Reste, tout est gorgé d'amour...

« Il est évident que dans l'énorme quantité de musique rock produite aujourd'hui, seule une part minime est digne d'intérêt.

Luciano Berio (à droite)

Tandis que l'on peut discuter de jazz (pris au sens général) en termes de propriétés formelles distinctives, de styles individuels d'exécution, de fonctions de classe et de spirit of place, le rock me semble définissable seulement en termes de situation générale. Il ne cite pas anecdotiquement et occasionnellement — sur la base d'une coïncidence syntaxique — des éléments prélevés ailleurs mais assume une certaine pluralité d'attitudes et de procédés à caractères, pour ainsi dire, structuraux : en substance la forme des chansons rock selon qu'elles se réfèrent au blues, au charleston, western song, soul musique, aux sea chanties, à l'hymne religieux, à la musique élizabéthaine, indienne, arabe, etc. Dans le rock, au moins comme tendance, on ne note pas autant de styles individuels d'exécution que de styles de groupe. Le rock, pris surtout comme symbole de la génération [en anglais dans le texte : génération gap], est rapidement débordé dans tous les pays à predominance industrielle, soumis d'une façon ou d'une autre, à l'influence directe de l'emprise du business américain.
Le 15 avril à New York, lors de la marche de protestation — 350 000 personnes, en majeure partie étudiants — contre la guerre au Vietnam, la seule musique organisée était rock.
Quoique le rock s'apparente en partie au rock and roll d'il y a une dizaine d'années, on ne peut pas le considérer simplement comme une continuation modifiée. Le rock and roll, une ramification du blues nègre, avait ses propres aspects formels, plutôt uniformes et rigides. On peut dire la même chose du courant rythm and blues et de la soul music. Le rock, toutefois, représente une figure aux aspects restrictifs de ses descendances stylistiques, et un hommage aux forces libératrices de l'éclectisme. L'éclectisme musical qui caractérise la phénoménologie du rock n'est pas une impulsion fragmentaire de l'imitation ; il n'a que faire des résidus déchus dans des formes rigides et stéréotypées — qui sont encore identifiables comme le rock and roll. Il est plutôt dicté par une tendance à l'inclusivité, et, avec des moyens musicaux plutôt rudimentaires à l'intégration de l'idée (simplifiée) d'une multiplicité de la tradition. Tandis que le jazz était rythmiquement, métriquement, harmoniquement, et phraséologiquemet, plutôt conventionalisé (même le free-jazz d'aujourd'hui — trop souvent réduit à une exhibition d'activisme instrumental — est basé sur des schémas syntaxiques quelque peu élémentaires), dans le rock, les aspects conventionalisés ne sont pas à proprement parler formels, mais concernent surtout la nature acoustique de la « lutherie ». « Ils ont un son différent », disent fréquement, les uns des autres, les musiciens appartenant à des groupes divers, la typologie sonore étant l'unique constante qui permette d'évaluer des différences « linguistiques ». A l'exception du beat, fort et souvent constant, tous les aspects musicaux semblent suffisamment ouverts pour permettre toute incursion possible d'influences et d'événements. »

Commentaires sur le rock [1967]
Luciano Berio
Faràndola, Paris 2008 pages 5 et 6

Après de nombreux retours discographiques vers les années 90, puis 80 et maintenant la fin des années 60, les considérations de Berio sur les musiques de son époque — bien que fardés de termes linguistiques devenus rares pour évoquer les compositions et l'organisation des sons — semblent parfaitement adaptées aux productions récentes, entendre sans difficulté la "descendance stylistique" ou la "lutherie" de C2C, Gotye, Mumford & Sons ou Muse, dont l'inclusivité sonne spontanément à nos tympans.

Serait-ce insistant d'écrire ici que la musique se retire humblement pour laisser place à la matière sonore et aux mots ? D'un côté, directes, les sonorités nous touchent instinctivement, saturations, craquement de disque, filtres datés, etc. De l'autre côté, le texte complète avantageusement le tableau sous des formes surprenantes et lumineuses, les clips, les boitiers anti-téléchargement, la promotion, etc. Bien qu'inaudible (ou volontairement incompréhensible), le langage est sollicité pour une pesanteur de complément à l'épidermique vibration.

Faut-il ouïr plus de sincérité dans une acceptation de l'automatisme musical ? Une production de robot, l'absence de swing d'un simili piano dans Stay (immobilisme provoquant de Rihanna), une rigidité prometteuse d'amour, All is full of love (l'unique mobilité buccale de Björk) se dessine en complément d'un Rap et du Hip-hop n'ayant jamais été très passionné par les polyphonies occidentales ou les monodies orientales.

 

NaSound

Février 2013

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.