelle et son raffinement, elle lui inspira aussitôt un besoin de protection. Elle le recevait toujours avec le plus grand soin, totalement dévouée à sa seule présence, s’organisant en amont, depuis qu’elle était redevenue celibataire, pour faire garder ses enfants.

Elle le recevait avec l’attachement délicat de la geisha, et une décontraction communicative qui l'incitait à se sentir chez lui. Leur proximité était telle qu’il lui arrivait de lire dans ses pensées:

Sais tu que les premières Geishas etaient…des hommes?”, lui dit-elle

Il tressaillit. Son trouble l’excita.

En Amour, tout comme dans le sexe, il n’y a pas de normes. Elles s’abolissent. Et parce qu’elles se savent vaines, elles renoncent, chez les gens sages, à s'imposer".

Le pourtour des épaules de Daniel était une montagne musculeuse sur laquelle ses mains se baladaient, puis s’aggrippaient au plus fort du désir et du plaisir. Lorsque les yeux clairs de Daniel penetraient les siens, au moment meme ou son sexe, perpetuellement dur et tendu, entrait en elle, elle basculait toujours dans un autre monde dont lui seul, a ce moment precis de sa vie, avait la cle. 

Avec toutes les autres, c’est mécaniquement le même mouvement, repetait-il, mais avec toi….Avec toi, c’est un peu différent. Le mouvement est plus complexe.”

Ils étaient si proches pendant l’acte qu’elle avait parfois l’impression de promener, enserrer ses ronces autour de sa tige, au gré de ses va-et-vient. Une osmose complète.

Plus leur relation devenait fusionnelle et plus il la fuyait. Consciente de son statut peu enviable de mère celibataire de 2 enfants, pour un jeune camer en devenir, elle ne le poursuivait jamais de ses assiduités. Elle poursuivait juste sa propre route, dans laquelle elle l'autorisait à faire quelques incursions.

Daniel aussi, de son côté, poursuivait le sien. Le succès commercial de son enseigne devint fulgurant. La presse régionale et nationale le célébraient. Les partenariats se multipliaient. Au même rythme que ses conquêtes d’un soir ou relations amoureuses plus longues.

Tout comme Jemmy avait été Nappy avant l’heure, imposant son imposant style capillaire avant qu’il ne devienne effet de mode, Daniel avait été un polyamoureux précurseur, lui aussi.  

Il refusait la polygamie et ses contraintes et ne concevait les relations qu’enchevetrees dans un reseau d’engagements tiedes et multiples, impliquant les conjoints respectifs de ses trophees de chasse. Il lui était déjà arrivé de tomber simultanément amoureux de 5 personnes, sans culpabilité aucune.

Un jour, Jemmy l’appela. Sa voix était enrouée. Elle avait pleuré. 

- “Je suis enceinte, lui annonça t-elle”

Bien qu’il ne l’avait pas vu depuis des mois, chacun étant pris dans son propre chemin de vie, il eut le haut-le-cœur suivi de la brève apnée significatifs, qu’ont la plupart des hommes lorsqu’ils entendent ces 3 mots fatidiques. Il n’était bien évidemment pas le père. La déception supplanta rapidement le sentiment fugace de soulagement, mais il n’en laissa rien paraître. Elle semblait désemparée.

- Tu veux que je vienne?, demanda t-il

- Oui, je veux bien, répondit-elle faiblement.

Daniel rejoignit Jemmy dans la nouvelle ville ou elle avait organisé sa nouvelle vie. Ou plutôt, où elle avait fui la précédente. Il comprit à demi-mot que l’enfant, qu’elle désirait garder à présent, n’aurait pas de père. ou que le père, géniteur plus précisément, ne méritait peut-être pas de l'être.

Elle ne lui révéla jamais la genèse de cette nouvelle histoire dont elle choisit de faire un récit résolument optimiste a coup de Yoga prénatal, Eau de coco, légumes et fruits bio, et pensées positives.  Mais une fois, une fois seulement, les mots “relation non-consentie” et “empoisonnement par GHB”, furent lancés. Puis aussitôt oubliés.

Daniel regagna le sud, confiant. Il revint souvent la voir, observant le miracle de la vie arrondir sa silhouette. Il l’aidait à faire ses courses, récupérer ses aînés à l'école, déposer son linge à la laverie. Tout ce qu’elle faisait habituellement seule, en se lançant en parallèle dans l’aventure entrepreneuriale. Jemmy affrontait son destin.

Il existe des portions de vie que l’on franchit seul(e). Ce sont des moments de vérité face aux épreuves de la vie. Les choix faits dans ces instants décisifs déterminent tout le reste du chemin qu’il nous restera a parcourir, ici bas.  

Pensif, Daniel revoyait avec netteté son propre instant de vérité, ce jour ou un gang nord-africain, avait promis de "traîner son cul de negre le long d’une rue pavée", et ou se confrontant à ce negrophobe a peine plus clair que lui, il s’était retrouvé face au canon d’un fusil de chasse.

Daniel n’avait pas entendu les menaces proférées, et les injonctions à se mettre à genoux de l’agresseur. Il n’avait vu que le trou de balle par lequel passa le projectile cylindrique, qui avant de détruire sa vie, semblait lui demander: “Quel genre d’homme es-tu?”

Il resta un homme noir, fier et debout. C’était sa vérité. Puis, le coup fusa.

Daniel avait promis a Jemmy d'être là le jour de son accouchement. Il ajournait chaque jour la date de sa venue. Lorsque les premières contractions se firent sentir, Jemmy sut qu’il ne viendrait pas.

Daniel s'enfonce dans l'opacité des profondeurs sous-marines de son gîte familial. Un vieux poulpe ondoie au loin, au milieu d’oursins, d’étranges amphibiens et d'impassibles étoiles de mers. Une faune anarchique, composée de touffes, haies, buissons et algues éparses, a remplacé le foyer aquatique.  Crabes et bancs de poissons y ont pris leur quartier, et accentuent le pesant silence. Daniel est pris d’un vent de panique. Ce n'est pas son rêve! Où est passé son rêve? ou est  Jomba, leurs enfants….? 

Puis il est soudainement gagné par la tranquille quiétude des lieux: un sentiment inédit, vertigineux et grisant de liberté l’inonde.

 Enfin seul.

Jemmy passa plus de cinq heures en salle de travail, écartelée, déchirée, échevelée et en sueur. La douleur était au-delà du supportable, et pourtant, c’est sur cette douleur que le monde s’était bâti. Elle poussa une dernière fois et expulsa sa fille dans un cri tribal, qui fut suivi quelques minutes plus tard de celui de son enfant. La première respiration était toujours la plus douloureuse et la plus effrayante.

Lorsque les infirmières deposerent ce tout petit être sur la poitrine découverte de Jemmy, et qu’elle attrapa, du bout des lèvres, le sein de sa mère, en ouvrant de grands yeux confiants sur la vie, Jemmy et elle se reconnurent. 

Elles surent, en cet instant de vérité partagée, qu’elles ne seraient plus jamais seules.

Eugenie Lobe

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CHORUS

Ainsi, Jemmy était aussi amie avec Olli, sa cousine. Elles étaient liées depuis toujours, sur plusieurs générations de lignées s’entremêlant et se croisant au gré des alliances bien plus que des rencontres. C’est à l’occasion d’une tontine, un “Njangui” à laquelle participaient leurs parents, couples d’amis depuis les années 70’s et leur soirées étudiantes à la “Soul Train”, que Jemmy et Olli, devinrent des copines de fortune. Il fallait bien une certaine dose de solidarité pour supporter l’ennui de ces rencontres exclusivement calibrées pour les grandes personnes, avec leur  5 heures successives de Makossa old school, aussi bon soit-il, que venaient interrompre les immanquables éclats de voix entre deux tatas, profitant de leur léger état d’ébriété pour régler leurs comptes.

Jemmy et Olli comprirent assez vite ce sentiment de fierté d’appartenance à la même lignée que leurs parents ressentaient: En l’Autre, elles aussi se reconnaissaient. Pourtant , elles ne se ressemblaient pas.

Olli était un genre de "Murielle Moreno", époque tchiki boum, dans sa version miniature et exotique. Métisse espiègle et acidulée, son visage mutin était toujours prêt à partir d’un grand éclat de rire communicatif. Tandis que Jemmy, de deux ans son aînée, était une petite brindille noire, aux genoux cagneux et au regard malicieux, que la timidité rendait fuyant.

Entre les années 80 et 90, elles entretinrent leur amitié à travers ce rendez-vous mensuels réguliers, auquel s’ajoutaient les mariages, les anniversaires, les baptêmes et même les deuils.

Oui, les deuils étaient aussi dans leur culture, des lieux de socialisation où les tatas vêtues de cabas géants,y planquaient canettes de bières et encas, entre deux crises de larmes à l’évocation du défunt. Les chants funéraires sawas, d’une rare et majestueuse beauté, enveloppaient, au salon,  la famille endeuillée d’un halo de douceur solennel, pendant qu’on se disputait en cuisine autour de la répartition des victuailles et de la distribution des très prisés programmes de décès.

Les enfants qu’ elles étaient alors, avaient l’éternité devant elles: qu’importe les circonstances, elles sautaient, chantaient, dansaient, au grand dam des adultes.

Il n’y avait pas de portables ou de réseaux sociaux en ces temps-là, et leurs parents posaient d’impitoyables cadenas sur les combinés téléphoniques à cadran, du salon. Les retrouvailles étaient d’autant plus précieuses. Heureuses.

Le couple d’amies qu’elles formaient, se dédoublait parfois, suivant les circonstances: Jemmy et Gillou, Holly et Queen. 

Tous appartenaient à la même cousinade, mais ne se voyaient qu'à la faveur des circonstances réunissant leurs parents. Une cousinade extrêmement étendue, composée probablement d'une centaine, voire plus, de membres. S’ils ne se connaissaient pas tous, certains ne s’étant même jamais rencontré, c’était là qu’ ils puisaient leurs amitiés les plus fortes et durables. A la moindre engueulades ou conflit larvé, les parents qui avaient appris l’art de l’Ubuntu, garant de la cohésion sociale, avec celui des mots, les calaient dans une pièce close jusqu’à réconciliation.

L’idée de communauté virale n’avait pas encore atteint son plein potentiel: Ils se réunissaient  à l’occasion d’évènements précis, mais les liens ne se poursuivaient pas sur une plateforme numérique, générant une identité commune et des interactions régulières autour des mêmes centres d'intérêts. Les tatoos, puis plus tard les téléphones à clapet aux minuscules touches trop petites pour leurs doigts, les messageries sur internet furent les premiers moyens de rallier le clan, comme le tam-tam ancestral le faisaient pour leurs aïeux au-delà des villages.

Les tatoos, puis plus tard les téléphones à clapet aux minuscules touches trop petites pour leurs doigts, les messageries sur internet furent les premiers moyens de rallier le clan, comme le tam-tam ancestral le faisaient pour leurs aïeux au-delà des villages.

C’est ainsi qu’après 4 à 5 années entre le lycée et l’entrée à la fac, où elles se perdirent de vue, Jemmy et Olli se retrouvèrent, juste après sa rupture avec Kenville, et avant sa rencontre avec….

Mais est-il utile de rappeler à quel point Jemmy était au 36é dessous, peut-être même plus bas, après cette rupture?

Olli qui avait eu le numéro du téléphone à clapet de Jemmy par sa mère, la contacta et se déplaça même jusqu’à sa chambre étudiante d’Antony pour la voir.

Elle fut surprise de retrouver sa cousine, grimée en croquemitaine, vivant chichement de yaourt, soupe et boisson multivitaminée, recluse derrière d’ opaques et sombres rideaux qui ne laissaient passer aucun filet de lumière. Jemmy n’avait plus goût à rien. Olli prétexta l’envie d’un bon MacDo pour la traîner au centre ville.

Il faisait beau, la plupart des gens étaient jambes nues sous leurs shorts et jupes printanières. Certains avec les pieds en éventails dans des tongs ou sandales légères. Jemmy ressentit malgré son lourd pull à manches longues et épais “taille-basse”, la caresse bienfaisante du soleil. L’hamburger qu’elle avalait en revanche traversait difficilement le passage étroit de son gosier, rétréci par l’absence d’aliments solides ces derniers temps….ou tout simplement par le chagrin, mêlé de colère.

Elles s'installèrent en plein mitan de la grande rue commerçante, dont les incessantes allées et venues des tranquilles badauds, composaient un spectacle permanent, agréablement apaisant et énergisant. Fut-elle surprise de constater.

Olli tira une cigarette de son paquet. Jemmy fut surprise de la voir fumer avec l’assurance désinvolte de leurs aînés:

- sérieux? Tu fumes?

- Genre? lança t-elle dubitative, pas toi?

- si…Enfin, je sais pas...

Holly rit: “ Comment ça, tu sais pas?”

- Ben disons que….tu vas te moquer de moi!!!

- Mais non, vas-y, balance. D’ailleurs, t’en veux une?

- Je veux bien, mais j’ai pas compris à quoi ça sert, à part à frimer. Voila! En fait, je “comprends” pas le goût de la clope.

- Comment ça?

- Ben, tu sais quand on était gamines et qu’on goûtait les fonds des verres laissés par les adultes dans les Njangui…On “comprenait” le goût du Bailey’s, celui du punch coco, celui du planteur, je crois que c’était le plus immédiatement “compréhensible” de tous.

Elles rirent en se remémorant ces séances de dégustation express, pendant qu’elles faisaient à tour de rôle le guet, avec leurs cousins.

- Mais, poursuivit Jemmy, on “comprenait” pas le goût du rhum pur, du cognac, du whisky, tu t’en souviens. C’était incompréhensible pour nous que des papilles humaines puissent en redemander…

- Tu m’étonnes, beurk….la vodka de tata Mado. Elle te la buvait comme de l’eau.

- Non, mais tata Mado, c’était un cas particulier: elle a dû être russe dans une vie antérieure, sérieux. Va savoir si une branche des Pouchkine n’est pas issue des Bonabataka comme elle!

Leurs bruyants éclats de rire amusèrent certains passants. C’était aussi bon de rire ainsi, que d’entendre des gens ainsi rire. Lorsque le calme revint, Olli glissa entre deux taffes:

- Je sais ce qui t’est arrivé, avec ton ex, le petit, tout ca…tata m’a raconté.

- J’aurai dû t' appeler et te l’annoncer moi-même. Mais j’étais à plat…

- T’inquiète, maintenant je suis là. Et je te lacherai pas. Ca va aller, mais ça ira seulement à la condition que tu le décides aussi. Chaque jour, davantage. Chaque jour un petit peu plus que la veille. C’est comme ça qu’on avance.

Jemmy tirai à présent, confiante, sur sa clope au goût toujours aussi détestable, cependant étonnée de comprendre peu à peu que ce moment était surtout une expérience sociale de partage.

(En cours d'écriture)

(Ndolo Bukate: Black Love)

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